Un article d’Élodie Vieille Blanchard, paru dans la revue Alternatives végétariennes n°133 — automne 2018, dans le dossier “Viande cellulaire et autres nourritures du futur”. Illustration: Jim Cooke/Gizmodo.

Les pro­mo­teurs de l’agriculture cel­lu­laire met­tent en avant l’impact écologique réduit de ce mode de pro­duc­tion, pour des pro­duits aux pro­priétés gus­ta­tives équiv­a­lentes à celles de la viande et aux pro­duits ani­maux issus des ani­maux. Que dis­ent les études sci­en­tifiques sur le sujet ?

À l’origine des star­tups con­sacrées à l’agriculture cel­lu­laire, qui mobilisent un impor­tant cap­i­tal tech­nologique, on trou­ve des entre­pre­neurs engagés, soucieux de la dura­bil­ité de nos modes de vie, et en par­ti­c­uli­er de notre ali­men­ta­tion. La plu­part d’entre eux ont choisi de met­tre leurs com­pé­tences au ser­vice de ce pro­jet parce qu’ils voient ces nou­velles méth­odes de pro­duc­tion comme un moyen de réduire effi­cace­ment l’impact écologique de l’alimentation, plus crédi­ble à court terme qu’une tran­si­tion à grande échelle vers une ali­men­ta­tion végé­tale. Leurs sites met­tent en avant des promess­es écologiques ambitieuses. Ain­si, sur le site de la société Mem­phis Meats, une start­up lancée en 2015, on peut lire « Nous pro­duisons de la viande qui sert la cause ani­male et qui néces­site con­sid­érable­ment moins de ter­res agri­coles, d’eau, d’énergie », tout en pro­duisant « spec­tac­u­laire­ment moins de gaz à effet de serre ». Quant à l’ONG israéli­enne The Mod­ern Agri­cul­ture Foun­da­tion, elle aus­si met en avant la réduc­tion des émis­sions de gaz à effet de serre et de l’usage des ressources qu’annonce ce développe­ment de la cul­ture cel­lu­laire de viande. Der­rière ces annonces, l’idée que la pro­duc­tion directe de viande, sans pass­er par un ani­mal, per­met d’économiser tout ce qui est néces­saire à son métab­o­lisme, et à la crois­sance des organes qui ne seront pas con­som­més.

Des « analyses de cycle de vie » aux résultats contrastés

L’évaluation de ces promess­es se fonde sur des « analy­ses de cycle de vie », qui pren­nent en con­sid­éra­tion l’ensemble du proces­sus de pro­duc­tion, par­tant de la pro­duc­tion des élé­ments du milieu de cul­ture jusqu’à l’assiette. La pre­mière analyse sys­té­ma­tique du sujet, pub­liée en 2011, était très opti­miste con­cer­nant la per­spec­tive de la viande de cul­ture[1]. Elle annonçait une réduc­tion con­sid­érable de l’usage des sols, de l’eau et des émis­sions de gaz à effet de serre pour la viande de bœuf de cul­ture par rap­port à toutes les vian­des con­ven­tion­nelles, ain­si qu’une réduc­tion mod­érée de l’utilisation d’énergie. Cepen­dant, une étude ultérieure, dirigée par la même chercheuse, a revu à la hausse la con­som­ma­tion d’énergie néces­saire pour cul­tiv­er de la viande (énergie essen­tielle­ment con­sacrée au main­tien de la tem­péra­ture du milieu de cul­ture), ain­si que la con­som­ma­tion d’eau[2]. Une autre étude a mis en avant que les études citées plus haut n’estimaient pas de manière adéquate la masse de viande con­som­mée par kg d’animal vivant, et a encore réé­val­ué cet impact. Une dernière étude, plus récente, a estimé que la cul­ture cel­lu­laire de viande était plus con­som­ma­trice d’énergie et plus émet­trice de gaz à effet de serre que la pro­duc­tion con­ven­tion­nelle de viande de volaille ou de porc[3].

Quelle place pour la clean meat parmi les substituts à la viande ?

Ces résul­tats nous inci­tent à la pru­dence, dans un con­texte où la clean meat n’est pas encore com­mer­cial­isée, et où de nom­breux fac­teurs con­cer­nant sa pro­duc­tion sont à l’état d’hypothèses. Pub­liée en 2015, une étude[4] com­pare les impacts envi­ron­nemen­taux globaux de toute une série de sub­sti­tuts à la viande rouge, par­mi lesquels la viande de poulet, les pro­duits laitiers, mais aus­si la viande de cul­ture cel­lu­laire, et les sub­sti­tuts végé­taux à base de blé ou de soja. La méth­ode util­isée con­duit à cal­culer un indi­ca­teur agrégé de l’impact envi­ron­nemen­tal, qui prend en compte l’utilisation des ressources, l’effet sur le cli­mat, mais aus­si les dom­mages sur la san­té humaine liés aux effets envi­ron­nemen­taux. Son bilan : la viande cel­lu­laire est le sub­sti­tut ayant le pire impact, en par­ti­c­uli­er parce que sa pro­duc­tion néces­site beau­coup d’énergie fos­sile, et parce que son effet sur le cli­mat est le plus impor­tant de tous les sub­sti­tuts. De manière glob­ale, les pro­téines de soja s’en sor­tent plutôt bien, mais aus­si la viande de poulet, et les insectes !

Les résul­tats présen­tés ici reposent sur moins d’une dizaine d’études sci­en­tifiques. L’analyse de l’impact envi­ron­nemen­tal de la viande de cul­ture est très récente, et repose sur des hypothès­es qui évolueront cer­taine­ment au cours des années à venir. Il appa­raît pour le moment que la clean meat ne pour­ra cer­taine­ment pas con­stituer une solu­tion unique pour réduire l’empreinte écologique de notre ali­men­ta­tion, et que le développe­ment de sub­sti­tuts végé­taux demeure une solu­tion solide.

Références
[1] H.L. Tuomisto, M.J. Teixeira de Mattos, « Environmental Impacts of Cultured Meat Production », Environmental Science and Technology, 2011.
[2] H.L. Tuomisto, et al., « Environmental impacts of cultured meat: alternative production scenarios », 9th International Conference on Life Cycle Assessment in the Agri-Food Sector, 2014. Cette étude considérait exclusivement l’eau « bleue », et excluait dans ses calculs l’eau de pluie captée par les prairies, l’intégration de cette dernière étant controversée dans les études d’empreinte hydrique.
[3] C.S. Mattick, et al., « Anticipatory Life Cycle Analysis of In Vitro Biomass Cultivation for Cultured Meat Production in the United States », Environmental Science and Technology, 2015.
[4] S. Smetana, et al., « Meat alternatives: life cycle assessment of most known meat substitutes », International Journal of Life Cycle Assessment, 2015.

D’autres arti­cles de la revue Alter­na­tives végé­tari­ennes sont disponibles ici.