Un article paru dans la revue Alternatives végétariennes n°131 – printemps 2018, par Renan Larue, professeur de littérature française et d’études véganes à l’université de Californie à Santa Barbara.

Dans l’un de ses dialogues, Voltaire met en scène deux volailles sur le point d’être tuées par un « vilain marmiton de cuisine ». Les deux animaux de basse-cour, un chapon et une poularde, ont le don de parler et de réfléchir ; ce qui leur donne surtout le loisir de s’étonner de l’inconséquence des hommes et de se lamenter sur le sort cruel qu’ils réservent au genre animal. Les membres de l’espèce humaine les privent en effet de liberté, les mutilent affreusement, les emploient pour satisfaire leurs caprices. Ils les affament par négligence à moins qu’ils ne les engraissent par fantaisie. Ils les massacrent impitoyablement en prétextant quelque tradition inepte ou quelque commandement divin. Autour d’une table enfin, accompagnés de leurs compères, ils dégustent leur cadavre avec insouciance et même avec entrain. La poularde, malgré son caractère débonnaire, ne peut étouffer un cri de stupeur lorsqu’elle prend la mesure de la méchanceté de ces abominables créatures. Au moment de succomber sous les coups de son bourreau, sa dernière volonté est ainsi un cri de haine vengeresse : « Que ne puis-je donner au scélérat qui me mangera une indigestion qui le fasse crever ! »

Au cours de la conversation, seuls quelques humains avaient échappés au mépris et à la colère des volailles voltairiennes. À leurs oreilles était arrivée en effet la réputation de douceur et de compassion des végétariens hindous. Le chapon vantait aussi à sa compagne poularde la sagesse de Porphyre et des membres de l’école pythagoricienne qui prêchaient dans l’Antiquité la justice envers les animaux. Ces philosophes-là étaient l’exception à une règle, hélas, presque universelle.

Voltaire, végétarien méconnu

Les spécialistes de Voltaire ne se sont que très rarement penchés sur ce Dialogue du chapon et de la poularde, sur sa dimension polémique et ses nombreuses implications morales. Ce n’est pourtant pas la seule fois que l’écrivain aborde le thème végétarien. À partir de l’année 1761, le grand homme consacre en effet plusieurs contes, chapitres d’essais ou entrées de dictionnaire à la question. Un bon nombre d’œuvres composées entre 1761 et sa mort, en 1778, contiennent également, et de manière plus éparse, d’intéressantes réflexions sur le sujet. Voltaire vit à cette époque entouré d’animaux dans sa propriété de Ferney, au pied des montagnes du Jura ; il y a fait construire des pigeonniers, des poulaillers et des granges. Il se passionne pour la vie des vaches, des dindes ou des poules qui vivent à deux pas de lui. Mais il les élève pour les tuer et les servir à ses nombreux convives. Ce paradoxe engendre des scènes cocasses. L’un de ses visiteurs rapporta un jour avoir vu le célèbre écrivain entrer dans une colère noire en apprenant que l’une de ses amies avait fait tuer un pigeon auquel elle prodiguait des caresses quelques heures auparavant.

À la même époque, même s’il faisait servir toutes sortes de viandes à ses invités, Voltaire adoptait, au moins temporairement, le « régime de Pythagore » avec la bénédiction de son médecin, ainsi qu’en témoignent plusieurs pièces de sa correspondance. L’auteur ne fait pourtant jamais cas de considérations diététiques dans les pages qu’il consacre au végétarisme. En revanche, il rend toujours compte des questions juridiques, anthropologiques, morales ou religieuses que soulève ce régime alimentaire.

Voltaire examine par exemple la question du propre de l’homme, cette qualité qui nous distinguerait absolument du reste de la création. Sa position est hétérodoxe : il lui paraît absurde que croire que Dieu ait pu accorder une âme spirituelle aux seuls êtres humains, alors que des milliards de créatures peuplent la Terre avec nous et que sur d’autres planètes d’autres animaux l’emportent probablement sur nous en intelligence. Qui plus est, Voltaire n’accorde que peu de crédit à l’existence de l’âme spirituelle. Beaucoup de gens en parlent pompeusement (surtout les professeurs de théologie de la Sorbonne, affirme-t-il) mais personne n’a réussi à la décrire de manière précise et concluante. L’âme, sans doute, n’existe pas ; il n’est en outre nul besoin d’elle pour expliquer notre vie, nos mouvements et même nos pensées. Nous avons des facultés et rien de plus – tout comme les animaux, assure-t-il par exemple dans les Lettres de Memmius à Cicéron.

