Un article de Linda Palm et Isabelle Richaud, paru dans la revue Alternatives végétariennes n°132 – été 2018.

L’exploitation irresponsable ou hasardeuse des terres, qui induit dégradation des sols et déforestation, menace à la fois la sécurité alimentaire, la biodiversité, le climat et la stabilité des sociétés. Deux études internationales dénoncent l’énorme part de responsabilité de l’élevage dans ces processus, et mettent en évidence l’enjeu écologique majeur que représente la préservation des terres sur la planète.

Pour accueillir nos villes et produire notre alimentation, nous mobilisons une partie de plus en plus grande de la surface terrestre (voir schéma). Autant de terres prises sur les espaces naturels, bétonnées, surexploitées et polluées. Et de sols qui se dégradent sous l’effet combiné de la déforestation, de pratiques agricoles intensives (monoculture, utilisation d’engrais et de pesticides, surpâturage), de l’urbanisation qui imperméabilise les terres, et du changement climatique qui contribue à assécher les terres déjà arides.

La première étude exhaustive mondiale sur l’état des terres, menée par une centaine d’experts de 45 pays et approuvée en mars 2018 par la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), décrit la situation très alarmante du phénomène global de dégradation des sols et de leur couvert végétal.

Un signal d’alarme avait déjà été lancé en 2017 par le Secrétariat de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification (UNCCD), appuyant le fait qu’un tiers des terres de la planète est sévèrement dégradé et que l’on assiste à une perte des sols fertiles, à raison de 24 milliards de tonnes par an.

Aujourd’hui, moins d’un quart de la surface de la Terre échappe encore aux impacts de l’activité humaine. D’ici à 2050, les experts de l’IPBES estiment que ce chiffre sera tombé à moins de 10%. Autrement dit, 90% de la surface de notre planète sera bientôt investie par les activités humaines.

Transformation de la biosphère au cours des 8000 dernières années

Dégradation des sols et déforestation, des menaces écologiques majeures

Source : UNCCD, « Perspectives territoriales mondiales », 2017.

La dégradation des sols affecte l’environnement au sens large ainsi que le bien-être humain

Les sols dégradés perdent leurs nutriments et leur capacité à produire, à absorber et filtrer l’eau, à abriter la biodiversité et à capter le carbone atmosphérique. Ceci se traduit par des pertes de rendement agricole, des sécheresses, des incendies, des inondations et une accentuation du réchauffement climatique.

Entre 2000 et 2009, la dégradation des sols peut ainsi être rendu responsable de l’émission de 3,6 à 4,4 milliards de tonnes de CO2 par an ; cela représente environ 10% des émissions mondiales actuelles de CO2. Le rapport souligne que sans intervention urgente, ce sont 36 gigatonnes de carbone provenant des sols – en particulier en Afrique subsaharienne – qui seront relâchés dans l’atmosphère, soit l’équivalent de vingt années des émissions mondiales du transport !

À cela il faut ajouter les effets de la déforestation, dont le rythme s’est nettement intensifié ces dernières années, et qui contribue à elle seule à environ 20% de toutes les émissions anthropiques de gaz à effet de serre. Aussi, la richesse incomparable des espèces abritées par les forêts, tropicales en particulier, fait de la déforestation la principale menace à la biodiversité dans le monde.

La dégradation des terres affecte le bien-être des deux cinquièmes de l’humanité, soit au moins 3,2 milliards de personnes. Elle est un facteur de migration humaine massive et de conflits accrus. En effet, lorsque l’accès aux ressources, notamment aux terres arables, est compromis, cela entraîne des situations de concurrence et donc des hostilités qui donnent souvent lieu à des conflits armés.

En cause notamment, notre consommation démesurée de viande

D’après l’IPBES, ces phénomènes trouvent leur origine dans la consommation démesurée des pays développés, accompagnée de l’augmentation de celle des pays en développement et de l’accroissement de la population mondiale. Comme le rappelle Robert Watson, président de l’IPBES, ce sont nos choix de consommation qui menacent les trois aspects de la crise écologique que sont la dégradation des sols, la perte de biodiversité et le changement climatique.

Sont dénoncés dans le rapport de l’IPBES : l’urbanisation, l’exploitation forestière, l’extraction minière et pétrolière, et enfin l’expansion d’une agriculture intensive destructrice où les cultures fourragères, notamment le maïs et le soja, y occupent une « part de plus en plus insoutenable », selon l’anthropologue Florent Kohler.

Monoculture de soja, au Brésil. Crédit: Pixabay.

Selon la FAO, l’élevage produit seulement 18% des calories et 37% des protéines que nous consommons, mais mobilise 83% de l’espace agricole et 30% de la surface de la planète.  70 % des terres boisées de l’Amazonie ont disparu au profit de pâturages et une partie significative du reste des zones déforestées est occupée par la production fourragère.

