Les voyages, vecteurs de transition alimentaire

Damien Artero est auteur-réal­isa­teur de films d’aventure depuis dix ans sous son pro­pre label Planète.D. Il présente ses voy­ages comme les accéléra­teurs de sa tran­si­tion ali­men­taire, d’abord végé­tari­enne, puis végé­tal­i­enne, pour aboutir à un crudi­vorisme non exclusif. Il réca­pit­ule pour nous les qua­tre étapes de cette migra­tion qui fait son bon­heur et son bien-être.

L’article, dont un extrait est paru dans la revue Alter­na­tives végé­tari­ennes n°132 — été 2018, est ici pro­posé en ver­sion inté­grale. Bonne lec­ture ! 

La place que je donne aux aliments (Tibet, automne 2008)

Dans un val­lon plu­vieux des plis himalayens se tient un campe­ment som­maire de berg­ers tibé­tains. C’est une crevasse dans un glac­i­er de ver­dure, ce val­lon ; c’est une bouche pincée dont la res­pi­ra­tion se con­dense en une brume lai­teuse propul­sée au fir­ma­ment. La riv­ière, tout en bas ; les étoiles, tout en haut ; il faut se les inven­ter : à portée de vue ce n’est qu’un univers ver­ti­cal. Du campe­ment, sus­pendu là entre deux airs comme au mépris de la grav­ité, les flancs de la val­lée sem­blent des murs jumeaux sans lim­ite.

Les bêtes sont assoupies, elles for­ment dans le cré­pus­cule comme un champ de boss­es som­bres qui enflent et se dégon­flent selon une ryth­mique lente et impas­si­ble. Insen­si­bles aux intem­péries, elles déga­gent une force tran­quille apaisante et ras­sur­ante. Leur sim­ple présence est syn­onyme de vie, de sub­sis­tance, de com­pag­nie.

Et de thé au beurre rance.

Sans aucun doute, le « thé au beurre de yak salé »[1] con­stitue un mythe au par­fum d’aventure qui s’est répan­du de part le globe. On y asso­cie les steppes d’altitude vert émer­aude battues par les vents, les pop­u­la­tions nomades himalayennes emmi­tou­flées dans leur tran­shu­mance au tra­vers de ter­ri­toires inhos­pi­tal­iers par­mi les plus hauts du globe. On y puise, tout sim­ple­ment, le fan­tasme épique d’un mode de vie dur et exigeant, mais grat­i­fi­ant. Qui peut se van­ter d’avoir goûté à ce breuvage mys­tique se voit paré d’une aura d’explorateur et respire soudaine­ment l’aventurier du bout du monde, le cuir tan­né, la pous­sière et l’expérience. Son nom même véhicule un exo­tisme étour­dis­sant : en Mon­golie il est suutei tsaï ; dans l’Himalaya, il se dénomme tour à tour po cha, cha süma ou so yu cha.

Les voyages, vecteurs de transition alimentaire 1

Tibet, 2008. Crédit : Planète.D

Dans la réal­ité, le thé au beurre de yak… ce n’est pas un délice. Tant pis pour le mythe.

Cela reste, quoi qu’on en dise, un mélange bouil­li d’eau, de thé en quan­tités min­imes, de sel, de beurre générale­ment rance et de lait. C’est une bois­son que l’on fou­ette jusqu’à obten­tion d’une mousse, un liq­uide épais et râpeux que l’on mange plus qu’on ne le boit, et dont l’aspect – à sa sur­face flot­tent des bulles de gras et l’opacité du lait lui donne des airs d’eaux de vais­selle – déroute par­fois avant que le goût ne rebute sou­vent. De sur­croît, dans l’application stric­to sen­su de la légende, c’est-à-dire dans le quo­ti­di­en d’un jeune berg­er himalayen, on le boit plié en deux, accroupi autour d’un feu som­maire, dans une tente faite de peaux de bêtes musquées ten­dues à se rompre sur des pieux de bois, alors que la pluie se déverse impar­tiale­ment dehors et par­tielle­ment dedans. C’est en out­re une des rares choses que l’on a à se met­tre sous la dent ou sur la langue en quan­tités pro­fus­es, et la tra­di­tion veut que le bol à peine achevé se voie rem­pli de nou­veau pour une sec­onde lam­pée.

