Un article d’Isabelle Richaud, issu du dossier “Cessons de consommer les océans”, du n°124 d’Alternatives végétariennes — été 2016

La surpêche est la principale menace qui pèse sur les océans. Malgré les difficultés à décrire et quantifier précisément les pratiques de pêche et les populations marines, les études convergent pour alerter sur les bouleversements, souvent irréversibles, causés par la disparition de pans entiers de la vie marine.

 

Les océans sous pression

Nous savons peu de l’incroyable richesse qui habite les mers et les océans du globe. Malheureusement, plus les connaissances avancent sur la biodiversité marine et son érosion, plus on réalise que la situation est inquiétante. La vie marine, ancêtre de la vie terrestre, souffre des mêmes maux qu’elle : pollutions (plastiques, hydrocarbures, pathogènes, engrais créant de véritables « zones mortes », acidification de l’eau), changement climatique (augmentation de la température de l’eau, modification des courants marins), destruction d’habitats (artificialisation des zones côtières, barrages sur les fleuves) et, surtout, surexploitation des espèces (pêche).

La surpêche apparaît clairement comme la principale menace qui pèse sur les océans. Elle se combine souvent à d’autres pressions pour aboutir à une perte en cascade des espèces. La disparition des poissons visés par la pêche, pour la plupart des prédateurs, contribue à l’appauvrissement de la biodiversité et à la prolifération d’autres espèces comme les méduses, les algues et bactéries, bouleversant ainsi l’équilibre des écosystèmes et leur capacité de résilience. Une étude a récemment montré que les récifs coralliens, dont la biodiversité incomparable est présentée comme une grande victime du changement climatique, sont rendus beaucoup plus vulnérables par la pêche (Boaden A.E., Kingsford M.J., 2015).

Dégâts en eaux profondes

À l’image des récifs coralliens, la faune profonde est d’une richesse et d’une fragilité extrêmes. Les espèces qui y vivent sont caractérisées par une grande longévité (avec des animaux pouvant vivre jusqu’à 100 ans), une croissance lente, une maturité sexuelle et une reproduction tardives ainsi qu’une fécondité faible. C’est pourquoi ces espèces, lorsqu’elles sont exploitées, ne se reconstituent que très lentement et peuvent être rapidement décimées.

Avec l’intensification des pratiques de pêche en eaux profondes, on assiste à une destruction massive de ces écosystèmes. La surexploitation et l’appauvrissement des stocks de poissons en surface ont conduit les flottes de pêche à se tourner vers les grands fonds à partir des années 1950. Environ 40% des zones de pêche du globe se trouvent désormais dans des eaux profondes de plus de 200 mètres (WWF, 2015). Les pêches en eaux profondes se réalisent majoritairement avec des chaluts, c’est-à-dire d’immenses filets de pêche lestés qui raclent le fond des océans jusqu’à 2000 mètres de profondeur, emportant toute forme de vie, animale et végétale, sur leur passage (Bloom, 2016).

Ces filets énormes ne capturent pas seulement les poissons visés, mais aussi les espèces non visées par la pêche (parfois mêmes des oiseaux, des dauphins ou des tortues qui s’étouffent dans les filets), ainsi que les poissons qui ne correspondent pas aux critères de commercialisation, celui de la taille, par exemple. Ces captures « accessoires » représenteraient globalement 7,3 millions de tonnes par an, hors pêche illégale, non déclarée et non réglementée (WWF, 2015).

[ndlr : L’article a été rédigé avant l’interdiction du chalutage profond dans les eaux européennes, voté par l’UE le 30 juin 2016.]

Des chiffres officiels sous‐estimés

L’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO) est chargée de l’observation des stocks de poissons et des activités de pêche au niveau mondial. Selon ses chiffres, la pêche en mer est passée de 17 millions de tonnes en 1950 à 80 millions de tonnes en 2012 (FAO, 2014).

