Le 25 février dernier, France 5 a diffusé un documentaire alarmiste, « Soja : la grande invasion ». Le Dr Sébastien Demange, médecin généraliste, a vérifié les affirmations de ce reportage. Petit florilège d’allégations justes, fausses, incomplètes ou biaisées.

Première remarque sur le reportage : tout y est, de la musique aux paroles jusqu’au montage, il est anxiogène à souhait. Par expérience, quand un reportage se sent obligé de forcer sur le décorum, c’est souvent qu’il faut être encore plus attentif au contenu.

 

“Du soja partout”  [Dès le début] [à 23:01] VRAI
Oui, c’est vrai. On l’utilise dans un certain nombre de produits sous l’appellation de lécithine (E322). Les additifs alimentaires sont généralement présents en petite quantité dans les produits. Le soja est utilisé pour ses propriétés antioxydantes et émulsifiantes. Mais la lécithine peut aussi être à base de jaune d’œuf. Les consommateurs sont moins concernés quand ils achètent peu de produits industriels. Conclusion : achetez des produits frais, non transformés et retrouvez le plaisir de cuisiner.
“Le soja est indispensable dans une alimentation végétalienne”. [à 10 min] FAUX
Dans le documentaire, il est dit que le soja serait utilisé par les végétariens et végétaliens pour remplacer la viande. Tout d’abord, il n’y a pas de nécessité à « remplacer la viande ». Ensuite, la description d’un réfrigérateur de végétarien est caricaturale dans le documentaire, et ne reflète pas la diversité des alimentations végétariennes ! [1]
“Les yaourts de soja contiennent moins de calcium que ceux au lait de vache”  [à 12:50] VRAI, mais
Il y a moins de calcium dans un yaourt au soja que dans un yaourt au lait de vache, c’est vrai. Mme Gouyot, nutritionniste sollicitée pour ce reportage, oublie de préciser une donnée importante. Les végétaliens ont des besoins en calcium qui sont quasiment divisés par deux (avis partagé par l’OMS) par rapport à la population générale [2] [3] ! Le soja est par ailleurs une bonne source de calcium, de protéines, d’acide gras polyinsaturés…
“Le soja contient des hormones féminines” [à 14:33] [à 16 :21]  [à 19 :20] [à 20 :20] FAUX
Il s’agit d’une partie tournée à l’INSERM, probablement dans l’objectif d’apporter une validité scientifique. D’après Catherine Benneteau, chercheuse à l’INSERM, le soja contiendrait des phyto-œstrogènes qui seraient des perturbateurs endocriniens.  Il est exact que le soja contient des isoflavones, improprement appelées phyto-œstrogènes. D’autres aliments contiennent des isoflavones. Le soja est loin de faire exception. Les isoflavones contenues dans le soja sont des polyphénols, molécules largement présentes dans le monde végétal, mais qui ce ne sont pas des hormones au sens humain du terme (comme par exemple l’œstradiol qui est une des œstrogènes produites par le corps). Leur composition chimique n’est pas comparable. Ce sont des régulateurs endocriniens (phyto-SERM). Il faut savoir qu’il existe (au moins) deux grands types de récepteurs aux œstrogènes : 𝝰 et 𝝱. Les récepteurs 𝝰 ont plutôt un effet prolifératif sur les tissus et les récepteurs 𝝱 plutôt un effet anti-prolifératif. Les phyto-SERM ont une affinité 1/1000 moindre pour les récepteurs 𝝰 et ⅓ moindre pour les récepteurs 𝝱 par rapport à l’œstradiol [4]. Leur effet est bien modéré par rapport à l’œstradiol, et variable en fonction des tissus.

–       [à 16:21] L’étude qui est proposée sur 8 femmes est tout, sauf une démarche scientifique. 8 femmes, dont nous n’avons aucune information (durée habituelle des cycles ? Régularité ? Âge des premières règles ?…). Donc un nombre de femmes plus que faible, pas de réalisation en double aveugle, pas de groupe contrôle et de fait pas de randomisation. Que reste-t-il de scientifique ? On dit donc à huit femmes : “buvez 1 litre de jus de soja, on va regarder l’impact sur vos règles”. Les biais de cette “étude”, avec un effet nocebo au premier plan, la rend difficilement exploitable. Quel impact de cette suggestion sur le cycle ? Quel aurait été l’effet avec un litre d’eau ou un litre de lait de vache ? Une étude randomisée portant sur 41 personnes avec un groupe contrôle de 39 personnes constate plutôt une diminution de l’exposition aux œstrogènes dans le groupe consommant 109 mg d’isoflavones par jour avec des éléments en faveur d’un allongement du cycle. Cette étude a été effectuée sur 2 mois [5].

