Bétail instal­lé illé­gale­ment dans la forêt nationale de Jamanx­im, dans l’État du Pará au nord du Brésil, le 29 novem­bre 2009. S’étendant sur 1,3 mil­lion d’hectares, la forêt nationale de Jamanx­im est aujourd’hui un micro­cosme reflé­tant la sit­u­a­tion en Ama­zonie, où des mil­liers d’hectares de ter­rain sont acca­parés par des activ­ités illé­gales d’exploitation forestière, d’élevage et d’extraction d’or. Pho­togra­phie : Anto­nio Scorza/AFP/Getty Images.

Un arti­cle de Dami­an Car­ring­ton paru dans The Gar­dian, le 31 mai 2018. Tra­duc­tion San­drine Pan­tel.

 

La plus grande étude menée à ce jour révèle le con­sid­érable impact envi­ron­nemen­tal du bétail, qui acca­pare 83 % des ter­res cul­tivables tout en ne four­nissant que 18 % de nos calo­ries.

Cess­er de con­som­mer de la viande et des pro­duits laitiers est la seule solu­tion vrai­ment effi­cace pour réduire son impact sur la planète, d’après les sci­en­tifiques ayant mené l’étude la plus com­plète à ce jour sur les dom­mages envi­ron­nemen­taux causés par l’élevage.

Cette nou­velle étude démon­tre qu’un arrêt de la con­som­ma­tion de viande et de pro­duits laitiers per­me­t­trait de dimin­uer l’exploitation des ter­res agri­coles dans le monde de plus de 75 % (une sur­face équiv­a­lente aux États-Unis, à la Chine, à l’Union européenne et à l’Australie com­binés) tout en con­tin­u­ant à nour­rir la pop­u­la­tion mon­di­ale. L’accaparement des zones sauvages au prof­it de l’agriculture est la prin­ci­pale cause de l’actuelle extinc­tion de masse de la faune sauvage.

Cette analyse souligne que la viande et les pro­duits laitiers ne four­nissent que 18 % de nos calo­ries et 37 % de nos pro­téines, tout en acca­parant la grande majorité (83 %) des ter­res cul­tivables et en pro­duisant 60 % des gaz à effet de serre issus de l’agriculture. Une autre étude récente mon­tre que 86 % de tous les mam­mifères ter­restres sont désor­mais con­sti­tués de trou­peaux de bétail ou d’humains. Les sci­en­tifiques ont égale­ment décou­vert que même les vian­des et pro­duits laitiers ayant le plus faible impact écologique causent bien plus d’effets néfastes sur l’environnement que les légumes et céréales dont la cul­ture est la moins durable.

 



 

L’étude, pub­liée dans la revue Sci­ence, s’est basée sur un nom­bre con­sid­érable de don­nées, englobant près de 40 000 exploita­tions agri­coles dans 119 pays et 40 pro­duits ali­men­taires représen­tant 90 % de tout ce que nous con­som­mons et a analysé l’impact glob­al de ces ali­ments, de l’exploitation au con­som­ma­teur, sur l’exploitation des ter­res, les émis­sions liées au change­ment cli­ma­tique, la con­som­ma­tion d’eau douce et la pol­lu­tion de l’eau (eutrophi­sa­tion) et de l’air (acid­i­fi­ca­tion).

« Pass­er à un régime végé­tal­ien est prob­a­ble­ment la seule solu­tion véri­ta­ble­ment effi­cace pour réduire son impact sur la planète Terre, non seule­ment du point de vue des émis­sions de gaz à effet de serre, mais aus­si sur l’acidification, l’eutrophisation, l’exploitation des ter­res et la con­som­ma­tion d’eau à une échelle mon­di­ale », explique Joseph Poore de l’Université d’Oxford au Roy­aume-Uni et directeur de l’étude. « Cette déci­sion est bien plus effi­cace que d’éviter de pren­dre l’avion ou d’acheter une voiture élec­trique », pour­suit-t-il, ces mesures per­me­t­tant seule­ment d’agir sur les émis­sions de gaz à effet de serre.

« L’agriculture est un secteur qui englobe tous les prob­lèmes envi­ron­nemen­taux à lui seul », explique-t-il. « Ce sont les pro­duits d’origine ani­male qui sont respon­s­ables, pour une grande par­tie, du désas­tre écologique actuel. Stop­per toute con­som­ma­tion de pro­duits ani­maux a des effets bien plus béné­fiques pour l’environnement que d’essayer d’acheter de la viande et des pro­duits laitiers fab­riqués durable­ment. »

L’analyse révèle égale­ment de très grandes vari­a­tions entre dif­férents modes de pro­duc­tion pour un même ali­ment. Par exem­ple, les trou­peaux de bovins élevés sur des ter­rains déboisés pro­duisent 12 fois plus de gaz à effet de serre et utilisent 50 fois plus de ter­res que des trou­peaux pais­sant dans des prairies naturelles. Mais la com­para­i­son entre le bœuf avec des sources de pro­téines végé­tales, telles que les pois, est encore plus fla­grante, la pro­duc­tion de viande de bœuf au plus faible impact envi­ron­nemen­tal étant respon­s­able de six fois plus d’émissions de gaz à effet de serre et util­isant 36 fois plus de ter­res.

 



 

Cette grande vari­abil­ité de l’impact envi­ron­nemen­tal en fonc­tion des dif­férents types de pro­duc­tion offre, en elle-même, une chance de lim­iter les dégâts sans que la pop­u­la­tion mon­di­ale ne devi­enne végé­tal­i­enne pour autant, explique Joseph Poore. Rem­plac­er la « pire » moitié de la pro­duc­tion de viande et de pro­duits laitiers par des ali­ments végé­taux per­me­t­trait déjà d’obtenir deux tiers des béné­fices d’une sup­pres­sion pure et sim­ple de toute la pro­duc­tion de viande et de pro­duits laitiers.

