Une des Belles histoires du Père Tofu, parue dans Alternatives végétariennes n°129.  Illustration: Alem Alquier.

Il y a 66 millions d’années, les océans étaient blindés de calcium, le supercontinent Pangée finissait de se scinder, et la faune était, de manière générale, beaucoup plus stressée qu’au Jurassique : c’était le Crétacé. À cette époque vivaient deux types de dinosaures : les herbivores et les carnivores. Les herbivores étaient souvent tournés en ridicule par les carnivores, qui se prenaient pour les rois de la Terre. Mais certains herbivores ne l’entendaient pas de cette oreille, et commencèrent à militer pour que les carnivores changent leur alimentation pour un régime plus éthique, plus sain et plus respectueux de la planète – et surtout arrêtent de les dévorer…

Mais comment faire ? Les avis divergèrent. Puis on tenta un peu de tout. Partout, les herbivores se mirent à écrire « Go Herbi », en espérant que les choses changent. Ils défilèrent dans les plaines en tenant des pancartes dans leur gueule (ce qui gênait quelque peu la déclamation des slogans militants). Ils tentèrent de faire du grotte-à-grotte pour expliquer qu’un diplodocus ou un iguanodon n’étaient pas, au fond, si différents d’un cœlophysis ou d’un tyrannosaure, qu’ils venaient tous du même œuf ; mais ils se faisaient bien souvent manger avant de pouvoir finir leur tirade.

Et puis, un jour, les herbivores eurent une idée géniale. Ils rédigèrent – parce qu’il ne faudrait pas croire les salades selon lesquelles on ne savait pas écrire à la préhistoire – un livre de cuisine végétale, avec toutes les recettes dont ils se régalaient au quotidien : feuilles de palmier, feuilles de platane, feuilles de séquoia, feuilles de baobab… Beaucoup de feuilles, oui. Mais aussi champignons à l’écorce, bambou à l’eau de mer ou bananes à la figue. Le livre faisait 42 tablettes de pierre. Ils l’envoyèrent aux carnivores avec un petit guide de 130 kilos de conseils nutritionnels.

Grâce à un marketing et à une communication au poil, ce fut un succès foudroyant : les carnivores se mirent à cuisiner des plats végétaux, et inventèrent même leurs propres recettes, dont des herbi-burgers, à base de lianes, d’herbe et d’écorce. Ils élaborèrent de nouveaux livres, qu’ils éditèrent à des centaines d’exemplaires – l’imprimerie inventée par Gutenberg : un mythe aussi. Des ateliers de cuisine végétale se mirent en place, réunissant les herbivores et les carnivores, qui se définissaient dorénavant très souvent comme flexivores, semi-herbi ou pesco-insecto-brachiosauro-herbivores.

Les réseaux sociaux tels que Facerock (on écrivait ce que l’on pensait sur des murs de pierre) ou Instagroum (on demandait à Groum, le dinosaure le plus doué du troupeau de dessiner ce qui nous passait par la tête) se remplirent de choses en rapport avec l’herbivorisme, des mots, des images de plats… L’herbivorisme était devenu à la mode, et chacun voulait se régaler de bons petits plats végétaux.

Il fallait bien l’admettre, l’éthique et l’écologie n’avaient pas fonctionné : c’était bien le goût et la diététique qui avaient convaincu les carnivores de changer leur mode d’alimentation. Aux quatre coins de la Terre, l’herbivorisme devint populaire. Les carnivores ne s’étaient jamais sentis aussi bien sous leurs écailles. Bien vite, la totalité de la population saurienne devint herbivore, et chacun put vivre en harmonie avec la nature et avec ses congénères. Durant deux générations, le respect, l’amour et la tolérance régnèrent.

Puis tous les dinosaures disparurent à cause d’une carence en vitamine B12.