Article paru dans la revue Alternatives végétariennes n°116 — juin-août 2014, p.39–40.
Par Massimo Nespolo, professeur à l’Université de Lorraine, délégué AVF pour la Meurthe-et-Moselle.

Dans la suite de Lait, mensonges et propagande, livre qui démonte de façon magistrale les mensonges bâties par l’industrie agroalimentaire sur l’aliment idéal (pour le veau : certainement pas pour l’humain), Thierry Souccar, journaliste scientifique, nous révèle le dessous des cartes d’une « maladie » inventée par la même industrie avec la complicité des laboratoires pharmaceutiques, qui est devenue une véritable obsession pour les femmes des sociétés développées et une source de profit très conséquente.
Le livre consiste en trois parties plus une préface et une introduction. La première partie trace l’histoire de la naissance du concept d’ostéoporose comme maladie. Le principe de l’ostéodensitométrie – mesure de la densité osseuse par absorption des rayons X – est décrit en détail. Cette mesure donne une projection bidimensionnelle à travers l’os mesuré au lieu d’une véritable densité tridimensionnelle : l’information sur l’épaisseur de l’os est manquante ; par conséquent, la distribution minérale le long de la zone sondée n’est pas fournie et on ne peut pas en tirer des conclusions sur le degré de porosité de l’os. Par ailleurs, le résultat ne reflète que la partie minérale de l’os, la matrice protéique (collagène) n’étant pas mesurée : or, si la première est importante pour la résistance, c’est bien la deuxième qui fournit la flexibilité. Des os très durs mais peu flexibles sont fragiles, mais l’ostéodensitométrie les considère comme étant en bonne santé. L’accent mis sur la seule partie minérale de l’os a entraîné un changement même de la définition de l’ostéoporose, passée du statut de « maladie diffuse du squelette associant une diminution de la résistance osseuse qui entraîne un risque de fracture pour des gestes de la vie courante » à celui de « condition déterminée par la valeur d’un indice issue de l’ostéodensitométrie », ce qui permit de cibler pratiquement toutes les femmes ménopausées et de lancer les marchés très juteux du traitement aux œstrogènes et des suppléments de calcium, et bien sûr de relancer l’industrie laitière. Comme par hasard, le comité chargé de donner une nouvelle définition de l’ostéoporose était composé quasi-exclusivement de scientifiques ayant de forts conflits d’intérêt à cause de leurs liens avec l’industrie.

La deuxième partie met en évidence l’inefficacité et la dangerosité des interventions pharmacologiques et alimentaires proposées pour traiter et prévenir l’ostéoporose. L’action délétère des biphosphonates, pourtant largement prescrits pour le traitement de l’ostéoporose malgré des effets secondaires graves et même paradoxaux, parmi lesquels la fracture spontanée du fémur, est décortiquée avec précision. L’effet adverse de la consommation de laitages, déjà analysé en détail dans Lait, mensonges et propagande, est ici résumé et complété par une analyse critique des techniques employées par l’industrie afin de cacher les études contraires à leurs intérêts, qui en même temps finance des protocoles d’étude biaisés destinés mettre en bonne lumière ses produits. La relation entre consommation de lait de vache, maladies auto-immunes et cancers fait l’objet d’un chapitre synthétique mais bien documenté. L’absurdité et l’inefficacité de la révision à la hausse des besoins en calcium, contraire aux conclusions de l’OMS, et les risques des traitements proposés, bien supérieurs aux bénéfices quasiment nuls, concluent cette deuxième partie du livre.

La troisième partie concentre des conseils pour prévenir l’ostéoporose. Si les grandes lignes proposées sont judicieuses et bien fondées, plusieurs erreurs viennent ternir cette partie du livre. L’importance d’un apport en vitamine D et de l’activité physique sont au-delà du doute, ainsi que la nécessité d’un régime alimentaire alcalinisant. Malheureusement, l’auteur tombe dans le piège du mythe des « chasseurs-cueilleurs », pris à modèle par les défenseurs du régime dit « paléolithique », qui privilégie les protéines animales aux céréales : pourtant, les premières sont plus acidifiantes que les deuxièmes. Il s’agit d’une contradiction manifeste et incompréhensible, qui est montrée même par le diagramme page 227 : celui-ci reste toutefois imparfait car les légumineuses, présentées avec les céréales, sont encore moins acidifiantes que celles-ci. Tombé dans ce trou noir, l’auteur ne sait éviter de présenter les protéines animales comme « de bonne qualité », alors que les effets délétères de ces protéines font l’objet d’un nombre croissant d’études et la supériorité des protéines végétales pour l’humain devient de plus en plus évident. Loin de reconnaître cette réalité, le texte parle de protéines « incomplètes » qu’il faut « associer » : autant surprenant qu’il puisse sembler venant d’un auteur autrefois si bien documenté, ici il montre n’avoir pas jeté un œil sur les tables de composition des aliments, ce qui suffirait pour balayer ce vieux et faux mythe au service de l’industrie agroalimentaire. Mais l’erreur la plus catastrophique qu’on trouve est la référence à l’apport en fer des produits animaux, en particulier viande rouge et charcuterie, alors qu’il est désormais prouvé que le fer héminique, qui représente une fraction important du fer dans ces produits, est à l’origine de nombre de pathologies graves, y compris plusieurs types de cancer (voir l’article « Les autorités sanitaires françaises sourdes aux recommandations du Fonds Mondial pour la Recherche sur le Cancer » dans ce même numéro, p.44–45).

En conclusion, Le mythe de l’ostéoporose est à recommander sans réserves pour le contenu des deux premières parties. La troisième, en revanche, tout en présentant aussi des conseils et des recommandations louables, n’est décidément pas la hauteur du reste et décrédibilise l’ouvrage. Dommage !

Le mythe de l’ostéoporose, de Thierry Souccar. Préface du Pr Claude Béraud, Thierry Souccar éditions, juillet 2013, 302 pages.