Les voyages, vecteurs de transition alimentaire

Damien Artero est auteur-réalisateur de films d’aventure depuis dix ans sous son propre label Planète.D. Il présente ses voyages comme les accélérateurs de sa transition alimentaire, d’abord végétarienne, puis végétalienne, pour aboutir à un crudivorisme non exclusif. Il récapitule pour nous les quatre étapes de cette migration qui fait son bonheur et son bien-être.

L’article, dont un extrait est paru dans la revue Alternatives végétariennes n°132 – été 2018, est ici proposé en version intégrale. Bonne lecture ! 

La place que je donne aux aliments (Tibet, automne 2008)

Dans un vallon pluvieux des plis himalayens se tient un campement sommaire de bergers tibétains. C’est une crevasse dans un glacier de verdure, ce vallon ; c’est une bouche pincée dont la respiration se condense en une brume laiteuse propulsée au firmament. La rivière, tout en bas ; les étoiles, tout en haut ; il faut se les inventer : à portée de vue ce n’est qu’un univers vertical. Du campement, suspendu là entre deux airs comme au mépris de la gravité, les flancs de la vallée semblent des murs jumeaux sans limite.

Les bêtes sont assoupies, elles forment dans le crépuscule comme un champ de bosses sombres qui enflent et se dégonflent selon une rythmique lente et impassible. Insensibles aux intempéries, elles dégagent une force tranquille apaisante et rassurante. Leur simple présence est synonyme de vie, de subsistance, de compagnie.

Et de thé au beurre rance.

Sans aucun doute, le « thé au beurre de yak salé »[1] constitue un mythe au parfum d’aventure qui s’est répandu de part le globe. On y associe les steppes d’altitude vert émeraude battues par les vents, les populations nomades himalayennes emmitouflées dans leur transhumance au travers de territoires inhospitaliers parmi les plus hauts du globe. On y puise, tout simplement, le fantasme épique d’un mode de vie dur et exigeant, mais gratifiant. Qui peut se vanter d’avoir goûté à ce breuvage mystique se voit paré d’une aura d’explorateur et respire soudainement l’aventurier du bout du monde, le cuir tanné, la poussière et l’expérience. Son nom même véhicule un exotisme étourdissant : en Mongolie il est suutei tsaï ; dans l’Himalaya, il se dénomme tour à tour po cha, cha süma ou so yu cha.

Les voyages, vecteurs de transition alimentaire 1

Tibet, 2008. Crédit : Planète.D

Dans la réalité, le thé au beurre de yak… ce n’est pas un délice. Tant pis pour le mythe.

Cela reste, quoi qu’on en dise, un mélange bouilli d’eau, de thé en quantités minimes, de sel, de beurre généralement rance et de lait. C’est une boisson que l’on fouette jusqu’à obtention d’une mousse, un liquide épais et râpeux que l’on mange plus qu’on ne le boit, et dont l’aspect – à sa surface flottent des bulles de gras et l’opacité du lait lui donne des airs d’eaux de vaisselle – déroute parfois avant que le goût ne rebute souvent. De surcroît, dans l’application stricto sensu de la légende, c’est-à-dire dans le quotidien d’un jeune berger himalayen, on le boit plié en deux, accroupi autour d’un feu sommaire, dans une tente faite de peaux de bêtes musquées tendues à se rompre sur des pieux de bois, alors que la pluie se déverse impartialement dehors et partiellement dedans. C’est en outre une des rares choses que l’on a à se mettre sous la dent ou sur la langue en quantités profuses, et la tradition veut que le bol à peine achevé se voie rempli de nouveau pour une seconde lampée.

Je médite, mes yeux rivés dans les yeux de notre hôte le berger. J’ai pour lui la gratitude sans limite du ventre que tous les voyageurs au long cours connaissent et reconnaissent. Et dans le même temps, je me demande si le breuvage a véritablement sa place dans mes entrailles, je me demande si c’est là que la nature dans son infinie sagesse a prévu qu’il finisse. Parce que, voyez-vous, cela fait quelques semaines que ma compagne et moi-même roulons à travers l’Himalaya. Et mon corps me rappelle à l’ordre. Les nouilles, les épices et le lait animal, à cette altitude, m’empêchent de récupérer. Les produits industriels chinois que je collectionne à bas prix dans les supérettes, en mélangeant addiction et gourmandise, et que nous déballons consciencieusement sur le trottoir – car les chinois affectionnent de tripler les couches de plastique autour des aliments – pour effectuer un tri sélectif risible dans un pays immense où aucune ordure n’est traitée ou valorisée, ces produits alimentaires industriels carnés me tordent peu à peu les boyaux. Je n’y ai jamais trop prêté attention jusque-là. En même temps, jusque-là, je n’avais pas souvent fait du vélo à 5000 mètres…

