Un article d’Élodie Vieille Blanchard paru dans la revue Alternatives végétariennes n°124 (été 2016).

 

En février dernier, la vidéo de présentation d’un restaurant traditionnel helvète, La Table Suisse, a suscité outre-Rhin un émoi intense. On y découvrait un jeune chef passionné, Moritz Brunner, aussi inspiré par la nature et la tradition que porté par une démarche créative pointue, dans une série d’instantanés : arpentant un chemin de montagne avec son chien, humant une plante sauvage en forêt, pochant une poire, hachant menu un oignon, découpant une pièce de viande… Jusqu’ici, rien de surprenant pour un tel documentaire. Sauf que la pièce de viande était… de la chair de chat.

Les images ont provoqué l’indignation, et le restaurateur a même reçu des menaces de mort. Mais en réalité, Moritz Brunner n’existe pas, et la Table Suisse non plus. L’histoire a été imaginée par l’organisation Beyond Carnism, dont l’objectif est de sensibiliser au carnisme, cette idéologie qui sous-tend les choix alimentaires d’une grande majorité d’entre nous. À l’origine du concept et de l’organisation, la psychosociologue Melanie Joy, dont le best-seller Why we love dogs, eat pigs, and wear cows vient d’être publié en français (L’Âge d’Homme, collection V).

Le carnisme : une idéologie violente et invisible

Un exemple similaire introduit l’ouvrage : lors d’une invitation à un diner élégant, vous dégustez un ragoût vraiment délicieux. Vous cherchez alors à connaître la composition de votre assiette et l’on vous explique que le secret réside dans la viande : il s’agit d’utiliser de la chair bien marinée de… golden retriever. Comment réagissez-vous alors ? Avec dégoût, probablement. Et si on vous annonce qu’il s’agit d’une blague, et que la viande est en fait de la viande de vache, votre appétit reviendra-t-il ?

L’expérience de pensée interroge les fondements de nos habitudes alimentaires. Car après tout, pourquoi serait-il problématique de manger de la viande de chien, plutôt que de la viande de vache ? C’est que, nous explique Joy, on nous a appris à penser qu’il en est ainsi. On considère communément que les végétariennes et végétariens, qui refusent de manger la chair des animaux, portent certaines valeurs éthiques, et font des choix alimentaires en conséquence. Mais en réalité, les mangeuses et mangeurs de viande sont également pétris de croyances sur leur alimentation, lesquelles conditionnent leurs choix quotidiens, leur donnant un aspect d’évidence. Le système formé par ces croyances est violent, puisqu’il est impossible d’obtenir de la viande sans faire subir d’intenses souffrances aux animaux. Pour rendre ce système visible, Joy lui donne un nom : carnisme.

La mythologie de la viande

Si manger de la chair animale est considéré comme allant de soi par la plupart d’entre nous, Melanie Joy considère cependant que l’empathie pour les animaux est une vertu communément partagée. Ainsi en témoignent la curiosité et la tendresse des visiteurs d’une ferme pédagogique pour les petits veaux et les porcelets, visiteurs qui mettront probablement la chair d’autres animaux dans leur casserole en rentrant à la maison.

Philosophons Melanie Joy 5Comment aimer les animaux, tout en les mangeant ? Pour la plupart d’entre nous, cela suppose de croire très fort en toute une série de mythes selon lesquels l’alimentation carnée serait Normale, Naturelle et Nécessaire (les trois N de la justification selon Joy, voir ci-dessous). De tels mythes sont fabriqués et propagés de manière plus ou moins consciente par toute une série d’acteurs, des représentants du corps médical et de l’agro-industrie aux enseignants, en passant par les juristes et par les journalistes. Ces acteurs conduisent à conforter les habitudes alimentaires majoritaires, avec d’autant plus de poids qu’ils jouissent d’une autorité morale et sociale. Il s’avère en effet que la soumission à l’autorité l’emporte souvent sur la conscience individuelle, comme le démontre la tragique expérience de Milgram[1].

 


Les trois N de la justification
Selon la mythologie de la viande, manger de la viande serait :

  • normal – > c’est ce que tout le monde fait, l’option par défaut, la coutume.
  • naturel – > on a toujours mangé de la viande ; l’humain est tout en haut de la « chaîne alimentaire » ; Dieu a mis à notre disposition les animaux pour notre alimentation.
  • nécessaire – > sans viande, nous allons manquer de protéines ; l’élevage est une nécessité économique ; les animaux vont nous envahir si nous cessons de les manger.

 

Le carnisme intériorisé et l’engourdissement psychique

La force du système repose en effet sur sa capacité à s’immiscer dans nos représentations intimes et à justifier nos comportements les plus quotidiens. À notre insu, nous contribuons à maintenir le système carniste, qui se nourrit de notre soutien. L’ouvrage présente de nombreux extraits de témoignages recueillis par l’auteure. Ouvriers d’abattoirs ou mangeurs de viande, tous témoignent de l’« acrobatie » qui consiste à vouloir le bien des animaux, tout en aimant manger leur viande[2]. Nous sommes « engourdis psychiquement » et portons à notre insu des représentations inhérentes au carnisme (voir ci-dessous), qui nous empêchent de penser librement. Souvent les faits contredisent ces représentations, mais qu’à cela ne tienne ! Nous filtrons habilement les informations afin de renforcer nos croyances préexistantes. Par exemple, nous voyons des images horribles d’abattoir, mais peu de temps après, nous nous disons que ces images étaient sans doute exceptionnelles, et qu’après tout, la plupart du temps les animaux sont bien traités.

 


Le trio cognitif, ou les mécanismes de défense du carnisme

  • Chosification[3] – > nous évoquons les animaux comme des unités, comme des « stocks » (c’est particulièrement le cas pour les populations de poissons)
  • Désindividualisation – > on considère les animaux comme une masse indifférenciée. Plus leur nombre est important, et moins nous ressentons d’empathie.
  • Dichotomisation – > nous classifions les animaux en deux grandes catégories, très variables selon les cultures : comestibles / non comestibles.

 

Le carnisme est donc un système puissant et bien enraciné. Il est en nous, et tout autour de nous. Il est porté et renforcé par les institutions, les discours officiels, les politiques et les technologies d’élevage. La bonne nouvelle, c’est que nous pouvons nous en affranchir, et passer « du carnisme à la compassion », en nous reconnectant à notre vérité intérieure et à notre empathie. Pour Melanie Joy, qui porte depuis une dizaine d’années une parole engagée et éclairante sur les cinq continents, nous avons tous ensemble le pouvoir de déconstruire et d’ébranler le système carniste, pour faire advenir un autre monde.

[1] Dans cette expérience menée dans les années 60, le psychologue Stanley Milgram demandait à des sujets (« professeurs ») d’infliger des décharges électriques à des « élèves » soumis à un exercice de mémorisation, à chaque fois qu’une erreur était commise. Tandis que les « élèves » (en réalité complices de l’étude) montraient d’évidents signes de détresse, les « professeurs » continuaient à leur infliger le même traitement, dès lors que l’autorité scientifique les enjoignait de continuer.
[2] Sur ce sujet de la « dissonance cognitive », nous conseillons vivement la lecture de Voir son steak comme un animal mort, du philosophe Martin Gibert.
[3] Objectifiing, traduit par “réification” dans l’ouvrage édité chez L’Age d’Homme. Chosification nous semble un équivalent français plus juste.

 

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