Un article d’Élodie Vieille Blanchard, paru dans le dossier “Viande cellulaire et autres nourritures du futur” de la revue Alternatives végétariennes n°133 — automne 2018.

Con­tro­ver­s­es…

Il y a deux ans, alors que je par­tic­i­pais à un col­loque organ­isé à Berlin sur l’altruisme effi­cace et la con­di­tion ani­male, j’ai décou­vert que la com­mu­nauté végane inter­na­tionale soute­nait active­ment le développe­ment de la cul­ture de viande cel­lu­laire. Ma réac­tion instinc­tive était plutôt défa­vor­able : pourquoi donc cul­tiv­er de la viande alors que l’alimentation végé­tale est si riche et si diver­si­fiée ? Il me sem­blait par ailleurs qu’une telle démarche s’inscrivait à rebours de mes valeurs, et en par­ti­c­uli­er de la relo­cal­i­sa­tion de l’agriculture et de l’autonomie ali­men­taire. Dépen­dre de proces­sus reposant sur une tech­nolo­gie de pointe pour me nour­rir, alors que j’aspirais à met­tre plus de con­science dans mon ali­men­ta­tion, mer­ci bien !

Une démarche pragmatique

Cette réac­tion s’exprime aujourd’hui chez de nom­breux véganes, qui con­sid­èrent que s’ils ont pu faire évoluer leur ali­men­ta­tion, alors ce change­ment est à la portée de tous, et que la viande de cul­ture n’est nulle­ment néces­saire. Pour eux, la con­som­ma­tion de « fausse viande » entre­tiendrait une dépen­dance cul­turelle à la viande, tout comme la fausse four­rure con­tribuerait à nor­malis­er le fait de porter quelque chose qui ressem­ble à de la peau ani­male (cette réac­tion s’exprime égale­ment à pro­pos des sim­ili-vian­des à base de pro­téines végé­tales). En somme, la cul­ture gas­tronomique végane n’aurait pas besoin d’imiter la cul­ture culi­naire tra­di­tion­nelle, et aurait tout avan­tage à inven­ter ses pro­pres références.

À cette réti­cence, les sci­en­tifiques et entre­pre­neurs impliqués dans la cul­ture cel­lu­laire de viande, qui sont très sou­vent eux-mêmes véganes ou végé­tariens, rap­pel­lent que les pro­duits de cul­ture sont conçus pour la très grande majorité de la pop­u­la­tion, qui n’a nul désir de réduire, et encore moins de cess­er sa con­som­ma­tion de viande, avec tous les effets qu’on con­naît en ter­mes éthiques et écologiques. Ain­si, la cul­ture de viande et d’autres pro­duits ani­maux serait une approche prag­ma­tique pour agir sur les effets les plus préoc­cu­pants de la pro­duc­tion ani­male, plus réal­iste à court terme que la per­spec­tive d’une human­ité végane. Et si l’on pou­vait se nour­rir d’un ali­ment ayant le même goût que la chair ani­male, mais sans tout l’impact négatif, alors pourquoi s’en priv­er ?

Quelle acceptabilité sociale pour les produits animaux cultivés ?

Forts de cette argu­men­ta­tion, les avo­cats de la viande cel­lu­laire, et de la cul­ture acel­lu­laire de pro­duits comme le lait, ou le blanc d’œuf, s’intéressent à l’acceptabilité sociale de ces pro­duits, avec le souci de les faire entr­er dans les habi­tudes de con­som­ma­tion. Ain­si, la start­up Mod­ern Mead­ow, local­isée à New York, cherche à dévelop­per un cuir à base de col­lagène cul­tivé. Pour Andras For­gacs, son directeur, le grand pub­lic rechign­era moins à porter une telle matière qu’à con­som­mer de la viande de cul­ture. Et il sera plus aisé, ensuite, de faire entr­er des pro­duits de cul­ture cel­lu­laire dans l’alimentation.

De nom­breux sondages cherchent à éval­uer la propen­sion des con­som­ma­teurs de viande à bas­culer vers la viande de cul­ture. Leurs résul­tats ? Il sem­ble que les ter­mes soient impor­tants (ain­si « viande de lab­o­ra­toire » ne passe pas très bien, « viande cul­tivée » passe mieux). Par ailleurs, la mise en avant des béné­fices écologiques ou éthiques par les son­deurs stim­ule l’acceptation des sondés, par­mi lesquels les hommes, et les per­son­nes les plus con­som­ma­tri­ces de viande sem­blent les plus ouverts à la per­spec­tive de con­som­mer de la viande qui ne soit pas issue d’un ani­mal.