L’anecdote remonte à plus de neuf ans en arrière. J’étais au cœur d’un tour du monde à tandem de deux années et demie[2]. Et sans en être véritablement conscient encore, j’avais entamé ma transition alimentaire vers le cru végétal majoritaire – du moins, vers les questionnements qui préfiguraient une transition qui m’occupera plusieurs années et fera l’objet d’un film documentaire sur internet[3]. Se nourrir de façon adaptée, pendant cette longue pérégrination planétaire, a toujours été un défi, voire une gageure. Et si l’exercice physique exigeant journalier permet de brûler à peu près tout et n’importe quoi, le métabolisme, même dans la fleur de l’âge, sait exprimer discrètement, subtilement, son mal-être à qui lui tend l’oreille. Je prenais conscience de vivre une fuite en avant permanente : j’avais toujours faim, j’étais toujours en train de manger, trois fois, quatre fois, cinq fois par jour. Jamais de repos digestif, jamais. Et certes des performances physiques épatantes, mais à quel prix ? Une spirale alimentaire étourdissante, oui !

Les voyages, vecteurs de transition alimentaire

Le grand détour… par le Tibet. Crédit : Planète.D

Deux ans plus tard, je suis devenu réalisateur de films de voyage et d’aventure sportive. Je donne des projections-débats de mes œuvres, dans des festivals, des conférences, et j’anime aussi des ateliers de crusine un peu partout. Le public manifeste parfois une appréhension à l’idée de voyager dans le cadre d’un régime alimentaire particulier ou dans celui d’une transition alimentaire. Comme si l’individu pensait que son choix nouveau allait se heurter à plus d’obstacles encore sur la route. Je ne le crois pas. Avec le recul, j’estime au contraire que mes voyages – et parmi eux les plus exigeants ; en Islande avec mon premier enfant, en Laponie l’hiver, ou récemment au Nicaragua sur les volcans – ont été autant de laboratoires réels pour asseoir ma connaissance de moi-même, de ma pratique alimentaire végétalisée, et de son impact – individuel et général. Et de la part de mes semblables, je n’ai bien souvent rencontré que bienveillance et ouverture d’esprit – ce qui ne prévaut pas toujours forcément en France, à la maison, dans le cercle rapproché ou intermédiaire de mes relations, puisque l’intime et l’affect s’en mêlent.

Donc, voyageurs, ne craignez pas les lointains horizons sous prétexte que vous êtes végétariens, végétaliens, véganes, ou quelle que soit la bannière sous laquelle vous vous rassemblez. À titre personnel, je me méfie des bannières d’ailleurs, et ne prête allégeance à aucun clocher. L’alimentation n’a jamais été un frein à ma mobilité.

Jugeons-en. En Islande, toujours à tandem, avec notre fille aînée âgée de neuf mois dans la remorque, nous avons découvert la germination des graines tout en recherchant la Reine des Elfes. Puis, en Laponie, lors d’un tournage de film l’hiver, j’ai expérimenté une alimentation végétale à 70-80% crue, faite maison, consciencieusement préparée et déshydratée pour satisfaire mes besoins énergétiques. Enfin, récemment, j’ai profité d’une expédition freeride sur les volcans du Nicaragua, un pays d’abondance fruitière inouïe, pour tester et valider médicalement la pertinence de mon choix végétal à forte majorité crue.

Alors… Je vous emmène ?

[Fin de l’article dans la revue Alternatives végétariennes].