Je médite, mes yeux rivés dans les yeux de notre hôte le berg­er. J’ai pour lui la grat­i­tude sans lim­ite du ven­tre que tous les voyageurs au long cours con­nais­sent et recon­nais­sent. Et dans le même temps, je me demande si le breuvage a véri­ta­ble­ment sa place dans mes entrailles, je me demande si c’est là que la nature dans son infinie sagesse a prévu qu’il finisse. Parce que, voyez-vous, cela fait quelques semaines que ma com­pagne et moi-même roulons à tra­vers l’Himalaya. Et mon corps me rap­pelle à l’ordre. Les nouilles, les épices et le lait ani­mal, à cette alti­tude, m’empêchent de récupér­er. Les pro­duits indus­triels chi­nois que je col­lec­tionne à bas prix dans les supérettes, en mélangeant addic­tion et gour­man­dise, et que nous débal­lons con­scien­cieuse­ment sur le trot­toir – car les chi­nois affec­tion­nent de tripler les couch­es de plas­tique autour des ali­ments – pour effectuer un tri sélec­tif ris­i­ble dans un pays immense où aucune ordure n’est traitée ou val­orisée, ces pro­duits ali­men­taires indus­triels carnés me tor­dent peu à peu les boy­aux. Je n’y ai jamais trop prêté atten­tion jusque-là. En même temps, jusque-là, je n’avais pas sou­vent fait du vélo à 5000 mètres…

L’anecdote remonte à plus de neuf ans en arrière. J’étais au cœur d’un tour du monde à tan­dem de deux années et demie[2]. Et sans en être véri­ta­ble­ment con­scient encore, j’avais entamé ma tran­si­tion ali­men­taire vers le cru végé­tal majori­taire – du moins, vers les ques­tion­nements qui pré­fig­u­raient une tran­si­tion qui m’occupera plusieurs années et fera l’objet d’un film doc­u­men­taire sur inter­net[3]. Se nour­rir de façon adap­tée, pen­dant cette longue péré­gri­na­tion plané­taire, a tou­jours été un défi, voire une gageure. Et si l’exercice physique exigeant jour­nalier per­met de brûler à peu près tout et n’importe quoi, le métab­o­lisme, même dans la fleur de l’âge, sait exprimer dis­crète­ment, sub­tile­ment, son mal-être à qui lui tend l’oreille. Je pre­nais con­science de vivre une fuite en avant per­ma­nente : j’avais tou­jours faim, j’étais tou­jours en train de manger, trois fois, qua­tre fois, cinq fois par jour. Jamais de repos diges­tif, jamais. Et certes des per­for­mances physiques épatantes, mais à quel prix ? Une spi­rale ali­men­taire étour­dis­sante, oui !

Les voyages, vecteurs de transition alimentaire

Le grand détour… par le Tibet. Crédit : Planète.D

Deux ans plus tard, je suis devenu réal­isa­teur de films de voy­age et d’aventure sportive. Je donne des pro­jec­tions-débats de mes œuvres, dans des fes­ti­vals, des con­férences, et j’anime aus­si des ate­liers de cru­sine un peu partout. Le pub­lic man­i­feste par­fois une appréhen­sion à l’idée de voy­ager dans le cadre d’un régime ali­men­taire par­ti­c­uli­er ou dans celui d’une tran­si­tion ali­men­taire. Comme si l’individu pen­sait que son choix nou­veau allait se heurter à plus d’obstacles encore sur la route. Je ne le crois pas. Avec le recul, j’estime au con­traire que mes voy­ages – et par­mi eux les plus exigeants ; en Islande avec mon pre­mier enfant, en Laponie l’hiver, ou récem­ment au Nicaragua sur les vol­cans – ont été autant de lab­o­ra­toires réels pour asseoir ma con­nais­sance de moi-même, de ma pra­tique ali­men­taire végé­tal­isée, et de son impact – indi­vidu­el et général. Et de la part de mes sem­blables, je n’ai bien sou­vent ren­con­tré que bien­veil­lance et ouver­ture d’esprit – ce qui ne pré­vaut pas tou­jours for­cé­ment en France, à la mai­son, dans le cer­cle rap­proché ou inter­mé­di­aire de mes rela­tions, puisque l’intime et l’affect s’en mêlent.