En janvier 2016, pour la première fois, des estimations à l’échelle mondiale différentes de celles de la FAO ont été publiées par deux chercheurs canadiens[1]. Ceux‐ci considèrent que les statistiques nationales et internationales sur les quantités d’animaux pêchés, déjà inquiétantes, sont très largement sous‐estimées. Ils ont observé une différence de 53% entre les quantités officiellement répertoriées entre 1950 et 2010 et leurs propres calculs. D’abord, de nombreux États négligent la pêche artisanale dans leur collecte de données. C’est pourtant la pêche artisanale qui a le plus progressé depuis 1950 : on estime qu’elle représente 22 millions de tonnes chaque année. Les statistiques nationales ignorent plus encore la pêche de subsistance (3,8 millions de tonnes), la pêche de loisir et les prises accessoires, même lorsque ces données sont disponibles. Ils ignorent aussi l’ampleur des pratiques illégales. En outre, les opérateurs de nombreux navires de pêche en haute mer ne sont pas tenus de déclarer leurs captures. Dans la base de données de la FAO par exemple, on ne trouve aucune trace de la pêche à la tête casquée pélagique dans le Pacifique Nord. Les captures estimées de cette espèce atteignent pourtant des centaines de milliers de tonnes par an (FAO, 2005) !

La pêche victime d’elle-même

La pêche mondiale a connu un pic en 1996 avec 130 millions de tonnes de poissons sortis de l’eau (86 millions de tonnes selon la FAO). Depuis, le volume des captures s’est réduit en dépit d’efforts de pêche accrus, signe que les populations de poissons ont été exploitées au‐delà de leur capacité à se reconstituer. De plus en plus de poissons sont attrapés avant même d’avoir atteint l’âge de maturité. Selon les chiffres de l’étude de Pauly et Zeller, les performances de la pêche auraient régressé de 1,2 million de tonnes par an, soit trois fois plus fortement que les statistiques de la FAO ne l’indiquent (Paul  D., Zeller D., 2016 ; Valo M., 2016).

Pas moins de 90% des stocks de poissons pour lesquels des résultats d’évaluation sont disponibles sont déclarés par la FAO pleinement exploités ou surexploités. Environ 29% des stocks dans le monde et 52% en Méditerranée sont surexploités, c’est-à-dire pêchés à un niveau biologiquement non viable à long terme. La plupart des stocks des dix espèces principales pêchées dans le monde sont pleinement exploités, ne permettant plus aucun accroissement de production (FAO, 2014). Selon une étude récente, il pourrait n’y avoir plus aucun poisson à pêcher d’ici 2048 si les tendances actuelles de pêche se poursuivent (Worm B. et al, 2006) !

La disparition des poissons a aussi de graves conséquences sociales et humaines. Aujourd’hui, la pêche artisanale emploie plus de 90% des personnes pratiquant la pêche de capture dans le monde. Elle joue un rôle majeur en matière de sécurité alimentaire ainsi que de réduction et de prévention de la pauvreté, voire de stabilité économique et politique dans de nombreux pays en voie de développement (FAO, 2012).

Les solutions

Il est encore possible d’inverser la tendance à la destruction massive des océans. Une forte volonté politique est nécessaire de la part des gouvernements et, en Europe, dans le cadre de la politique commune de la pêche, en commençant par une réglementation plus exigeante, mieux appliquée et par une réorientation des flux financiers. Aujourd’hui, les subventions halieutiques encouragent la pêche intensive, et sont estimées à 35 milliards de dollars US par an, soit environ un cinquième des recettes totales de l’industrie (WWF, 2015).

Ensuite, il est indispensable d’étendre massivement les zones marines protégées. À ce jour, la part de la surface océanique totale bénéficiant d’une forme de protection ou d’une autre ne s’élève qu’à 3,4% (WWF, 2015), et moins de 1% est complètement exempte d’intervention humaine. L’objectif international est de protéger au moins 10% des aires côtières et marines d’ici 2020. L’ONG Greenpeace soutient quant à elle que c’est 40% de la surface mondiale des océans qu’il faudrait complètement soustraire à la pêche (Planetoscope, 2016).
Bien sûr, la solution doit venir aussi et surtout des consommateurs, dont la demande en produits de la mer en quantité et à bas coût stimule les pratiques de pêche les plus destructives. Le label MSC (Marine Stewardship Council – Conseil pour la bonne gestion des pêches) garantit aux consommateurs de produits de la mer des critères de respect de l’environnement et des pêcheurs.