Mes premiers pas vers le cru végétal (Islande, été 2010)

Au royaume des icebergs, c’était un lilliputien. Quelque treize mètres, seulement, au-dessus de la surface du lagon, il exhibait une canine givrée, que le printemps islandais toujours diurne sapait sans hâte. Dans l’oeil non averti d’un homme, c’était un joli croc de glace qui flotterait bientôt dans l’estuaire. Les abîmes du lagon savaient bien que la surface opaque des eaux lourdes masquait une réalité toute autre. Une réalité huit à neuf fois plus grande. 90% de son volume étaient abrités ici-bas.

Comme un métronome hydraulique, la fonte de la glace à sa surface égrenait les secondes. Le soleil de juin avait œuvré tout le jour dans un ciel vierge. Comme si l’ultime coup de hache du bûcheron avait déjà frappé, sans que le tronc ne tremble encore, la forêt de glace résonnait du vide qui annonce la chute. L’iceberg lilliputien fut encore immobile le temps que tombe une goutte, mais soudain tout son corps s’agita d’un infime tremblement. Une fraction de seconde et une fracture de glace. Prenant par surprise le lagon muet et les volatiles que le crépuscule miniature avait enjoints au calme, 5000 tonnes d’eau pétrifiée prirent leur essor. Rompre la glace relève du quotidien en Islande.

Un gigantesque vaisseau étincelant s’élança à travers le Jökulsárlón. C’était le silence qui suit la musique d’un maître. Un vide aphone et lourd qui remplit tout à coup le décor ubuesque au milieu duquel trônait notre campement. Ma fille Lirio scruta les alentours. Salua l’émancipation de l’iceberg. Elle leva ses petits bras boudinés dans un épais pull-over, et les laissa retomber le long de son corps, les sourcils circonflexes.

« Ah-boum ! »

Son regard m’interrogea.

« Oui, c’est un iceberg qui est tombé dans la lagune. Comme celui qui est juste là », ajoutai-je en désignant un petit bourguignon de l’envergure de sa remorque, échoué sur la berge devant notre tente. « Mais beaucoup plus gros, tu le vois là-bas ? » Elle suivit la direction indiquée. Découvrit au loin comme une haute dent meringuée qui se mouvait nonchalamment. Libre.

« Oh ! », fit-elle en me fixant de nouveau.

« Oui, il s’en va. Il prend le large. Peut-être… Tous les icebergs n’arrivent pas à quitter le lagon, tu sais. C’est la vie. Tous égaux en chances, au départ, mais confrontés à des conditions qui varient et pour des résultats très différents… »

Lirio était assise sur un lit de mousse, près du tandem, son bonnet vert vissé de travers sur la tête, et ses jambes étaient étalées à angle droit de part et d’autre d’un petit tas de cailloux qu’elle assemblait consciencieusement puis répandait de nouveau. Des brindilles se prenaient dans les mailles de son vêtement, les genoux de son pantalon arboraient les stigmates de nos premiers bivouacs, et faute de chaussures adéquates, que nous avions déjà perdues quelque part dans le Jütland, au Danemark, plusieurs paires d’épaisses chaussettes multicolores habillaient ses pieds dodus.

Dans nos oreilles, la douce musique de la liberté. Il y avait la brise qui faisait siffler la toile de tente et les rayons du vélo. Il y avait les cancanements discrets d’une tribu d’eiders qui se doraient, postés sur les galets. À peine discernable, l’envoûtant clapotis de la fonte des géants, des milliards de gouttelettes qui chutaient et chutaient encore.

Et il y avait enfin, en arrière-plan, le ronflement du réchaud avec dans une poêle, les frémissements d’un émincé de légumes. Ma première année de transition alimentaire. En cet été 2010, mes nouvelles passions étaient l’avocat et les graines germées… Irène Grosjean et sa fille Nelly nous avaient auparavant transmis les bases de la germination. Nous avons parcouru 3000 kilomètres en faisant pousser des lentilles vertes et du tournesol sur notre vélo, pour notre plus grand bien-être et le désarroi amusé des populations autochtones.