Donc, voyageurs, ne craignez pas les loin­tains hori­zons sous pré­texte que vous êtes végé­tariens, végé­tal­iens, véganes, ou quelle que soit la ban­nière sous laque­lle vous vous rassem­blez. À titre per­son­nel, je me méfie des ban­nières d’ailleurs, et ne prête allégeance à aucun clocher. L’alimentation n’a jamais été un frein à ma mobil­ité.

Jugeons-en. En Islande, tou­jours à tan­dem, avec notre fille aînée âgée de neuf mois dans la remorque, nous avons décou­vert la ger­mi­na­tion des graines tout en recher­chant la Reine des Elfes. Puis, en Laponie, lors d’un tour­nage de film l’hiver, j’ai expéri­men­té une ali­men­ta­tion végé­tale à 70–80% crue, faite mai­son, con­scien­cieuse­ment pré­parée et déshy­dratée pour sat­is­faire mes besoins énergé­tiques. Enfin, récem­ment, j’ai prof­ité d’une expédi­tion freeride sur les vol­cans du Nicaragua, un pays d’abondance fruitière inouïe, pour tester et valid­er médi­cale­ment la per­ti­nence de mon choix végé­tal à forte majorité crue.

Alors… Je vous emmène ?

[Fin de l’article dans la revue Alternatives végétariennes].

Mes premiers pas vers le cru végétal (Islande, été 2010)

Au roy­aume des ice­bergs, c’était un lil­lipu­tien. Quelque treize mètres, seule­ment, au-dessus de la sur­face du lagon, il exhibait une canine givrée, que le print­emps islandais tou­jours diurne sapait sans hâte. Dans l’oeil non aver­ti d’un homme, c’était un joli croc de glace qui flot­terait bien­tôt dans l’estuaire. Les abîmes du lagon savaient bien que la sur­face opaque des eaux lour­des masquait une réal­ité toute autre. Une réal­ité huit à neuf fois plus grande. 90% de son vol­ume étaient abrités ici-bas.

Comme un métronome hydraulique, la fonte de la glace à sa sur­face égrenait les sec­on­des. Le soleil de juin avait œuvré tout le jour dans un ciel vierge. Comme si l’ultime coup de hache du bûcheron avait déjà frap­pé, sans que le tronc ne trem­ble encore, la forêt de glace réson­nait du vide qui annonce la chute. L’iceberg lil­lipu­tien fut encore immo­bile le temps que tombe une goutte, mais soudain tout son corps s’agita d’un infime trem­ble­ment. Une frac­tion de sec­onde et une frac­ture de glace. Prenant par sur­prise le lagon muet et les volatiles que le cré­pus­cule minia­ture avait enjoints au calme, 5000 tonnes d’eau pétri­fiée prirent leur essor. Rompre la glace relève du quo­ti­di­en en Islande.

Un gigan­tesque vais­seau étince­lant s’élança à tra­vers le Jökul­sár­lón. C’était le silence qui suit la musique d’un maître. Un vide aphone et lourd qui rem­plit tout à coup le décor ubuesque au milieu duquel trô­nait notre campe­ment. Ma fille Lirio scru­ta les alen­tours. Salua l’émancipation de l’iceberg. Elle leva ses petits bras boud­inés dans un épais pull-over, et les lais­sa retomber le long de son corps, les sour­cils cir­con­flex­es.

« Ah-boum ! »

Son regard m’interrogea.

« Oui, c’est un ice­berg qui est tombé dans la lagune. Comme celui qui est juste là », ajoutai-je en désig­nant un petit bour­guignon de l’envergure de sa remorque, échoué sur la berge devant notre tente. « Mais beau­coup plus gros, tu le vois là-bas ? » Elle suiv­it la direc­tion indiquée. Décou­vrit au loin comme une haute dent meringuée qui se mou­vait non­cha­la­m­ment. Libre.

« Oh ! », fit-elle en me fix­ant de nou­veau.

« Oui, il s’en va. Il prend le large. Peut-être… Tous les ice­bergs n’arrivent pas à quit­ter le lagon, tu sais. C’est la vie. Tous égaux en chances, au départ, mais con­fron­tés à des con­di­tions qui vari­ent et pour des résul­tats très dif­férents… »

Lirio était assise sur un lit de mousse, près du tan­dem, son bon­net vert vis­sé de tra­vers sur la tête, et ses jambes étaient étalées à angle droit de part et d’autre d’un petit tas de cail­loux qu’elle assem­blait con­scien­cieuse­ment puis répandait de nou­veau. Des brindilles se pre­naient dans les mailles de son vête­ment, les genoux de son pan­talon arbo­raient les stig­mates de nos pre­miers bivouacs, et faute de chaus­sures adéquates, que nous avions déjà per­dues quelque part dans le Jütland, au Dane­mark, plusieurs paires d’épaisses chaus­settes mul­ti­col­ores habil­laient ses pieds dodus.