Une autre enquête récente, menée par Mighty Earth, Rainforest Foundation Norway et Fern, dénonce à nouveau le lien entre la production mondiale de viande et une déforestation massive en Argentine et au Paraguay, exposant notamment le fait que « près de 75 % du soja produit dans le monde est destiné à l’alimentation animale, et plus d’un million de kilomètres carrés de terres sont consacrés à la culture du soja, une surface presque deux fois plus vaste que la France ». L’enquête rappelle que la viande et le lait commercialisés sous « filière française » ont souvent nécessité l’utilisation de soja ayant parcouru des milliers de kilomètres. Elle révèle aussi des atteintes aux droits humains en raison de l’expulsion des autochtones et une dégradation inquiétante de la santé des populations locales due à l’utilisation d’engrais et de pesticides, comme le glyphosate, dans les monocultures de soja : « Les cours d’eau sont maintenant pollués et les membres des communautés locales ont constaté une augmentation des malformations congénitales, des cancers et des maladies respiratoires. »

D’après les rapports de l’IPBES et de l’UNCCD, le problème continuera de s’accentuer si on ne met pas un frein à la consommation de viande et au gaspillage alimentaire, en plus d’une meilleure gestion des terres et d’une amélioration des pratiques agricoles. Le rapport de l’IPBES mentionne également des mesures possibles de restauration de terres, ainsi que des pratiques permettant d’enrayer la pression exercée par l’élevage sur les terres. Cependant, aucune mesure ne sera aussi efficace que le simple fait de limiter cette pression en réduisant significativement la part de protéines animales de notre alimentation, surtout dans un contexte d’accroissement de la population mondiale.

L’utilisation des terres est un problème transversal de la crise environnementale et rend la question de l’impact de nos choix de consommation d’autant plus criante. Exposant un problème moins connu, mais interconnecté à ceux de l’érosion de la biodiversité et du changement climatique, ces études révèlent une fois de plus l’urgence de la transition alimentaire vers un régime plus végétal.

Références:
Media Release : Worsening Worldwide Land Degradation Now ‘Critical’, Undermining Well-Being of 3.2 Billion People », IPBES, 2018.
« Quand la déforestation s’invite à notre table », Anahita Yousefi, Marisa Bellantonio, Glenn Hurowitz, Mighty Earth, 2018.
« Perspectives territoriales mondiales », Ian Johnson et Sasha Alexander, Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification (CNULCD / UNCCD), première édition, 2017.
« Dégradation critique des sols : un “danger grave pour le bien-être humainˮ », Christophe Magdelaine, Notreplanete.info, 2018.
« Reducing food’s environmental impact through producers and consumers », J. Poore, T. Nemecek, Science, 1er juin 2018.

 

Quelles avancées politiques contre la déforestation importée ?

Plusieurs programmes internationaux s’attaquent désormais à la déforestation : l’Accord de Paris (pour le rôle des forêts dans la lutte contre le réchauffement climatique), la Convention sur la diversité biologique (programme « Zéro déforestation ») ou encore les Objectifs du développement durable (objectif 15).

En France, la forêt se porte plutôt bien, puisqu’elle progresse de 0,7 % par an depuis 1980 (bien que dans le même temps, la biodiversité abritée par les forêts tend à diminuer). Mais indirectement, nous contribuons à la déforestation mondiale en consommant des produits dont la production a engendré des coupes massives de forêts dans les pays tropicaux. C’est ce qu’on appelle la déforestation importée. Les principales sources de déforestation importée en France sont l’utilisation d’huile de palme dans les agro-carburants et de soja pour l’alimentation animale.

Pour lutter contre la déforestation importée, l’Europe a adopté la déclaration d’Amsterdam visant à l’élimination de la déforestation des chaînes de production des produits agricoles. L’objectif est de soutenir une chaîne de production entièrement durable pour l’huile de palme et la fin de la déforestation à l’horizon 2020.

De son côté, la France s’est engagée à « mettre un terme à la déforestation importée » dans son plan Climat publié par Nicolas Hulot en juillet 2017. Des discussions visant à adopter une stratégie nationale de lutte contre la déforestation importée (SNDI) ont commencé avec les parties prenantes engagées sur le sujet.

Lors de l’examen du projet de loi agriculture et alimentation, le 28 mars 2018, des députés ont adopté un amendement visant à inclure dans les labels des informations relatives à la déforestation importée. « Aujourd’hui, force est de constater que de nombreux signes de qualité n’incluent pas la prise en compte des effets de ces produits sur la déforestation. Par exemple, du poulet certifié « label rouge » peut avoir été nourri avec du soja ayant contribué à la déforestation. Le soja est aujourd’hui la deuxième cause de déforestation importée dans le monde et la première cause de déforestation en Europe », justifient les auteurs de cet amendement.

Sources : greenpeace.fr ; RFI. fr ; Actu-environnement.com ; inventaire-forestier.ign.fr