Quel meilleur laboratoire que ce voyage à tandem au travers d’une Islande battue par les vents où ne poussent guère de végétaux comestibles ? Car oui, l’adversité galvanise, me galvanise à tout le moins, et plus on me dit que mes idées sont irréalistes plus j’ai à cœur de les rendre possibles. Ce n’était pas là épreuve ardue, disons-le : sportif enthousiaste, habitué aux voyages au long cours, intimement connecté à mon corps comme outil de déplacement, je ne pouvais que reconnaître immédiatement les bénéfices de mon nouveau mode alimentaire. Et je crois justement que les exigences de ce périple au pays des Elfes ont, par contraste, d’autant plus mis en lumière le formidable intérêt de la démarche. Alors oui, je faisais sauter mes légumes à la poêle, et aujourd’hui, huit ans plus tard, cela peut encore m’arriver. Mais ils étaient bien loin, mes sachets chinois sous vide de cuisses d’un animal non identifiable dévorés avec boulimie et indigestion sur les hauteurs du Tibet, après lesquels dormir ou pédaler relevaient de l’auto-persuasion. En Islande, je remplissais nos écuelles d’avocats, de lentilles germées, d’herbes aromatiques, de champignons, et me trouvais pleinement disponible pour l’effort. En outre, je consommais moins de carburant pour cuire et moins d’eau pour assimiler. Le bilan était prodigieux. J’en riais !

Il fallait composer entre, d’un côté, le vœu général et son application dans la sphère d’un voyage, avec sa composante d’hospitalité, et d’un autre côté notre découverte d’un rendement, d’une sensation de légèreté, d’une énergie tout bonnement euphorisante. Oui, car l’Islandais est généreux et carnivore. Et prompt à nous inviter pour nous repaître de pantagruéliques mitonnées où produits laitiers et chair de mouton se le disputent. Mes voyages m’ont appris à garder le cap avec fermeté tout en m’adaptant aux conditions les plus variées. Un délicat exercice de funambule, que je devais réitérer bien des années plus, de nouveau exilé dans des territoires nordiques, mais cette fois-ci en plein hiver.

L’exigence de l’Arctique (Laponie, hivers 2014 et 2015)

Il y a l’œil du cyclone et l’œil du viseur. Ces deux-là se rencontrent au moment où je déclenche l’obturateur. Lorsque je filme, un calme olympien m’envahit par le prisme de ma caméra, et qu’importe si les éléments s’emportent alentour. Je ne suis jamais aussi présent, ici, là, maintenant, que quand j’aborde le monde à travers mon objectif. Tous mes sens sont affûtés et mon esprit entier tend sa concentration, comme d’autres bandent un arc, vers l’instant. Je le sens, je le vis et je le capture. Je suis l’instant.

Février 2014, lac d’Inaari, Finlande. Je suis juché sur une île glabre et isolée, derrière un tronc d’arbre qu’ont torturé et poli des centaines d’hivers arctiques, de leurs houles énervées et de leurs cristaux râpeux. Dans le viseur, un kilomètre au large sur un bras du lac, une femme solitaire ahane sur la glace écrêtée, la taille ceinte d’un harnais au moyen duquel elle tracte sa vie dans une pulka[4]. « 71° Solitude Nord« [5] était le projet individuel d’une femme, Nathalie, farouche et force de la nature : traverser la Laponie en plein hiver, avaler 1200 km de glace en tractant 70 kg, fendre la tempête et ne compter que sur soi.

Les voyages, vecteurs de transition alimentaire 4

Mai, 2015, en Norvège. Crédit photo: Planète.D

Mai 2015, glacier Tryggve, Svalbard, Norvège. Un soleil monochrome étreint la neige et son ardeur remonte le long de mes jambes, baigne mon torse, pulse sur ma peau. Je cadre l’œil plissé, et pour un peu, j’en oublierais de respirer. Dans le viseur, de l’autre côté du glacier, on peine à distinguer la glace du ciel tant les reflets bleutés de l’une se mêlent aux atours pastels de l’autre. Un fil ténu matérialise pourtant l’horizon, et j’attends patiemment l’apparition des funambules : ils sont huit, qui ne marchent pas sur une corde mais sont reliés ensemble par elle, comme un cordon ombilical, car le dernier est assis. Pour toujours. Voilà ma procession arctique qui pénètre l’image. Je laisse la caméra à ses bourdonnements et contemple. Des fourmis attelées comme pour un cirque miniature. « Mutation Au Sommet »[6], c’était l’aventure folle et indispensable de Vincent, un jeune qui fut laissé paraplégique après un accident du travail. Il devait apporter un éclatant contredit aux thèses de la diminution. Évidemment, sans sa bande d’amis, il n’aurait jamais atteint le Newtontoppen pour en redescendre les pentes poudreuses, mais sans lui et sa volonté intacte – que dis-je, plus tranchante que jamais – la petite troupe n’aurait pas créé l’opportunité et vécu l’exploit : un fauteuil par 79° de latitude nord et 1717 mètres d’altitude.

