Mécon­nues, les oies sont réputées bêtes et méchantes, et sont en général mieux appré­ciées far­cies ou en con­fit. Elles ont pour­tant des qual­ités insoupçon­nées. À décou­vrir absol­u­ment, au moment où leur funeste des­tin réjouit pour­tant bien des tables de réveil­lons.

Après les cochons, Clé­men­tine Griveaud nous fait (re)découvrir sous un autre jour un nou­v­el ani­mal de la ferme. Un arti­cle paru dans Alter­na­tives végé­tari­ennes n°118 – 19.12.2014.

Les oies sont des oiseaux palmipèdes appar­tenant à la famille des anatidés (qui regroupent égale­ment les canards et les cygnes) et à la sous-famille des ansérinés. L’oie sauvage la plus répan­due en Europe est l’oie cen­drée (Anser anser), dont dérivent la plu­part des oies domes­tiques. L’oie grise ou de Toulouse est sou­vent un hybride entre dif­férentes races d’oies.

Des ani­maux très socia­bles

Les oies vivent en bonne har­monie entre elles et avec les autres ani­maux. Elles pos­sè­dent un instinct gré­gaire très dévelop­pé et vivent dans des groupes soci­aux com­plex­es mais soudés. Elles sont peu enclines au picage (coups de bec) mais cer­tains rit­uels instinc­tifs sont impor­tants.

Agres­sives, les oies ?

Atten­tion à ne pas con­fon­dre agres­siv­ité et pro­tec­tion de son ter­ri­toire ! Con­traire­ment à une idée répan­due, les oies ne sont pas « méchantes » et n’attaquent pas sans rai­son. Les oies ont besoin de beau­coup d’espace et si elles sont main­tenues dans des enc­los trop petits, elles vont défendre leur ter­ri­toire con­tre les intrus. De plus, durant la péri­ode de cou­ve, le mâle monte la garde. Atten­tion à qui s’approcherait un peu trop près du nid ! Il ne quitte pas la femelle qui cou­ve, sauf pour aller lui chercher de la nour­ri­t­ure. Si jamais vous lui offrez une frian­dise, il ira prob­a­ble­ment la lui don­ner directe­ment !

Dès la nais­sance des petits, la femelle mène la troupe, aidée par le mâle tou­jours très présent et vig­i­lant. Celui-ci est méfi­ant et n’hésite pas à inter­venir au moin­dre dan­ger, voire à atta­quer des ani­maux plus forts que lui. Il a été mon­tré que les ani­maux man­i­fes­tant le plus d’agressivité face à un dan­ger pour leurs petits sont aus­si les par­ents les plus atten­tion­nés.

Amour tou­jours

À l’état sauvage, les oies s’accouplent avec un seul parte­naire, le plus sou­vent à vie. Les liens qui unis­sent un cou­ple d’oies sont très solides. Si un con­joint meure, l’autre peut rester seul des années, voire ne plus jamais se remet­tre en cou­ple ! À l’état domes­tique, on retrou­ve ces liens très forts entre deux parte­naires, mais le nom­bre impor­tant d’individus dans les enc­los et la promis­cuité qui en découle ont sou­vent rai­son de cette fidél­ité à toute épreuve, et il est courant que les indi­vidus domes­tiques aient plusieurs parte­naires.

Le jars amoureux

Kon­rad Lorenz (voir encadré) a décrit avec pré­ci­sion les change­ments qu’il a observés chez les mâles tombés subite­ment « amoureux » : tonus mus­cu­laire aug­men­té, regain d’énergie, plus grande facil­ité à pren­dre son envol, et cri de tri­om­phe lorsqu’il retrou­ve sa bien-aimée !