La culture de viande, vue comme une technologie providentielle

Pour les pro­mo­teurs de la viande cel­lu­laire, les promess­es écologiques sont con­sid­érables : une réduc­tion rad­i­cale des émis­sions de gaz à effet de serre, de l’usage des sols et des ressources. Pour le moment ces annonces ne sont pas con­fir­mées par les études sci­en­tifiques. Et qu’en est-il des impli­ca­tions éthiques de cette rup­ture tech­nologique en per­spec­tive ? Pour Mark Post, le chercheur néer­landais à l’origine du pre­mier burg­er cel­lu­laire, la com­mer­cial­i­sa­tion de la viande de cul­ture pour­rait con­duire à une abo­li­tion totale de l’abattage des ani­maux. Son col­lègue Paul Ver­strate est moins ambitieux, mais envis­age tout de même un déclin mas­sif de l’élevage indus­triel.

D’autres com­men­ta­teurs met­tent en avant le poten­tiel éthique de la trans­for­ma­tion tech­nologique. Ain­si, la philosophe Cor Van der Weele imag­ine que « lorsque les gens seront habitués à manger de la viande de cul­ture, l’élevage indus­triel et/ou le fait de tuer des ani­maux paraî­tra gradu­elle­ment de plus en plus étrange et de moins en moins accept­able ». En somme, le com­porte­ment pour­rait précéder la con­vic­tion éthique. Paul Shapiro abonde dans son sens, et présente dans son ouvrage des sit­u­a­tions his­toriques où le change­ment tech­nologique a per­mis le développe­ment d’une sen­si­bil­ité éthique, par exem­ple lorsque le rem­place­ment de l’huile de baleine par le kérosène pour l’éclairage a per­mis de faire émerg­er un mou­ve­ment opposé à la pêche baleinière, ce qui était impos­si­ble tant que l’huile de baleine était indis­pens­able à l’industrie.

FAUT-IL VRAIMENT MANGER DES PRODUITS ANIMAUX CULTIVÉS ? 1

Illus­tra­tion: 123RF — pix­hound

Promesse, menace ou mirage écologique ?

Pour la sec­tion états-uni­enne des Amis de la Terre, l’émergence de ces nou­veaux pro­duits est toute­fois à con­sid­ér­er avec beau­coup de pré­cau­tion. D’une part, leurs effets sur la san­té n’ont pas été exam­inés de manière appro­fondie, tan­dis que les pro­duits fin­aux intè­grent de nom­breux addi­tifs chim­iques, ou pos­si­ble­ment issus de l’ingénierie géné­tique (c’est le cas de l’Impos­si­ble Burg­er, qui est étudié en détail dans le rap­port de l’ONG écol­o­giste[1]). D’autre part, les effets écologiques effec­tifs de leur pro­duc­tion restent à éval­uer, en par­ti­c­uli­er en ce qui con­cerne la pro­duc­tion du milieu de cul­ture pour l’agriculture cel­lu­laire, très coû­teuse en énergie fos­sile, et la  con­t­a­m­i­na­tion pos­si­ble des écosys­tèmes par les bac­téries ou lev­ures géné­tique­ment mod­i­fiées util­isées par l’agriculture acel­lu­laire.

Tan­dis que les béné­fices écologiques de ces pro­duits sont con­tro­ver­sés, la pos­si­bil­ité même de dévelop­per des méth­odes de pro­duc­tion per­me­t­tant une baisse sig­ni­fica­tive de leur coût, et donc la com­mer­cial­i­sa­tion, est égale­ment fort dis­cutée. Paul Shapiro rap­porte que même cer­tains des acteurs les plus act­ifs dans le domaine de la viande cel­lu­laire, comme Jason Math­e­ny (qui a créé l’institut de recherche New Har­vest), sont dubi­tat­ifs quant à la per­spec­tive d’une telle com­mer­cial­i­sa­tion à court terme. Quant à Patrick Brown, le fon­da­teur d’Impos­si­ble Foods, dont les pro­duits sont fab­riqués à base de pro­téines végé­tales, mais incor­porent une pro­téine issue de l’agriculture acel­lu­laire, il voit dans la cul­ture de viande « l’une des idées les plus stu­pides qui soit » !

À l’heure où la végé­conomie con­naît un grand essor, et où des sub­sti­tuts clas­siques à base de pro­téines végé­tales, ou de micro-algues, s’appuyant à des degrés divers sur des proces­sus indus­triels, sont mis sur le marché (le burg­er de Beyond Meat, ne recourant pas du tout à l’agriculture cel­lu­laire, fait actuelle­ment un véri­ta­ble car­ton sur le marché mon­di­al), il est per­mis de con­serv­er un ent­hou­si­asme mod­éré pour toutes ces démarch­es, tout en les obser­vant atten­tive­ment, et en gar­dant l’oeil ouvert sur leurs poten­tiels béné­fices.

Note
[1] « From lab to fork : critical questions on laboratory-created animal product alternatives », Friends of the Earth, juillet  2018, http://foe.org/wp-content/uploads/2018/08/From-Lab-to-Fork_8-2–18.pdf

Lire aus­si, dans le cadre du dossier “Viande cel­lu­laire et autres nour­ri­t­ures du futur”:

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