À la convergence de ces deux édifices humains, l’arctique. Et moi !

Dans les deux cas, on est venu me trouver pour des raisons précises. Nathalie voulait apprendre comment je prépare mes rations d’expéditions, végétales et majoritairement crues ; Vincent et sa tribu avaient dégoté en moi un caméraman apte à braver les grands froids. Pour finir, la première m’a embarqué comme satellite vidéaste polaire afin de ramener un souvenir audiovisuel de son épopée qui est devenu un film à part entière, et les seconds ont découvert, non sans surprise, mon alimentation – certains la testent même depuis.

Car enfin, ce n’est pas exactement anodin, n’est-ce pas, de manger végétal cru par -15°C. J’avais découvert un mode de vie sain, durable, délicieux et qui en outre, appliqué à mes pérégrinations répétées, se révélait économe, efficace et pratique. Jusqu’à l’arctique ?

Car enfin, comment se décompose donc mon alimentation ? Je n’aime guère les étiquettes, et me définir par l’exclusion de ce que je rejette ou réfute me semble fort triste. Aussi, je ne développerai pas que j’exclue tous produits carnés ou laitiers de ma cuisine et fuis les farines et les céréales. Plus simplement, je veux parler des aliments qui mettent mon cœur et mon esprit en joie : les fruits, loin en tête ; les légumes et la verdure ; les algues et les graines germées, beaucoup. Je mange en très grande majorité cru, et le végétal me comble. Voilà.

Mais s’il est aisé, ma foi, de crusiner chez soi, en adaptant à peine ses équipements culinaires et ses réflexes – on remplace four et gazinière par déshydrateur et extracteur, on reprogramme ses réflexes – le défi prend de l’ampleur quand on doit se remplir la panse sous la tente, par des altitudes alpines ou des latitudes polaires. Mes expériences renforçaient ma confiance : j’avais, en territoire tempéré, réalisé des trails longues distances et d’autres périples tout en consommant essentiellement végétal et cru. J’ai donc réfléchi. Et anticipé.

Quelques mois avant mon départ pour la Laponie, j’ai mis en place des partenariats. Avec des fabricants d’aliments végétaliens déshydratés, des distributeurs bio, des producteurs d’algues, un artisan huilier suisse… et j’ai consacré le plus clair de mon temps libre à élaborer mes propres rations alimentaires, déshydratées, végétales et crues, en très grande partie : poudre de gingembre et d’acérola ; champignons, aubergines et oignons, mais aussi quelques bouts de saucisses de tofu ; poudre de châtaigne, d’amandes et de noisettes ; protéines de soja ; algues de toutes formes et de tous gabarits… se sont ainsi rejoints dans des sachets conditionnés laborieusement et avec amour, estampillés « laponne ration » – ah ah. Si l’intensité physique de mon implication dans l’aventure ne fut pas extrême (et reste loin d’égaler celle de la protagoniste), je n’en ai pas moins validé le bien-fondé de mes préceptes alimentaires. Avec un avantage multiple : l’alimentation vivante ne demande pas de cuisson, et son assimilation ne consomme pas, ou très peu, l’eau de l’organisme. Donc on économise sur les deux tableaux, tout en se nourrissant, ce qui n’est pas anecdotique dans un milieu où l’essentiel de l’eau disponible l’est sous forme de glace ou de neige, qu’il faut donc faire fondre avant de pouvoir la consommer. Un ami expert en expédition polaire m’avait recommandé un kilo de nourriture sèche par jour ; dans les faits, j’ai consommé autour de 700 grammes, je crois. Et comme j’avais prévu de généreuses réserves, lorsqu’un an plus tard le Svalbard, et avec lui le fauteuil de Vincent, sont venus s’immiscer dans mon agenda, j’avais encore de quoi me sustenter.

