Un article d’Élodie Vieille Blanchard, paru dans la revue Alternatives végétariennes n°125 (automne 2016).

 

Sur une Terre futuriste où les humains sont asservis par des êtres stellaires, Malo Claeys, qui appartient à l’espèce des dominateurs, a recueilli chez lui Iris, une jeune humaine destinée à la boucherie. Lorsque Iris est renversée par un véhicule lors d’une errance nocturne, la vie de Malo bascule. Décidant de sauver Iris de la mort qui lui est promise, il signe aussi une rupture inéluctable avec sa propre espèce, et engage une profonde remise en question de la domination des siens sur les hommes. Conte philosophique, roman dystopique, récit d’action et d’amour, Défaite des maîtres et possesseurs captive et bouleverse. Entretien avec son auteur, Vincent Message.

E.V.B. — Dans votre roman, la dénonciation de l’exploitation des animaux par les humains est omniprésente, que ce soit de manière directe (lorsque le narrateur décrit la destruction des océans et l’oppression des animaux terrestres par les humains) ou indirecte (à travers le récit de l’enfermement et de l’abattage des humains par leurs colonisateurs). Comment vous est venue cette préoccupation pour la condition animale ?

V.M. — Les sources de cette préoccupation sont multiples ; j’ai des origines auvergnates : même si je n’ai jamais habité dans la région, j’étais sensible, chaque fois que je m’y rendais, à l’importance des élevages, mais très conscient aussi que je n’en voyais qu’une partie, que les animaux étaient souvent invisibles, alors qu’on me décrivait leur omniprésence dans les campagnes françaises jusqu’aux années 50.

Il y a eu aussi l’expérience de voyages qui m’ont fait prendre conscience de l’arbitraire des catégories dans lesquelles nous rangeons les animaux et de la relativité des rapports que nous entretenons avec eux. En Indonésie, par exemple, au pays Toraja, j’ai assisté à de grands sacrifices de buffles et de cochons lors de funérailles. La mise à mort était publique, ce que j’ai trouvé plus frontal, plus honnête – mais je me suis rendu compte à cette occasion que je ne voulais pas participer à cette entreprise de mort-là.

La description que vous faites de la mise à mort des humains par les démons, dans un long passage qui rappelle les récentes vidéos d’abattoirs, est particulièrement édifiante. Aviez-vous à cœur de vous documenter précisément sur le sujet ?

Ces scènes sont racontées par Malo, qui a travaillé pendant une dizaine d’années à l’inspection des élevages et des abattoirs. Il raconte les contraintes que font peser le productivisme et les exigences de rentabilité, la pénibilité du travail pour les employés, les règles à respecter et les infractions qu’il constate.

J’ai beaucoup lu sur l’organisation des abattoirs, en effet. Je voulais que ces passages soient très réalistes, que tout s’y passe comme dans notre monde, à ceci près que ce sont des hommes qui sont les victimes de la chaîne. Il n’y a que les corps qui changent, mais ce changement des corps change tout.

Votre roman a été accueilli très positivement par la critique. Vous avez également été lauréat du Prix Orange du livre au printemps. Avez-vous le sentiment que cet écho favorable a permis une sensibilisation à la condition animale ?

La littérature est un art des petites quantités, un art de faible circulation. Néanmoins la prise de conscience de l’injustice de nos rapports aux animaux est un chantier d’une telle ampleur que chaque domaine de l’art et du savoir doit s’y atteler, avec ses moyens propres. Il est intéressant de voir que les signaux se multiplient, qu’il y a ces derniers temps de plus en plus de publications sur le sujet. « Là où croît le danger croît aussi ce qui sauve », écrivait Hölderlin. Pour l’instant, cela dit, la conscience du problème ne s’amplifie pas aussi vite que le problème lui-même : il faut donc travailler.

Votre livre traite également des limites inhérentes aux écosystèmes, et de l’incapacité de notre civilisation à les intégrer réellement, quitte à provoquer son propre effondrement. Quelle est votre perspective sur le devenir de notre société industrielle ?

Il est déjà trop tard pour empêcher un réchauffement climatique de 2°C. Même si nous changions en un coup de baguette magique de mode de développement, le réchauffement se poursuivrait. Le devoir qui nous incombe, dans les trente prochaines années, est de réussir simultanément les transitions énergétique, alimentaire et démographique. Si nous échouons, la Terre, qui est la seule planète que nous ayons, sera beaucoup difficile à habiter d’ici à un siècle, et nous y aurons détruit l’essentiel de la diversité du vivant. Ce sera alors vraiment la défaite des maîtres et possesseurs. Nos responsabilités sont immenses ; elles peuvent paraître écrasantes ; mais lorsque l’on commence à s’engager dans ce combat de chaque jour, on se met aussi à découvrir tout ce qu’il réserve d’enthousiasme et de joie.

Défaite des maîtres et possesseurs, Vincent Message, Seuil, 2016.