–       [à 19:20] Et l’exemple d’après : au contraire la jeune femme voit ses règles s’espacer… De même, nous avons vraiment trop peu d’éléments pour pouvoir nous faire une idée.

–       [À 20:20] Allégations sur les effets néfastes du soja sur la qualité du sperme. Les 1 milliard et 379 millions de Chinois vont être étonnés de l’apprendre ! Plus scientifiques, les études sur la qualité du sperme sont plutôt en faveur d’une absence d’influence du soja sur celui-ci, voire d’un effet bénéfique. [6][7]

“Le soja est dangereux pour les nourrissons”  [à 22:02] FAUX
Les différentes études dont nous disposons montrent que le soja n’a pas d’incidence négative sur la croissance des nourrissons qui sont nourris à partir de préparation infantile élaborée à partir du soja. L’utilisation des laits de soja maternisés depuis plusieurs décennies nous montre qu’il n’y a pas d’influence négative dans la croissance des nourrissons, leur développement de l’appareil génital ou de leur développement psycho-moteur [8]. Au contraire, l’utilisation de soja dans l’enfance aurait des bienfaits plus tard, notamment concernant le risque de maladies hormono-dépendantes (ex : cancer du sein) [9]. L’Académie américaine de pédiatrie et l’Autorité européenne de sécurité du médicament assurent l’innocuité des formules infantiles à base de soja [10].
“Le soja favorise le cancer du sein”  [à 20:55] FAUX
 Concernant le risque de cancer du sein et de récidive, les études sont plutôt en faveur d’une réduction des risques. On a ainsi pu montrer que les femmes japonaises, chinoises, taïwanaises, qui sont de plus grandes consommatrices de soja, ont les taux les plus faibles de cancer du sein par rapport aux pays occidentaux [11]. D’autres études confirment cette tendance dans les populations asiatiques, mais également occidentales [12]. Il apparaît tout de même que le bénéfice est plus important quand la consommation de soja a commencé dans l’enfance. Les récidives de cancer apparaissent également moins fréquentes chez les consommatrices régulières de soja [13]. Ces phénomènes s’expliquent par l’effet modulateur des isoflavones.
“Le soja est une des causes de la déforestation au Brésil”  [à 29:46] VRAI
La suite du reportage ne peut qu’encourager la conversion au végétalisme. Car le soja responsable de la déforestation, le soja OGM, le soja avec du glyphosate… c’est le soja destiné au bétail [14] ! Par ailleurs, pourquoi insister autant dessus (près de la moitié du reportage !)? Est-ce encore pour renforcer une anxiété par rapport au soja ? Le problème du glyphosate concerne de nombreuses cultures autres que le soja. En ne consommant plus de viande, nous diminuons cette demande. En ne consommant plus de produit d’origine animale nous n’ingérons plus ces résidus toxiques.

 

Après analyse de ce reportage, il apparaît toujours de bonnes raisons de consommer du soja, sans qu’il soit indispensable. Évidemment, comme pour tout aliment, il ne faut pas en manger tous les jours, à chaque repas. La diversité alimentaire est une richesse. Une alimentation végétalienne diminue fortement l’exposition au glyphosate, a fortiori si l’on mange bio. Une alimentation végétalienne ne participe ni à l’empoisonnement des animaux ni à la déforestation !

Les impacts de la culture du soja pour les animaux, pour l’environnement, pour les humains, perturbent les consciences ? Il y a de quoi, et ce reportage le montre. Le choix d’une alimentation végétalienne est la solution optimale à cette problématique.

Merci à France 5 de conforter l’opinion des millions de personnes ayant déjà opté pour une alimentation 100% végétale !

Dr Sébastien Demange, spécialiste en médecine générale.

L’auteur est membre bénévole de la commission nutrition-santé de l’Association végétarienne de France. Il ne déclare aucun conflit d’intérêt pécuniaire ou d’avantages en nature en rapport avec ce texte.