Le bilan demeure : je pouvais me nourrir à ma façon dans les terres inhospitalières de nos confins nordiques. On m’opposera peut-être qu’une conséquente préparation fut nécessaire. C’est un fait. En même temps, quelle eut été l’alternative ? Sur place, en Norvège, Suède et Finlande, j’aurais eu toutes les peines du monde à trouver de bons produits végétaux et frais, je le sais pour avoir inspecté les commerces. J’ai donc troqué de longues et vaines recherches dans les supermarchés de Laponie contre quelques jours de travail à domicile. Je m’en déclare satisfait, et bien mieux nourri. Cerise sur le gâteau, j’ai fait goûter mes mixtures aux locaux, qui ne s’en sont pas détournés, bien au contraire. Ainsi, des raideurs à ski dans une cabane ou des Finlandais curieux auront plongé leur fourchette dans ma gamelle, et y seront revenus. Le partage est un maître-mot de l’aventure. Concept que je devais continuer d’appliquer, ultérieurement, mais sous les tropiques, cette fois !

Mon bilan sous les manguiers (Nicaragua, printemps 2016)

Thibault[7] et moi, nous explorons la plaine côtière pacifique du Nicaragua. C’est une brousse relativement domestiquée étourdie par la canicule. Elle pourrait être morne comme l’ennui, mais en vérité elle recèle trois trésors en abondance : d’abord, des autochtones accueillants et disponibles ; ensuite, des fruits, en quantités proprement stupéfiantes ; enfin, des volcans d’autant plus charismatiques qu’ils sont actifs et d’accès parfois ardu. Oui, car l’idée qui dirige notre petite expédition, c’est d’aller faire du fatbike sur des volcans – « rions un peu en attendant la mort », dirait Desproges – et que mon partenaire et fou volant préféré y réalise des sauts (son autre passion après les fruits).

« ¡Tuani! » est donc un bon film de cru.

Le projet derrière « ¡Tuani! » est simple : nous mettre en situation de voyage et d’activité sportive exigeants en ne mangeant que du végétal trouvé sur place, tout en nous soumettant à un suivi médical conventionnel intégral, pour en avoir le cœur net. Mon médecin traitant, Romain, a accepté de jouer le jeu : il ne pratique pas ni ne cautionne particulièrement mon mode de vie, il a donc été impartial. Mais quitte à documenter et étudier l’alimentation vivante, je veux aussi connaître son impact sur la pratique du sport et sur notre environnement. Il me faut valider par des chiffres, des faits, du concret, ce que mes sensations et mon intuition me soufflent depuis longtemps. En parallèle de l’aventure en Amérique Centrale, je suis donc allé cherché des experts et des référents pour déterminer si oui ou non, l’alimentation vivante est saine, énergétique et durable : nutritionniste, bio-statisticien, athlètes végétaliens crudivores professionnels, agronomes… Tous sont dans le film et répondent à mes questions.

Chez le jovial Nelson, aux joues rebondies et au doux regard, nous voilà ainsi accroupis sur le toit inachevé de la baraque, entre des barbelés vêtus de sacs plastiques que le vent charrie et des antennes paraboliques, attablés, si l’on peut dire, autour de fruits de la passion gros comme des melons. Alentour bruissent, en plein cœur de capitale, les feuillages de manguiers où roucoulent quantités d’oiseaux exotiques que je ne sais nommer. De fugaces éclairs de couleurs vives chatouillent parfois le coin de nos yeux lors d’un envol. De couleurs vives, il est question tout autant dans le grand saladier qui nous fait face.

« C’est un fruit de la passion ça ?
– Et comment ! Mange-le, tu en baves d’envie.
– On partage !
– On partage. »

Et de rire en s’exclamant ce qui deviendra le leitmotiv du périple et le nom du film : « ¡Tuani! » (en « argot » local, tuani est un terme qui signifie « super chouette »).

Nous suscitons beaucoup de perplexité quand, devant la mine effarée de quelques locaux, nous expliquons que nous roulons jusqu’à 90 km dans la demi-journée, en partant au milieu de la nuit pour esquiver la chaleur, et que nous gravissons des volcans le vélo sur le dos ou en courant, le tout en nous abreuvant d’eau fraîche et en carburant principalement aux fruits et en moindre mesure à la verdure.

