Une des Belles Histoires du Père Tofu, parue dans Alternatives végétariennes n°133. Illustration: Alem Alquier.

« Et si on faisait une carotte en bacon ? »

Personne n’écoutait plus Adeline depuis longtemps. Amina, Tom et Gilbert étaient fatigués ; la réunion s’éternisait, et personne n’avait pour le moment été capable de trouver une seule bonne idée susceptible de concurrencer la végéconomie. Depuis quelques années, la santé de Youpi Con Carne, entreprise spécialisée dans la carnisation de l’alimentation, périclitait. L’équipe marketing avait identifié deux raisons à cela : un nom complètement ringard, et la montée en puissance des alternatives végétales aux produits carnés.

Pour le nom, Tom était sur le coup. Pour le reste, c’était plus complexe.

De plus en plus de gens souhaitaient consommer plus responsable, et les produits phares de YCC ne se vendaient plus aussi bien. Le triple burger au foie gras, à la crème fraîche et au camembert, jadis numéro un des ventes, avait été supplanté par son équivalent végétal à la protéine de pois, au tahini et à la noix de cajou. L’enquête menée par le service clients avait révélé que les gens ne voulaient « plus manger le foie malade d’un pauvre oiseau qui avait rien demandé ». Soit : YCC devait se ressaisir.

« On pourrait faire des smoothies avec du gras de porc et du jus de cuisson de bavette ? Bio ? Avec un peu de menthe issue du commerce équitable pour faire bonne mesure !  »

Amina ajourna la séance après un soupir, puis rentra chez elle. On y verrait plus clair demain.

Toute sa vie, elle avait fait preuve d’une imagination débordante. Dans sa jeunesse, elle s’était occupée à titre bénévole d’une chronique de Poulet magazine, dans laquelle elle inventait des contes tous les mois. Elle avait été championne départementale de peinture sur pinceau (c’est très délicat). Que son équipe et elle se retrouvent mises en échec par des hippies brouteurs de gazon n’était pas imaginable. Surtout quand ces hippies brouteurs de gazon mangeaient en fait comme elle des burgers et des pizzas. Il lui fallait une épiphanie. Elle refusait de retourner au bureau avant d’avoir trouvé l’idée géniale. L’idée à 500 000€ et 1800 Kcal.

Amina installa son tapis de yoga, s’assit en posture de belette chafouine, et respira lentement. Que veulent les gens ? Manger mieux, manger plus responsable. Comment faire de la viande un produit « responsable » ? Avec le désastre écologique que représentait l’élevage et l’incontestable souffrance animale, il fallait un argument de poids. Un nouveau label, peut-être, avec de jolies couleurs et des mots qui font bien : « Happy Meat », « Green Salami »… Ou plus de vert ! Oui, bien sûr ! Plus un produit est vert, plus il est écolo, c’est bien connu !

Amina se releva, se rua sur son frigo et se saisit d’une saucisse, puis fonça dans son atelier. Elle la trempa dans un pot de peinture verte, et la laissa sécher. Elle fit de même avec toute sa charcuterie, son fromage, ses œufs. Jamais le greenwashing n’avait été poussé aussi loin : c’était révolutionnaire. L’alimentation du futur, c’était une viande littéralement verte. Des animaux morts, mais le côté nature : une nature morte, quoi. Les véganistes et autres végétophages n’y verraient que du feu : ils confondraient certainement les saucisses avec des courgettes et les œufs avec des kiwis. Quant aux autres, ils pourraient avoir la certitude de sauver la planète en mangeant green. Un sourire se dessina sur les lèvres d’Amina : ça y est, elle avait trouvé la solution. Demain, elle convoquerait une nouvelle réunion, et elle ferait un effet bœuf.

Et dire que certains racontaient qu’on ne savait plus quoi inventer pour nous faire manger n’importe quoi !