Un article de Sophie Choquet paru dans la revue Alternatives végétariennes n°131 – printemps 2018.

À l’occasion d’une reconversion professionnelle, Catherine s’est installée comme éleveuse de chèvres, par amour des animaux. À sa retraite, après dix-sept ans d’activité, elle est devenue végane, par amour des animaux.

Sur les hauteurs d’un village, à 50 km à l’ouest de Lyon, un paysage vallonné et verdoyant sous un soleil ardent s’offre à mes yeux. Devant la petite ferme traditionnelle en pierres, quelques poules en liberté et Jill, la chienne border collie, viennent saluer notre arrivée. Nathalie m’a accompagnée chez sa mère, Catherine, qui va me raconter son histoire. Je suis curieuse de comprendre ce qui l’a amenée à adopter un mode de vie végane après avoir été éleveuse de chèvres, jusqu’en 2015.

Autour d’un bon thé dans la cuisine, et en compagnie de quatre chats, nous entrons dans le vif du sujet. En 1997, Catherine est alors conseillère dans une agence bancaire à Lyon et profite d’un plan social pour se reconvertir, à 46 ans. Dans cette région plutôt orientée vers l’élevage de vaches ou de moutons, elle choisit les chèvres. Pas pour la viande – elle ne veut pas avoir à les faire tuer – mais juste pour le fromage. « À ce moment-là, ma vision du métier était un peu angélique, idéalisée. Je n’avais pas une idée précise des conditions de travail ni des pratiques d’engraissage, de transport et d’abattage », reconnaît-elle.

Un moteur : la relation avec les animaux

Faire un tel choix alors qu’elle était déjà végétarienne depuis quelques mois a de quoi surprendre. En réalité, elle pratiquait déjà une sorte de « végétarisme sélectif » dans son enfance : pas de lapin, pas d’huîtres parce qu’elles sont mangées vivantes… Mais son père lui présentait alors la relation aux animaux comme un « contrat » : on les nourrit, on les soigne, et ensuite on les tue sans leur faire mal. Très jeune, Catherine a donc une conscience très nette de la sensibilité des animaux ; conscience qui se trouve assourdie, freinée par la pression de la société et le jugement de la famille.

Catherine nous plonge dans ses souvenirs, nous montrant une série de vieilles photos : « À l’époque, comme la plupart des gens, je pensais simplement que l’abattage était une sorte d’euthanasie. On n’avait pas accès à toutes ces vidéos en caméra cachée qui circulent aujourd’hui sur internet. Mais finalement, je suis convaincue que même si j’avais été mieux renseignée, je ne me serais pas pour autant tournée vers des cultures végétales. C’était vraiment la relation à l’animal qui m’attirait, et il n’y a pas beaucoup de métiers accessibles qui permettent ce contact ».

Entre 1997 et 1998, Catherine est accompagnée par la chambre d’agriculture et la SAFER dans son projet d’installation. Elle suit des formations de conduite de troupeau et de production de fromage de chèvre, et passe un brevet professionnel en Ardèche. Fin 1998, elle acquiert la fermette du XVIIIe siècle, et démarre son exploitation agricole avec un troupeau de trente-deux chèvres.

Les chèvres, ces animaux si attachants

« Je me souviens bien de la première-née, Perce-Neige, le 17 janvier 1999. C’était un événement pour moi. Bien d’autres m’ont marquée par la suite : Clochette, Ding-Dong, Bisou, Occitane, la très intelligente Einstein qui ouvrait les portes : toutes avaient une sacrée personnalité », se remémore la chevrière. Nathalie renchérit : « Les chèvres sont des animaux très intelligents, qui forment une société, dorment par famille ou par affinité, et nouent des amitiés. Elles sont aussi très émotives, câlines, joueuses, parfois têtues et fugueuses, souvent curieuses et extraverties ».

Nous décidons de poursuivre la conversation en compagnie des quelques chèvres qui paissent dans le pré en contre-haut de la ferme. Ce sont des « retraitées », que Catherine et Nathalie n’ont pas réussi à placer dans les alentours pour un service de désherbage alternatif ou qui en sont revenues, et qui profitent ici d’une douce fin de vie. Cabriole la chef, Ciboulette, Hirondelle, Gazelle et Bethsabée, ainsi que deux petits boucs (castrés) Mozart et Manitou sont manifestement ravis de notre visite. Je ne suis pas au bout de mes surprises : tout au long de ses dix-sept années d’activité, aucune de ses chèvres dites « de réforme » n’est partie à l’abattoir, m’assure Catherine. Je suis consciente que ce n’est pas une pratique d’élevage habituelle, car c’est un manque à gagner conséquent [1].

Pour le bien-être des chèvres, renoncer à la rentabilité

Catherine, une éleveuse devenue végane 1

Dès son projet d’installation, Catherine décide de ne pas suivre toutes les techniques apprises lors de sa formation initiale. Par exemple, l’installation de traite choisie favorise un moment de relation privilégiée, en position de face-à-face avec les chèvres, plutôt que dans leur dos. Pas de saillie artificielle forcée et programmée, mais une saillie naturelle pour ses protégées. Pas de départ à l’engraissement au bout de huit jours pour les chevreaux, qui restent téter leur mère pendant deux mois. Au fur et à mesure Catherine expérimente d’autres pratiques en accord avec sa sensibilité croissante. Ainsi, rapidement, elle ne procède plus à la traite qu’une seule fois au lieu de deux fois par jour. Et elle passe en agriculture bio au bout de quelques années.

Catherine, Nathalie et moi rentrons à la ferme en passant par l’ancienne chèvrerie, où les moutons du voisin sont abrités pour le moment. Je découvre l’ancien mobilier de traite laissé en l’état, puis derrière, l’atelier de fabrication des fromages. Catherine évoque ses longues journées de travail avec le sourire : « Il y a en fait trois activités dans ce métier : l’élevage, la fabrication du fromage et la vente sur les marchés. Je me levais à quatre heures du matin pour la traite avant d’aller au marché ; je mangeais quand je pouvais, sur le pouce, et l’après-midi je faisais mon fromage. Et puis, fin août, c’était la période des chaleurs pour les chèvres, en janvier la période des naissances. C’est vrai que c’était un travail épuisant, et très peu rémunérateur… »

Toutefois, l’ancienne chevrière ne regrette pas son expérience, ses choix et son chemin. Aujourd’hui à la retraite, elle a suivi l’exemple de sa fille, devenue végétalienne. Elle prend le temps de cuisiner et de découvrir la gastronomie végétale. Même Jill et les chats sont passés à une alimentation végétale, et ils sont en pleine forme. Le message qu’elle veut désormais porter est un appel à la bienveillance envers les agriculteurs, qu’il faut informer et accompagner. Je remercie infiniment Catherine pour ce bel après-midi passé à la ferme, et pour son témoignage livré avec pudeur, douceur et sérénité.

 

D’autres anciens éleveurs devenus véganes témoignent

 

[1] En 2016, le prix moyen de vente d’une chèvre de réforme était de 14,40€. (FNEC, enquête sur le prix des chevreaux et des chèvres de réforme, novembre et décembre 2016, sur www.fnec.fr).

 

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