De manière générale, dans une perspective de préservation des écosystèmes, il convient d’éviter en priorité la consommation d’espèces carnivores, vulnérables à la surexploitation et/ou dont la pêche provoque des dégâts environnementaux (par exemple le merlu, le flétan, la sole, le saumon, la lotte, la raie, l’espadon, le requin, la morue, le thon, la crevette tigrée et tropicale). Mais n’oublions pas que la surpêche s’étend progressivement à la plupart des espèces commerciales. Le moyen le plus efficace pour préserver les trésors de l’océan reste donc de s’en abstenir !

[1] Daniel Pauly et Dirk Zeller, de l’Université de Colombie‐Britannique au Canada. Voir  www.nature.com/ncomms/2016/160119/ncomms10244/full/ncomms10244.html

Dossier animaux marins chiffres clés

Références
Boaden A. E., Kingsford M. J., 2015. Predators drive community structure in coral reef fish assemblages. Ecosphere. http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1890/ES14-00292.1/abstract.
FAO, 2014. La Situation mondiale des pêches et de l’aquaculture. Organisation mondiale des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture. www.fao.org/3/a-i3720f.pdf
FAO, 2006. Livestock’s Long shadow: Environmental Issues and Options. Auteurs : Steinfield H. et al., www.fao.org/docrep/010/a0701e/a0701e00.HTM
FAO, 2005. L’État des ressources halieutiques marines mondiales. www.fao.org/docrep/009/y5852f/Y5852F00.htm#TOC
Pauly D., Zeller D., 2016. « Catch reconstructions reveal that global marine fisheries catches are higher than reported and declining ». In: Nature Communications. www.nature.com/ncomms/2016/160119/ncomms10244/full/ncomms10244.html
Planetoscope, 2016. « La pêche dans le monde ». www.planetoscope.com/eau-oceans/199-peche-et-prises-mondiales-de-poissons.html
Stier K., 2007. « Fish Farming’s Growing Dangers ». In : Time Magazine, 19 septembre 2007, www.time.com/time/health/article/0,8599,1663604,00.html
Valo M., 2016. « La surpêche et le déclin des ressources ont été largement sous‐estimés ». Le Monde.fr, 19 janvier 2016. www.lemonde.fr/biodiversite/article/2016/01/19/le-declin-de-la-peche-a-ete-largement-sous-estime_4849986_1652692.html#z3fdVT1qv5PubwPS.99
Worm B. et al., 2006. Impacts of Biodiversity Loss on Ocean Ecosystem Services. Science, 314:787. http://science.sciencemag.org/content/314/5800/787.abstract
WWF, 2015. Rapport planète vivante océans 2015. www.wwf.fr/?5640/Rapport-Planete-Vivante-Oceans-2015-le-declin-des-oceans-met-en-perilla-securite-alimentaire-de-lhumanite
www.viande.info/la-peche

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Les articles au sommaire de ce dossier spécial sur les animaux marins (Alternatives végétariennes n° 124, p.14–27).

- Surpêche: une tragédie invisible
- Le boom de l’aquaculture
— L’Agence des aires marines protégées
— La petite boite de thon appauvrit les océans et ruine notre santé
— Entretien avec Paul Watson, fondateur de l’ONG Sea Shepherd
- les associations au service des océans
— Sentience — immersion dans le monde intérieur des animaux aquatiques
— la diversité des formes de conscience chez les espèces aquatiques
— Santé — poisson ou poison?
— Quels équivalents nutritionnels aux animaux marins?

 

D’autres articles parus dans la revue Alternatives végétariennes sont à lire ici.