Dans nos oreilles, la douce musique de la lib­erté. Il y avait la brise qui fai­sait sif­fler la toile de tente et les rayons du vélo. Il y avait les can­cane­ments dis­crets d’une tribu d’eiders qui se doraient, postés sur les galets. À peine dis­cern­able, l’envoûtant clapo­tis de la fonte des géants, des mil­liards de gout­telettes qui chutaient et chutaient encore.

Et il y avait enfin, en arrière-plan, le ron­fle­ment du réchaud avec dans une poêle, les frémisse­ments d’un émincé de légumes. Ma pre­mière année de tran­si­tion ali­men­taire. En cet été 2010, mes nou­velles pas­sions étaient l’avocat et les graines ger­mées… Irène Gros­jean et sa fille Nel­ly nous avaient aupar­a­vant trans­mis les bases de la ger­mi­na­tion. Nous avons par­cou­ru 3000 kilo­mètres en faisant pouss­er des lentilles vertes et du tour­nesol sur notre vélo, pour notre plus grand bien-être et le désar­roi amusé des pop­u­la­tions autochtones.

Quel meilleur lab­o­ra­toire que ce voy­age à tan­dem au tra­vers d’une Islande battue par les vents où ne poussent guère de végé­taux comestibles ? Car oui, l’adversité gal­vanise, me gal­vanise à tout le moins, et plus on me dit que mes idées sont irréal­istes plus j’ai à cœur de les ren­dre pos­si­bles. Ce n’était pas là épreuve ardue, dis­ons-le : sportif ent­hou­si­aste, habitué aux voy­ages au long cours, intime­ment con­nec­té à mon corps comme out­il de déplace­ment, je ne pou­vais que recon­naître immé­di­ate­ment les béné­fices de mon nou­veau mode ali­men­taire. Et je crois juste­ment que les exi­gences de ce périple au pays des Elfes ont, par con­traste, d’autant plus mis en lumière le for­mi­da­ble intérêt de la démarche. Alors oui, je fai­sais sauter mes légumes à la poêle, et aujourd’hui, huit ans plus tard, cela peut encore m’arriver. Mais ils étaient bien loin, mes sachets chi­nois sous vide de cuiss­es d’un ani­mal non iden­ti­fi­able dévorés avec boulim­ie et indi­ges­tion sur les hau­teurs du Tibet, après lesquels dormir ou pédaler rel­e­vaient de l’auto-persuasion. En Islande, je rem­plis­sais nos écuelles d’avocats, de lentilles ger­mées, d’herbes aro­ma­tiques, de champignons, et me trou­vais pleine­ment disponible pour l’effort. En out­re, je con­som­mais moins de car­bu­rant pour cuire et moins d’eau pour assim­i­l­er. Le bilan était prodigieux. J’en riais !

Il fal­lait com­pos­er entre, d’un côté, le vœu général et son appli­ca­tion dans la sphère d’un voy­age, avec sa com­posante d’hospitalité, et d’un autre côté notre décou­verte d’un ren­de­ment, d’une sen­sa­tion de légèreté, d’une énergie tout bon­nement eupho­risante. Oui, car l’Islandais est généreux et car­ni­vore. Et prompt à nous inviter pour nous repaître de pan­ta­gruéliques miton­nées où pro­duits laitiers et chair de mou­ton se le dis­putent. Mes voy­ages m’ont appris à garder le cap avec fer­meté tout en m’adaptant aux con­di­tions les plus var­iées. Un déli­cat exer­ci­ce de funam­bule, que je devais réitér­er bien des années plus, de nou­veau exilé dans des ter­ri­toires nordiques, mais cette fois-ci en plein hiv­er.