Notes
[1]  www.vegetarisme.fr/comment-devenir-vegetarien/alimentation-equilibree/que-mangent-les-vegetariens
[2]  WHO Human vitamin and mineral requirement, report of a joint consultation. 2e ed. 362p.
[3]  Appleby P, 2007 Comparative fracture risk in vegetarian and non vegetarian in EPIC-Oxford. EJCN, 61(12), pp. 1400-1406.
[4]  Kuiper G.G., Lemmen J.G., Carlsson B., Corton J.C., Safe S.H., van der Saag P.T., van der Burg B., Gustafsson J.A. Interaction of estrogenic chemicals and phytoestrogens with estrogen receptor beta. Endocrinology. 1998;139:4252–4263. doi: 10.1210/endo.139.10.6216
[5]  Nagata C., Takatsuka N., Inaba S., Kawakami N., Shimizu H. Effect of Soymilk Consumption on Serum Estrogen Concentrations in Premenopausal Japanese Women Journal of the National Cancer Institute, Vol. 90, No. 23, December 2, 1998.
[6]  Song G., Kochman L., Andolina E., Herko R.C., Brewer K.J., Lewis V. Beneficial effects of dietary intake of plant phytoestrogens on semen parameters and sperm DNA integrity in infertile men. Fertil. Steril. 2006;86:S49. doi: 10.1016/j.fertnstert.2006.07.134.
[7]  Mitchell J.H., Cawood E., Kinniburgh D., Provan A., Collins A.R., Irvine D.S. Effect of a phytoestrogen food supplement on reproductive health in normal males. Clin. Sci. 2001;100:613–618. doi: 10.1042/cs1000613.
[8]  D.R. Setchell, K &Zimmer-Nechemias, L & Cai, JN & Heubi, James. (1999). Isoflavone content of infant formulas and the metabolic fate of these phytoestrogens in early life. The American journal of clinical nutrition. 68. 1453S-1461S. doi: 10.1093/ajcn/68.6.1453S.
Vandenplas, Y.and al. (2014). Safety of soya-based infant formulas in children. British Journal of Nutrition, 111(8), 1340-1360. doi:10.1017/S0007114513003942
Aline Andres, Mario A. Cleves, Jayne B. Bellando, R. T. Pivik, Patrick H. Casey and Thomas M. Badger Developmental Status of 1-Year-Old Infants Fed Breast Milk, Cow’s Milk Formula, or Soy Formula. 2012;129;1134 Pediatrics . doi: 10.1542/peds.2011-3121
[9]  Mark Messina Marcelo Macedo Rogero Mauro Fisberg Dan Waitzberg.Health impact of childhood and adolescent soy consumption/ Nutrition Reviews, Volume 75, Issue 7, 1 July 2017, Pages 500–515, https://doi.org/10.1093/nutrit/nux016
[10]  American Academy of Pediatrics. Committee on Nutrition Soy protein-based formulas: Recommendations for use in infant feeding. Pediatrics. 1998;101:148–153.
American Academy of Pediatrics. Committee on Nutrition. Use of Soy Protein-Based Formulas in Infant Feeding. Pediatrics May 2008, VOLUME 121 / ISSUE 5.
EFSAPanel on Dietetic Products, Nutrition and Allergies (NDA) Scientific Opinion on the essential composition of infant and follow-on formulae: Essential composition of infant and follow-on formulae. EFSA J. 2014;12:3760. doi: 10.2903/j.efsa.2014.3760.
[11]  Michihiro Sugano. Soy in Health and Disease Prevention August 29, 2005 by CRC Press Reference – 328 Pages – 30 Color & 85 B/W Illustrations ISBN 9781420026566 p. 60
[12]  Ingram D, Sanders K, Kolybaba M, Lopez D. Case-control study of phyto-oestrogens and breast cancer.  Lancet. 1997 Oct 4;350(9083):990-4.
Nagata C., Mizoue T., Tanaka K., Tsuji I., Tamakoshi A., Matsuo K., Wakai K., Inoue M., Tsugane S., Sasazuki S., et al. Soy Intake and Breast Cancer Risk: An Evaluation Based on a Systematic Review of Epidemiologic Evidence Among the Japanese Population. Jpn. J. Clin. Oncol. 2014;44:282–295. doi: 10.1093/jjco/hyt203.
Mi Kyung Kim, Jin Hee Kim, Seok Jin Nam, Seungho Ryu & Gu Kong (2008) Dietary Intake of Soy Protein and Tofu in Association With Breast Cancer Risk Based on a Case-Control Study, Nutrition and Cancer, 60:5, 568-576, DOI: 10.1080/01635580801966203
[13]  Shu X.O., Zheng Y., Cai H., Gu K., Chen Z., Zheng W., Lu W. Soy food intake and breast cancer survival. JAMA. 2009;302:2437–2443. doi: 10.1001/jama.2009.1783.
Caan B.J., Natarajan L., Parker B., Gold E.B., Thomson C., Newman V., Rock C.L., Pu M., Al-Delaimy W., Pierce J.P. Soy food consumption and breast cancer prognosis. Cancer Epidemiol. Biomark. Prev. 2011;20:854–858. doi: 10.1158/1055-9965.EPI-10-1041.
Guha N, Kwan ML, Quesenberry CP, Jr, Weltzien EK, Castillo AL, Caan BJ. Soy isoflavones and risk of cancer recurrence in a cohort of breast cancer survivors: the Life After Cancer Epidemiology study. Breast Cancer Res Treat. 2009;118:395–405.
[14]  Consultants naturels – Société d’études économique – Étude de filière – Le soja en France – avril 2011. http://consultants-naturels.fr/service/etude-de-filiere-le-soja-en-france