Une des Belles histoires du Père Tofu, parue dans Alternatives végétariennes n°131.  Illustration: Alem Alquier. 

Peu de gens le savent, mais à côté des tombeaux de Voltaire et de Rousseau, au Panthéon, se trouve celui d’un personnage singulier, qui gagnerait à être connu. Ce personnage, c’est Paul Verrineaud, né en 1903 à Porto-Novo (Dahomey) et mort en 1947 à Paris. Un grand amoureux des Lettres et des Sciences. Et, surtout, un hippopotame…

Paul Verrineaud surprit la société de son époque dès sa naissance, parce qu’il se mit tout de suite à parler. Ce qui était fort étonnant, étant donné son jeune âge et son espèce. Chaque médecin qui se pencha sur son cas ne trouva rien de mieux à dire que « je suis baba », lorsqu’il fut question de rendre compte de l’existence même d’un phénomène tel que Paul Verrineaud.

Mais ce fut pendant ses études à la faculté des Sciences humaines – quelle ironie –  du Dahomey (ancien Bénin) que l’esprit brillant de Paul Verrineaud put contribuer de manière admirable à la science. La France et son empire colonial étaient encore convaincus à l’époque que l’alimentation des humains était évidemment omnivore. Or, Paul Verrineaud, qui, lui, était herbivore, fut le premier à se poser la question de la pertinence d’un tel régime alimentaire pour l’espèce humaine. Mammifère de Lettres, il consacra ainsi sa thèse universitaire au sujet : « hippopotamanthropomorphophysiophagie comparée », inventant du même coup le mot le plus long de la langue française. Et il conclut que non, les hommes ne pouvaient guère manger 40 kg de végétaux chaque nuit comme lui, mais oui, ils pouvaient très bien ne se nourrir que de végétaux et rester en parfaite santé.

Les plus grands journaux médicaux publièrent ces conclusions, mais en ce début de XXe siècle, la société française était pétrie de préjugés. Et le fait que Paul Verrineaud soit un hippopotame – un Africain, qui plus est – n’arrangeait rien. Se posa toutefois la question de la mise à jour des manuels et traités de nutrition. George Leboucher, ministre de la Santé et de la Viande rouge, et Dominique Leblanc de Poulet, ministre de l’Agriculture et du Ris de veau, réunirent un congrès où ils invitèrent les parties prenantes les plus en vue pour parler de la question : éleveurs, charcutiers et chasseurs.

Les réticences originelles s’évanouirent vite, lorsque Paul Verrineaud prit la parole pour faire part de ses découvertes, avec une verve impressionnante pour un cétartiodactyle. Il fut décidé d’inclure dans la littérature médicale le « végétarisme » – Paul Verrineaud avait proposé sans succès un terme de quarante-deux lettres – comme régime alimentaire parfaitement valable. On prévit aussi que les enseignements de médecine prissent acte de cette évolution afin que tous les médecins maîtrisassent les tenants et aboutissants du végétarisme. Et l’on supprima l’imparfait du subjonctif parce que personne ne savait plus vraiment comme l’utiliser de toute façon.

Ces réformes n’eurent pas le temps d’être mises en œuvre. En 1939, la Seconde Guerre Mondiale (que l’on n’avait, à dessein, pas baptisée « Deuxième », afin qu’il n’y en eût jamais de Troisième) éclata. Paul Verrineaud fut mobilisé dans la Marine, et dut abandonner ses recherches. Considérablement affaibli par un régime alimentaire à base de corned-beef, l’herbivore qui avait légitimé le végétarisme ne se remit jamais vraiment, même après la Libération. Paul Verrineaud mourut dans son lit – de rivière – le 8 avril 1947. Quant aux travaux qu’il avait initiés, ils ne furent jamais repris. C’est Jacques Chirac, en 1998, qui transféra ses cendres au Panthéon, « pour la diversité », mais sans vraiment savoir qui il était.

Que vive la paix, et que vive Paul Verrineaud.