« Comment ? », m’assène ainsi un jour un guide de randonnée sur l’île Ometepe, « vous avez fait l’aller-retour au cratère du volcan en 4 h 30 ? »

Le bonhomme me fait face, avec un regard plein d’admiration que je ne crois pas mériter. Sous sa casquette en jean délavée, il se gratte la tête, perplexe. Gêné, je réponds que oui, mais que nous avons « triché ».

« On a couru, tu sais ?

Les voyages, vecteurs de transition alimentaire 2

Au Nicaragua, Thibault et Damien se sont régalés de fruits et de descentes de volcans en fatbikes. Crédit: Planète.D

– Raison de plus ! Les touristes que j’emmène ont besoin de 8 heures pour faire l’ascension et redescendre. Et vous faites du vélo aussi ?
– Oui, on adore ça.
– Avec ces engins-là ?
– Ce sont les meilleurs…
– Eh bien, c’est du jamais vu, ça. »

Passée l’interrogation, ce qui prédomine chez les belles personnes qui croisent notre route est une curiosité enfantine. Alors, je fais goûter nos vastes salades de fruits et nos mélanges de verdure et de graines germées. Une révélation pour certains.

Bernabé nous héberge depuis quelques jours et je lui ai préparé un guacamole assorti de graines germées. Il plonge une cuillère dans le saladier et enfourne avec entrain une pleine bouchée. Son regard se fixe sur moi, concentré. C’est que Bernabé travaille dans un centre de sélection des semences forestières : les graines, c’est son job. Mais il n’a jamais pensé à en manger sous forme germée !

« Mais c’est super bon ! La saveur du végétal reste intact. Le goût est puissant. C’est délicieux… »

Même réaction chez des paysans au pied du volcan Cerro Negro, après notre dure journée d’ascension et de sauts pour le tournage. Nous partageons une salade de graines germées en échange de quelques mangues.

Quelques ? Il existe plus de vingt variétés de mangues au Nicaragua. Les arbres en pleuvent littéralement et certains bord de piste en sont tapissés.

Ce n’est pas là une information anodine. Si les voyages vous angoissent car vous craignez de devoir rompre avec vos habitudes végétales, souvenez-vous que la plupart des pays du monde sont en zone tempérée ou tropicale. Et si l’industrie à dominante carnée est tristement devenue le paradigme de nos contrées occidentales et de certains pays émergents, globalement sur la planète, le plus simple pour se sustenter reste de cueillir ou de récolter. Au Laos, on m’a offert des plein sacs de mangues et de bananes ; au Vietnam, les légumes sont pléthoriques et la tradition asiatique veut qu’on ne les cuisent que très peu ; en Bolivie, même sur l’Altiplano on trouve dans les marchés des avalanches de fruits mirifiques produits dans la Selva, la jungle ; si les Argentins boudent les crudités et ne jurent que par leur sacro-sainte « carne », cela ne vous empêche pas, vous, de faire bombance de carottes et de papayes ; au Maghreb les étals de primeurs sont à chaque coin de rue…

Ainsi, mes aventures ne sont pas un frein à ma pratique du végétal. Au contraire, elles m’offrent l’opportunité d’en explorer toujours plus avant le spectre quasi infini. Chaque nouvelle latitude, chaque nouvelle contrée explorée apporte son lot de découvertes : physalis, litchis, variétés neuves de coco, fraîches ou sèches, de mangues, fruit du fragon, espèces anciennes de haricots, avocats prodigieux… Pour moi, la terre entière est un vaste verger !

Notes
[1] C’est là une expression consacrée, mais c’est du beurre de dri, la femelle du yak, évidemment…
[2] Un projet raconté dans le livre Le Grand Détour, présenté sur mon site www.planeted.eu.
[3] À découvrir également sur mon site, en accès libre : « Irène, journal d’une transition alimentaire ».
[4] Une « pulka » est un traineau, souvent en fibre de verre ou en plastique, qui permet de tracter sur la neige des charges ou encore des enfants ; c’est l’outil traditionnel des expéditions polaires.
[5] « 71° Solitude Nord », projet écrit et réalisé par Nathalie Courtet.
[6] « Mutation Au Sommet », le film de l’expédition « Handicap Au Nord », organisée et réalisé par l’association Riding Over 73.
[7] Voir Le Chou Brave n°18, article « Thibault, fou de voyage, de sport et de cru ».