L’exigence de l’Arctique (Laponie, hivers 2014 et 2015)

Il y a l’œil du cyclone et l’œil du viseur. Ces deux-là se ren­con­trent au moment où je déclenche l’obturateur. Lorsque je filme, un calme olympi­en m’envahit par le prisme de ma caméra, et qu’importe si les élé­ments s’emportent alen­tour. Je ne suis jamais aus­si présent, ici, là, main­tenant, que quand j’aborde le monde à tra­vers mon objec­tif. Tous mes sens sont affûtés et mon esprit entier tend sa con­cen­tra­tion, comme d’autres ban­dent un arc, vers l’instant. Je le sens, je le vis et je le cap­ture. Je suis l’instant.

Févri­er 2014, lac d’Inaari, Fin­lande. Je suis juché sur une île glabre et isolée, der­rière un tronc d’arbre qu’ont tor­turé et poli des cen­taines d’hivers arc­tiques, de leurs houles énervées et de leurs cristaux râpeux. Dans le viseur, un kilo­mètre au large sur un bras du lac, une femme soli­taire ahane sur la glace écrêtée, la taille ceinte d’un har­nais au moyen duquel elle tracte sa vie dans une pul­ka[4]. “71° Soli­tude Nord[5] était le pro­jet indi­vidu­el d’une femme, Nathalie, farouche et force de la nature : tra­vers­er la Laponie en plein hiv­er, avaler 1200 km de glace en trac­tant 70 kg, fendre la tem­pête et ne compter que sur soi.

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Mai, 2015, en Norvège. Crédit pho­to: Planète.D

Mai 2015, glac­i­er Tryg­gve, Sval­bard, Norvège. Un soleil mono­chrome étreint la neige et son ardeur remonte le long de mes jambes, baigne mon torse, pulse sur ma peau. Je cadre l’œil plis­sé, et pour un peu, j’en oublierais de respir­er. Dans le viseur, de l’autre côté du glac­i­er, on peine à dis­tinguer la glace du ciel tant les reflets bleutés de l’une se mêlent aux atours pas­tels de l’autre. Un fil ténu matéri­alise pour­tant l’horizon, et j’attends patiem­ment l’apparition des funam­bules : ils sont huit, qui ne marchent pas sur une corde mais sont reliés ensem­ble par elle, comme un cor­don ombil­i­cal, car le dernier est assis. Pour tou­jours. Voilà ma pro­ces­sion arc­tique qui pénètre l’image. Je laisse la caméra à ses bour­don­nements et con­tem­ple. Des four­mis attelées comme pour un cirque minia­ture. “Muta­tion Au Som­met”[6], c’était l’aventure folle et indis­pens­able de Vin­cent, un jeune qui fut lais­sé para­plégique après un acci­dent du tra­vail. Il devait apporter un écla­tant con­tred­it aux thès­es de la diminu­tion. Évidem­ment, sans sa bande d’amis, il n’aurait jamais atteint le New­ton­top­pen pour en redescen­dre les pentes poudreuses, mais sans lui et sa volon­té intacte – que dis-je, plus tran­chante que jamais – la petite troupe n’aurait pas créé l’opportunité et vécu l’exploit : un fau­teuil par 79° de lat­i­tude nord et 1717 mètres d’altitude.

À la con­ver­gence de ces deux édi­fices humains, l’arctique. Et moi !

Dans les deux cas, on est venu me trou­ver pour des raisons pré­cis­es. Nathalie voulait appren­dre com­ment je pré­pare mes rations d’expéditions, végé­tales et majori­taire­ment crues ; Vin­cent et sa tribu avaient dégoté en moi un caméra­man apte à braver les grands froids. Pour finir, la pre­mière m’a embar­qué comme satel­lite vidéaste polaire afin de ramen­er un sou­venir audio­vi­suel de son épopée qui est devenu un film à part entière, et les sec­onds ont décou­vert, non sans sur­prise, mon ali­men­ta­tion – cer­tains la tes­tent même depuis.

Car enfin, ce n’est pas exacte­ment anodin, n’est-ce pas, de manger végé­tal cru par -15°C. J’avais décou­vert un mode de vie sain, durable, déli­cieux et qui en out­re, appliqué à mes péré­gri­na­tions répétées, se révélait économe, effi­cace et pra­tique. Jusqu’à l’arctique ?

Car enfin, com­ment se décom­pose donc mon ali­men­ta­tion ? Je n’aime guère les éti­quettes, et me définir par l’exclusion de ce que je rejette ou réfute me sem­ble fort triste. Aus­si, je ne dévelop­perai pas que j’exclue tous pro­duits carnés ou laitiers de ma cui­sine et fuis les farines et les céréales. Plus sim­ple­ment, je veux par­ler des ali­ments qui met­tent mon cœur et mon esprit en joie : les fruits, loin en tête ; les légumes et la ver­dure ; les algues et les graines ger­mées, beau­coup. Je mange en très grande majorité cru, et le végé­tal me comble. Voilà.

