Co[vé]gitation : véganisme, éthique, écologie. Un billet d’Élodie Vieille Blanchard, paru dans Alternatives végétariennes n°129

Les débats sont vifs sur la blogosphère entre partisans d’une approche douce de la transition alimentaire, comme celle défendue par l’AVF, et partisans d’une approche plus dure, qui n’hésitent pas à mener des actions chocs en faveur des animaux, au risque de heurter les sensibilités, voire de s’attirer quelques animosités. Dans ces discussions, quelques arguments reviennent invariablement : « La violence psychique faite aux consommateurs n’est rien en comparaison de ce que les animaux souffrent ! » ; « Boire du lait génère la mise à mort des veaux, il faut le dire, c’est la réalité ! ». Du côté des pragmatiques, plus précautionneux dans l’usage des termes et dans le choix des méthodes, la question de l’impact est primordiale : « Est-ce qu’accuser les mangeurs de viande de meurtre va conduire à quoi que ce soit de bon ? ». Il s’agit également de réfléchir à toutes les approches possibles, incluant celles qui impliquent une négociation avec les acteurs de l’agro-industrie, ou le développement de biotechnologies aux relents frankensteiniens. Les doux dégainent des références bibliographiques [1] pour étayer leur propos ; les durs les contestent au motif qu’elles ne démontreraient rien du tout.

Lorsque j’essaie de prendre de la hauteur par rapport à ces discussions, je me rends compte que ces deux positionnements correspondent en réalité à deux visions de la vie, et impliquent un rapport spécifique à la transformation de soi et du monde, prise dans une temporalité. Tandis que la première vision n’hésite pas à juger et condamner sur la base du passé, la seconde fait le pari d’une transformation dans l’avenir, qui s’établira parce qu’un lien aura été créé, un lien de confiance et de partage. Ce qui m’évoque, dans un domaine distinct, le projet porté par la justice restaurative. Tandis que la justice classique considère un crime comme une atteinte à l’autorité de l’État, et vise à punir son auteur, la justice restaurative considère le crime comme étant avant tout une atteinte aux liens entre les parties prenantes, qu’il a altérés ou même brisés. Cette approche considère également que le mal causé à un individu particulier affecte la communauté humaine dans son ensemble [2].

Dans cette approche, soutenue en France par une partie des communautés protestante et bouddhiste, il s’agit de recréer du lien entre l’auteur d’un crime et ses victimes, et de « réparer » les dommages causés à la victime, mais aussi de réparer l’infracteur lui-même, dont le passé difficile a certainement contribué à sa trajectoire singulière, et à son crime en particulier. Cette approche m’inspire particulièrement. Enseignante, je m’efforce aussi autant que possible (et même si c’est difficile) de cultiver une pédagogie positive et bienveillante, qui encourage, qui développe le potentiel de mes jeunes élèves, plutôt qu’une pédagogie fondée sur la sanction, qui discrimine bons et mauvais, et valorise ceux qui n’en ont pas besoin. Ces manières de voir et de faire, issues de domaines distincts de la protection animale, me semblent particulièrement inspirantes pour construire des campagnes fructueuses, dont le bénéfice secondaire serait de créer du lien entre tous : véganes, amis des animaux, curieux, et même pas-curieux-du-tout-qui-n’ont-jamais-réfléchi-à-ces-questions. Je veux croire que nous avons tout à gagner à construire ensemble, et à parier sur notre humanité commune pour avancer ensemble.

Élodie Vieille Blanchard, docteure en sciences sociales, présidente de l’AVF

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[1] Par exemple Nick Cooney, Veganomics, et Tobias Leenaert, How to create a vegan world.

[2] www.justicerestaurative.org