Joseph Poore aver­tit toute­fois que réduire l’empreinte envi­ron­nemen­tale de l’élevage n’est pas chose aisée : « Nous avons affaire à plus de 570 mil­lions d’exploitations, toutes néces­si­tant des approches légère­ment dif­férentes pour réduire leur impact. Ce secteur représente un véri­ta­ble défi (envi­ron­nemen­tal) comme aucun autre secteur de l’économie. » Mais, d’après lui, 500 mil­liards de dol­lars au min­i­mum sont dépen­sés chaque année au titre des sub­ven­tions agri­coles, et ce chiffre est prob­a­ble­ment bien plus élevé encore : « Les ressources finan­cières sont donc là pour aller dans la bonne direc­tion. »

D’après lui, des éti­quettes indi­quant l’impact des pro­duits sur l’environnement seraient un bon début, les con­som­ma­teurs pou­vant ain­si choisir en toute con­nais­sance de cause, mais des sub­ven­tions visant à favoris­er des ali­ments sains et durables ain­si que des tax­es sur la viande et les pro­duits laitiers seront aus­si prob­a­ble­ment néces­saires.

Résul­tat sur­prenant de cette étude : l’impact non nég­lige­able de l’élevage de pois­sons en eau douce, qui ali­mente les deux tiers de la con­som­ma­tion en Asie et 96 % en Europe, et qui est pour­tant con­sid­éré comme rel­a­tive­ment neu­tre pour l’environnement. « Tous les excré­ments et ali­ments non con­som­més de ces pois­sons se déposent au fond de l’eau, un milieu extrême­ment pau­vre en oxygène et donc par­fait pour la pro­duc­tion de méthane », selon Joseph Poore, le méthane étant un puis­sant gaz à effet de serre.

L’étude a égale­ment révélé que la viande de bovins nour­ris à l’herbe, con­sid­érée comme ayant une faible empreinte écologique, avait néan­moins des effets néfastes sur l’environnement bien plus impor­tants que les ali­ments à base de végé­taux. « Trans­former de l’herbe en [viande] est com­pa­ra­ble à trans­former du char­bon en énergie. Le niveau des émis­sions qui s’en déga­gent est extrême­ment élevé », rap­porte Joseph Poore.

Cette nou­velle étude a été large­ment acclamée par d’autres spé­cial­istes du secteur ali­men­taire. Le pro­fesseur Gidon Eshel du Bard Col­lege aux États-Unis déclare : « Cette étude extrême­ment impor­tante, solide, ambitieuse, révéla­trice et très bien menée m’a véri­ta­ble­ment impres­sion­né. »

D’après lui, les précé­dents travaux de quan­tifi­ca­tion de l’impact de l’élevage, dont les siens, avaient suivi une approche descen­dante en se bas­ant sur des don­nées à un niveau nation­al, tan­dis que cette dernière étude se base sur des don­nées au cas par cas, exploita­tion par exploita­tion, en suiv­ant une approche ascen­dante. « Il est très ras­sur­ant de voir que ces deux approches four­nissent fon­da­men­tale­ment les mêmes résul­tats. Mais ces nou­veaux travaux dévoilent des détails essen­tiels et pro­fondé­ment révéla­teurs. »

Le pro­fesseur Tim Ben­ton de l’Université de Leeds, Roy­aume-Uni, déclare quant à lui : « Cette étude va se révéler immen­sé­ment utile. Elle réu­nit un nom­bre con­sid­érable de don­nées et apporte donc des con­clu­sions d’autant plus solides. La façon dont nous pro­duisons, con­som­mons et gaspillons notre nour­ri­t­ure n’est absol­u­ment pas durable pour notre planète. Et si l’on tient compte du fléau mon­di­al qu’est dev­enue l’obésité, chang­er de régime en con­som­mant moins de pro­duits ani­maux et davan­tage de légumes et de fruits est sus­cep­ti­ble d’avoir des effets posi­tifs sur notre san­té et celle de la planète. »

Le Doc­teur Peter Alexan­der de l’Université d’Édimbourg au Roy­aume-Uni a, lui aus­si, été impres­sion­né mais note : Il est prob­a­ble qu’il y ait des avan­tages envi­ron­nemen­taux, par exem­ple pour la bio­di­ver­sité, à gér­er les pâturages de manière durable, et une aug­men­ta­tion de la con­som­ma­tion de pro­duits ani­maux pour­rait amélior­er l’alimentation des plus pau­vres à l’échelle mon­di­ale. D’après moi, nous devri­ons inter­préter ces résul­tats non pas comme une urgence à devenir végé­tal­ien du jour au lende­main, mais comme un appel à mod­ér­er notre con­som­ma­tion de [viande]. »

Joseph Poore affirme finale­ment : J’ai lancé ce pro­jet afin de savoir s’il exis­tait des pro­duc­teurs d’aliments d’origine ani­male durables. Mais j’ai stop­pé ma con­som­ma­tion de pro­duits ani­maux au cours des qua­tre dernières années de ce pro­jet. On peut main­tenir notre mode de vie sans avoir de tels impacts écologiques. La ques­tion est de savoir à quel point nous pou­vons les réduire et la réponse est : énor­mé­ment. »

 


Cred­its

  • 1. Text: Dami­an Car­ring­ton for www.theguardian.com
  • 2. Images: Anto­nio Scorza/AFP/Getty Images, Guardian Graph­ic (source : Poore and Neme­cek, Sci­ence)