Mais s’il est aisé, ma foi, de crusin­er chez soi, en adap­tant à peine ses équipements culi­naires et ses réflex­es – on rem­place four et gazinière par déshy­dra­teur et extracteur, on repro­gramme ses réflex­es – le défi prend de l’ampleur quand on doit se rem­plir la panse sous la tente, par des alti­tudes alpines ou des lat­i­tudes polaires. Mes expéri­ences ren­forçaient ma con­fi­ance : j’avais, en ter­ri­toire tem­péré, réal­isé des trails longues dis­tances et d’autres périples tout en con­som­mant essen­tielle­ment végé­tal et cru. J’ai donc réfléchi. Et anticipé.

Quelques mois avant mon départ pour la Laponie, j’ai mis en place des parte­nar­i­ats. Avec des fab­ri­cants d’aliments végé­tal­iens déshy­dratés, des dis­trib­u­teurs bio, des pro­duc­teurs d’algues, un arti­san huili­er suisse… et j’ai con­sacré le plus clair de mon temps libre à éla­bor­er mes pro­pres rations ali­men­taires, déshy­dratées, végé­tales et crues, en très grande par­tie : poudre de gin­gem­bre et d’acérola ; champignons, aubergines et oignons, mais aus­si quelques bouts de sauciss­es de tofu ; poudre de châ­taigne, d’amandes et de noisettes ; pro­téines de soja ; algues de toutes formes et de tous gabar­its… se sont ain­si rejoints dans des sachets con­di­tion­nés laborieuse­ment et avec amour, estampil­lés “laponne ration” – ah ah. Si l’intensité physique de mon impli­ca­tion dans l’aventure ne fut pas extrême (et reste loin d’égaler celle de la pro­tag­o­niste), je n’en ai pas moins validé le bien-fondé de mes pré­ceptes ali­men­taires. Avec un avan­tage mul­ti­ple : l’alimentation vivante ne demande pas de cuis­son, et son assim­i­la­tion ne con­somme pas, ou très peu, l’eau de l’organisme. Donc on économise sur les deux tableaux, tout en se nour­ris­sant, ce qui n’est pas anec­do­tique dans un milieu où l’essentiel de l’eau disponible l’est sous forme de glace ou de neige, qu’il faut donc faire fon­dre avant de pou­voir la con­som­mer. Un ami expert en expédi­tion polaire m’avait recom­mandé un kilo de nour­ri­t­ure sèche par jour ; dans les faits, j’ai con­som­mé autour de 700 grammes, je crois. Et comme j’avais prévu de généreuses réserves, lorsqu’un an plus tard le Sval­bard, et avec lui le fau­teuil de Vin­cent, sont venus s’immiscer dans mon agen­da, j’avais encore de quoi me sus­ten­ter.

Le bilan demeure : je pou­vais me nour­rir à ma façon dans les ter­res inhos­pi­tal­ières de nos con­fins nordiques. On m’opposera peut-être qu’une con­séquente pré­pa­ra­tion fut néces­saire. C’est un fait. En même temps, quelle eut été l’alternative ? Sur place, en Norvège, Suède et Fin­lande, j’aurais eu toutes les peines du monde à trou­ver de bons pro­duits végé­taux et frais, je le sais pour avoir inspec­té les com­merces. J’ai donc tro­qué de longues et vaines recherch­es dans les super­marchés de Laponie con­tre quelques jours de tra­vail à domi­cile. Je m’en déclare sat­is­fait, et bien mieux nour­ri. Cerise sur le gâteau, j’ai fait goûter mes mix­tures aux locaux, qui ne s’en sont pas détournés, bien au con­traire. Ain­si, des raideurs à ski dans une cabane ou des Fin­landais curieux auront plongé leur fourchette dans ma gamelle, et y seront revenus. Le partage est un maître-mot de l’aventure. Con­cept que je devais con­tin­uer d’appliquer, ultérieure­ment, mais sous les tropiques, cette fois !