Réflexions sur l’origine de l’anthropocentrisme

D’où peut venir alors ce sentiment, si largement partagé, que nous sommes le centre et le sommet de la création ? Il s’agirait d’une idée ancienne, nous apprend Voltaire, d’une volonté de se tenir éloignés symboliquement des autres animaux, lesquels ne différaient manifestement guère de nous aux périodes préhistoriques. Puisque nos corps n’avaient rien de si fondamentalement distincts de ceux des singes, des ours ou des lapins, nous nous sommes plu à imaginer une substance invisible qui nous fût constitutive et qui pût justifier notre tendance à vouloir les dominer. Cette imagination puérile a persisté jusqu’aujourd’hui et s’est nourrie des prouesses techniques que nous avons accomplies entretemps. Car avant qu’il y eût des armes et des outils, des villes et des lois, les animaux, surtout s’ils étaient gros, ne manifestaient guère d’admiration pour ces rois de la nature qui avaient été faits à l’image de Dieu : « Les premiers ours et les premiers tigres qui rencontrèrent les premiers hommes, rappelle malicieusement Voltaire, leur témoignèrent peu de vénération, surtout s’ils avaient faim. » [1]

Les réflexions de Voltaire sur l’anthropocentrisme sont confortées par sa lecture du traité végétarien de Porphyre, qui luttait en son temps déjà contre cette vision du monde si indûment favorable à l’humanité. Voltaire comme Porphyre rappellent que nous ne sommes pas au sommet de la chaîne alimentaire, que ce sont les requins ou les lions qui s’y trouvent. Ne faudrait-il donc pas admettre alors, expliquent-ils plaisamment, que ces animaux ne sont pas faits pour nous mais que nous sommes faits pour eux ? Si l’on pose qu’un prédateur est la cause finale de sa proie, alors nous devons reconnaître que nous ne sommes que de simples moyens pour les animaux des mers ou de la savane. Cette expérience de pensée devrait nous guérir définitivement de nos prétentions métaphysiques. Mais l’humanité raisonne souvent de travers quand elle défend les droits qu’elle s’est arrogés sur les autres créatures.

[1]  Le Marseillais et le lion

Végétarisme et « boucherie universelle »

Les pythagoriciens de jadis et les brahmanes de l’Inde ont, à l’inverse, le mérite de la cohérence morale. Ils tirent de leur rejet de l’anthropocentrisme des conséquences pratiques. Mais, par contraste, leur vertueux régime rappelle douloureusement à Voltaire l’omniprésence du carnisme. Le lecteur le voit alors se livrer à de moroses méditations sur l’ordre de nos sociétés et la marche du monde. « Il n’est que trop certain que ce carnage dégoûtant, étalé sans cesse dans nos boucheries et dans nos cuisines – écrit-il dans Il faut prendre un parti –, ne nous paraît pas un mal, au contraire, nous regardons cette horreur, souvent pestilentielle, comme une bénédiction du Seigneur et nous avons encore des prières dans lesquelles on le remercie de ces meurtres. Qu’y a-t-il pourtant de plus abominable que de se nourrir continuellement de cadavres ? Non seulement nous passons notre vie à tuer et à dévorer ce que nous avons tué, mais tous les animaux s’égorgent les uns les autres ; ils y sont portés par un attrait invincible. Depuis les plus petits insectes jusqu’au rhinocéros et à l’éléphant, la terre n’est qu’un vaste champ de guerres, d’embûches, de carnage, de destruction ; il n’est point d’animal qui n’ait sa proie, et qui, pour la saisir, n’emploie l’équivalent de la ruse et de la rage avec laquelle l’exécrable araignée attire et dévore la mouche innocente. Un troupeau de moutons dévore en une heure plus d’insectes, en broutant l’herbe, qu’il n’y a d’hommes sur la terre. » Devant ce qu’il appelle la « boucherie universelle », il est bien difficile de conserver son optimisme et de ne pas perdre la foi en un dieu bon. Voltaire dit ne pas renoncer à son déisme, mais il doit bien admettre la force des arguments des athées, qui rappellent la violence intrinsèque du monde naturel : comment croire sérieusement qu’un être infiniment sage et compatissant ait pu créer un monde où l’entre-dévoration serait la loi ?

La réponse à ces questions métaphysiques nous échappera éternellement. Il est donc vain de vouloir les examiner, assure Voltaire. La seule chose à faire, sans doute, est de suivre l’exemple de Candide qui nous suggérait de cultiver notre jardin, de travailler pour nous-mêmes tout en nuisant le moins possible à autrui. C’est là un premier pas vers la sagesse.