Des oiseaux migra­teurs

Les oies cen­drées nichent en Scan­di­navie et migrent vers le sud de l’Europe à l’automne. Elles remon­tent vers le nord de fin févri­er à mars. Lors des déplace­ments migra­toires, elles adoptent des for­ma­tions de vol « en V », quelque­fois accom­pa­g­nées d’autres oiseaux migra­teurs comme les grues cen­drées ou d’autres espèces d’oies. Même au sein des for­ma­tions, les cou­ples ne se sépar­ent pas. Le vol sem­ble être mené prin­ci­pale­ment à la voix et par les mou­ve­ments des « chefs de volée ».

Bête comme une oie ?

L’expression a vrai­ment été mal choisie. L’oie est l’un des oiseaux les plus intel­li­gents qui soit ! Elle pos­sède une bonne mémoire et n’oublie pas facile­ment les gens, les ani­maux ou les sit­u­a­tions. Cette par­tic­u­lar­ité en fait une gar­di­enne de mai­son par­ti­c­ulière­ment effi­cace ! Elle peut prévenir à la fois des intru­sions et des divers pré­da­teurs.

Dans la nature, l’instinct gré­gaire des oies et leur bonne mémoire, notam­ment des paysages, leur per­me­t­tent de par­courir de longues dis­tances pour trou­ver leur ali­men­ta­tion et de revenir tous les ans au même endroit. Les oies se nour­ris­sent exclu­sive­ment de végé­taux et man­gent prin­ci­pale­ment des herbes cour­tes et des plantes aqua­tiques.

Les oies de Lorenz

Kon­rad Lorenz, un des pères de l’éthologie, a étudié toute sa vie les oies cen­drées. Prix Nobel de médecine et phys­i­olo­gie, il a mis en évi­dence le phénomène d’empreinte, proces­sus d’attachement à la mère dans les pre­miers âges de la vie chez de nom­breux oiseaux.

Qu’est-ce que l’empreinte ?

Instinc­tive­ment, dès l’éclosion, les petits recherchent leur mère. Elle est cen­sée être plus grande qu’eux et leur fournir de la nour­ri­t­ure. Les oisons pensent ain­si que la pre­mière créa­ture qu’ils voient cor­re­spon­dant à ces critères est leur mère. C’est la nature (l’inné) qui dit au petit ani­mal qu’il doit s’attacher à quelqu’un, mais c’est la cul­ture (l’acquis) qui lui sug­gère qui il doit suiv­re. Lorenz, en se déplaçant lente­ment à même le sol, a per­mis aux oisons de s’identifier à lui, à rechercher sa présence et à le suiv­re con­stam­ment. Il a imprégné les oisons, il est devenu leur mère « adop­tive ». Il est très courant de voir des pho­tos de cet étho­logue suivi par une nichée d’oies.

Lorenz ayant étudié les oies toute sa vie avec pas­sion, il s’amusa à con­clure que le phénomène d’empreinte fonc­tionne dans les deux sens !

À l’âge adulte l’empreinte s’atténuerait mais elle resterait irréversible. Elle pour­rait même ori­en­ter de façon inap­pro­priée le com­porte­ment sex­uel des oiseaux devenus adultes vers les humains.

« Nous ne savons pas, nous ne pou­vons pas savoir ce qui se passe sub­jec­tive­ment chez une oie qui se tient devant nous, man­i­fes­tant tous les symp­tômes de la tristesse humaine. Mais il nous est impos­si­ble d’échapper au sen­ti­ment que sa souf­france et la nôtre se ressem­blent comme deux sœurs ». K. Lorenz, dans l’Agression, une his­toire naturelle du mal.

Main­tenant, vous pour­rez dire de façon très pos­i­tive « fidèle comme une oie », « une mémoire d’oie » ou encore « amoureux comme une oie » !

Allez, pour se faire plaisir à Noël sans cru­auté ani­male : plutôt que du foie gras au menu, optez pour le Faux gras ® 100% végé­tal de l’association belge Gaïa (http://fauxgras.be). Et décou­vrez ou redé­cou­vrez Le Peu­ple migra­teur, de Jacques Per­rin (2001), mag­nifique film aux images épous­tou­flantes dans lequel on peut suiv­re entre autres les migra­tions d’oies cen­drées.