Mon bilan sous les manguiers (Nicaragua, printemps 2016)

Thibault[7] et moi, nous explorons la plaine côtière paci­fique du Nicaragua. C’est une brousse rel­a­tive­ment domes­tiquée étour­die par la canicule. Elle pour­rait être morne comme l’ennui, mais en vérité elle recèle trois tré­sors en abon­dance : d’abord, des autochtones accueil­lants et disponibles ; ensuite, des fruits, en quan­tités pro­pre­ment stupé­fi­antes ; enfin, des vol­cans d’autant plus charis­ma­tiques qu’ils sont act­ifs et d’accès par­fois ardu. Oui, car l’idée qui dirige notre petite expédi­tion, c’est d’aller faire du fat­bike sur des vol­cans – “rions un peu en atten­dant la mort”, dirait Desprog­es – et que mon parte­naire et fou volant préféré y réalise des sauts (son autre pas­sion après les fruits).

¡Tuani!” est donc un bon film de cru.

Le pro­jet der­rière “¡Tuani!” est sim­ple : nous met­tre en sit­u­a­tion de voy­age et d’activité sportive exigeants en ne mangeant que du végé­tal trou­vé sur place, tout en nous soumet­tant à un suivi médi­cal con­ven­tion­nel inté­gral, pour en avoir le cœur net. Mon médecin trai­tant, Romain, a accep­té de jouer le jeu : il ne pra­tique pas ni ne cau­tionne par­ti­c­ulière­ment mon mode de vie, il a donc été impar­tial. Mais quitte à doc­u­menter et étudi­er l’alimentation vivante, je veux aus­si con­naître son impact sur la pra­tique du sport et sur notre envi­ron­nement. Il me faut valid­er par des chiffres, des faits, du con­cret, ce que mes sen­sa­tions et mon intu­ition me souf­flent depuis longtemps. En par­al­lèle de l’aventure en Amérique Cen­trale, je suis donc allé cher­ché des experts et des référents pour déter­min­er si oui ou non, l’alimentation vivante est saine, énergé­tique et durable : nutri­tion­niste, bio-sta­tis­ti­cien, ath­lètes végé­tal­iens crudi­vores pro­fes­sion­nels, agronomes… Tous sont dans le film et répon­dent à mes ques­tions.

Chez le jovial Nel­son, aux joues rebondies et au doux regard, nous voilà ain­si accroupis sur le toit inachevé de la baraque, entre des bar­belés vêtus de sacs plas­tiques que le vent char­rie et des antennes paraboliques, attablés, si l’on peut dire, autour de fruits de la pas­sion gros comme des mel­ons. Alen­tour bruis­sent, en plein cœur de cap­i­tale, les feuil­lages de man­guiers où roucoulent quan­tités d’oiseaux exo­tiques que je ne sais nom­mer. De fugaces éclairs de couleurs vives cha­touil­lent par­fois le coin de nos yeux lors d’un envol. De couleurs vives, il est ques­tion tout autant dans le grand sal­adier qui nous fait face.

C’est un fruit de la pas­sion ça ?
– Et com­ment ! Mange-le, tu en baves d’envie.
– On partage !
– On partage.”

Et de rire en s’exclamant ce qui devien­dra le leit­mo­tiv du périple et le nom du film : “¡Tuani!” (en “argot” local, tuani est un terme qui sig­ni­fie “super chou­ette”).

Nous sus­ci­tons beau­coup de per­plex­ité quand, devant la mine effarée de quelques locaux, nous expliquons que nous roulons jusqu’à 90 km dans la demi-journée, en par­tant au milieu de la nuit pour esquiver la chaleur, et que nous gravis­sons des vol­cans le vélo sur le dos ou en courant, le tout en nous abreuvant d’eau fraîche et en car­bu­rant prin­ci­pale­ment aux fruits et en moin­dre mesure à la ver­dure.

Com­ment ?”, m’assène ain­si un jour un guide de ran­don­née sur l’île Ome­te­pe, “vous avez fait l’aller-retour au cratère du vol­can en 4 h 30 ?”

Le bon­homme me fait face, avec un regard plein d’admiration que je ne crois pas mérit­er. Sous sa cas­quette en jean délavée, il se grat­te la tête, per­plexe. Gêné, je réponds que oui, mais que nous avons “triché”.

On a cou­ru, tu sais ?

Les voyages, vecteurs de transition alimentaire 2

Au Nicaragua, Thibault et Damien se sont régalés de fruits et de descentes de vol­cans en fat­bikes. Crédit: Planète.D

– Rai­son de plus ! Les touristes que j’emmène ont besoin de 8 heures pour faire l’ascension et redescen­dre. Et vous faites du vélo aus­si ?
– Oui, on adore ça.
– Avec ces engins-là ?
– Ce sont les meilleurs…
– Eh bien, c’est du jamais vu, ça.”

Passée l’interrogation, ce qui pré­domine chez les belles per­son­nes qui croisent notre route est une curiosité enfan­tine. Alors, je fais goûter nos vastes salades de fruits et nos mélanges de ver­dure et de graines ger­mées. Une révéla­tion pour cer­tains.

Bern­abé nous héberge depuis quelques jours et je lui ai pré­paré un gua­camole assor­ti de graines ger­mées. Il plonge une cuil­lère dans le sal­adier et enfourne avec entrain une pleine bouchée. Son regard se fixe sur moi, con­cen­tré. C’est que Bern­abé tra­vaille dans un cen­tre de sélec­tion des semences forestières : les graines, c’est son job. Mais il n’a jamais pen­sé à en manger sous forme ger­mée !

Mais c’est super bon ! La saveur du végé­tal reste intact. Le goût est puis­sant. C’est déli­cieux…”

Même réac­tion chez des paysans au pied du vol­can Cer­ro Negro, après notre dure journée d’ascension et de sauts pour le tour­nage. Nous parta­geons une salade de graines ger­mées en échange de quelques mangues.

Quelques ? Il existe plus de vingt var­iétés de mangues au Nicaragua. Les arbres en pleu­vent lit­térale­ment et cer­tains bord de piste en sont tapis­sés.

Ce n’est pas là une infor­ma­tion anodine. Si les voy­ages vous angois­sent car vous craignez de devoir rompre avec vos habi­tudes végé­tales, sou­venez-vous que la plu­part des pays du monde sont en zone tem­pérée ou trop­i­cale. Et si l’industrie à dom­i­nante carnée est tris­te­ment dev­enue le par­a­digme de nos con­trées occi­den­tales et de cer­tains pays émer­gents, glob­ale­ment sur la planète, le plus sim­ple pour se sus­ten­ter reste de cueil­lir ou de récolter. Au Laos, on m’a offert des plein sacs de mangues et de bananes ; au Viet­nam, les légumes sont pléthoriques et la tra­di­tion asi­a­tique veut qu’on ne les cuisent que très peu ; en Bolivie, même sur l’Altiplano on trou­ve dans les marchés des avalanch­es de fruits mir­i­fiques pro­duits dans la Sel­va, la jun­gle ; si les Argentins boudent les cru­dités et ne jurent que par leur sacro-sainte “carne”, cela ne vous empêche pas, vous, de faire bom­bance de carottes et de papayes ; au Maghreb les étals de primeurs sont à chaque coin de rue…

Ain­si, mes aven­tures ne sont pas un frein à ma pra­tique du végé­tal. Au con­traire, elles m’offrent l’opportunité d’en explor­er tou­jours plus avant le spec­tre qua­si infi­ni. Chaque nou­velle lat­i­tude, chaque nou­velle con­trée explorée apporte son lot de décou­vertes : physalis, litchis, var­iétés neuves de coco, fraîch­es ou sèch­es, de mangues, fruit du fragon, espèces anci­ennes de hari­cots, avo­cats prodigieux… Pour moi, la terre entière est un vaste verg­er !

Notes
[1] C’est là une expression consacrée, mais c’est du beurre de dri, la femelle du yak, évidemment…
[2] Un projet raconté dans le livre Le Grand Détour, présenté sur mon site www.planeted.eu.
[3] À découvrir également sur mon site, en accès libre : « Irène, journal d’une transition alimentaire ».
[4] Une “pulka” est un traineau, souvent en fibre de verre ou en plastique, qui permet de tracter sur la neige des charges ou encore des enfants ; c’est l’outil traditionnel des expéditions polaires.
[5] “71° Solitude Nord”, projet écrit et réalisé par Nathalie Courtet.
[6] “Mutation Au Sommet”, le film de l’expédition “Handicap Au Nord”, organisée et réalisé par l’association Riding Over 73.
[7] Voir Le Chou Brave n°18, article “Thibault, fou de voyage, de sport et de cru”.