L’article original paru dans la revue Alternatives végétariennes n°128 — été 2017 est ici présenté dans une version enrichie. Propos recueillis par Anaïs Bourgeois.

L’association 269Life Libéra­tion ani­male ini­tie une stratégie de désobéis­sance civile (blocage d’abattoirs, occu­pa­tions de sièges soci­aux) inspirée par les grandes fig­ures de la désobéis­sance (Mar­tin Luther King, Hen­ry David Thore­au, etc.) pour sous­traire les ani­maux d’un sys­tème meur­tri­er faisant fi de leur qual­ité d’être sen­si­ble. Entre­tien avec la coprési­dente, Tiphaine Lagarde.

 

L’AVF : Vous dénon­cez l’excès de mod­éra­tion au sein du mou­ve­ment ani­mal­iste. Pour quelles raisons respecter les lim­ites fixées par l’État serait-il insuff­isant pour con­tester l’exploitation ani­male ?

TIPHAINE LAGARDE : Pour celui qui ne subit pas directe­ment l’oppression, il est con­fort­able de penser que la solu­tion la plus mod­érée est la meilleure. Mais, dans le mou­ve­ment ani­mal­iste, quel prix paie-t-on l’excès de mod­éra­tion ? Les grandes asso­ci­a­tions adoptent la même démarche légal­iste : enquêtes de ter­rain, man­i­fes­ta­tions, trac­tage, péti­tions. Cette insti­tu­tion­nal­i­sa­tion dis­ci­plinée de la protes­ta­tion anti­spé­ciste, nous con­duisant à nous mon­tr­er moins exigeants sur nos reven­di­ca­tions, affaib­lit cor­réla­tive­ment ses chances de se présen­ter comme une véri­ta­ble force d’opposition.

Je pense sincère­ment que respecter les lim­ites fixées par l’État et jouer le jeu des entre­pris­es est inef­fi­cace pour con­tester le spé­cisme[1]. Il suf­fit pour s’en con­va­in­cre de regarder le peu de résul­tats obtenus depuis 30 ans. L’offre gran­dis­sante de pro­duits véganes n’est pas le signe d’une amélio­ra­tion de la con­di­tion ani­male mais de notre con­di­tion de véganes. Est-ce que le nom­bre d’animaux tués dimin­ue ? Les don­nées du min­istre de l’agriculture n’enregistrent aucune baisse de la pro­duc­tion et con­som­ma­tion de viande[2]. Et l’exploitation ani­male aug­mente au niveau mon­di­al.

Tiphaine Lagarde, co-prési­dente de l’association 269Life Libéra­tion ani­male.

Il me sem­ble qu’on se trompe de cible aujourd’hui ! L’activisme se lim­ite à un appel à la ver­tu de nos conci­toyens, faisant la part belle au choix indi­vidu­el et à la sen­si­bil­i­sa­tion. Il n’y a pas que l’idéologie spé­ciste qui doit être attaquée mais surtout une réal­ité économique qui a tout intérêt à la faire per­dur­er.

L’exploitation ani­male représente un sys­tème sur­puis­sant pour­voyeur de prof­its financiers et d’emplois, ter­ri­ble­ment ingénieux aus­si puisque « l’offre crée aujourd’hui la demande ». Prenant acte de ces faits, que peut-on réelle­ment atten­dre de l’État ? Les gou­ver­nants sont trop liés aux indus­tries du secteur de l’exploitation ani­male pour agir ; l’action pop­u­laire directe pour­rait per­me­t­tre de les forcer à regarder vers nous. La solu­tion n’est pas de chang­er les pra­tiques des entre­pris­es, mais bien le sys­tème qui se cache sous ces pra­tiques. Comme le dis­ait Saul Alin­sky : « On ne peut trans­former les con­di­tions d’existence des opprimés grâce à ces mêmes insti­tu­tions puisqu’elles en sont les prin­ci­pales respon­s­ables[3] ».

La désobéis­sance civile peut-elle être la stratégie la plus effi­cace pour poli­tis­er la ques­tion ani­male ? N’aurait-elle pas seule­ment une portée sym­bol­ique et donc lim­itée ?

Une démoc­ra­tie vivante respire grâce aux actions de citoyens qui ne se plient pas aveuglé­ment aux lois mais exer­cent leur juge­ment cri­tique et désobéis­sent lorsque la sit­u­a­tion l’exige. C’est l’idée d’Hannah Arendt : sans pos­si­bil­ité de désobéis­sance, il n’y a pas de légitim­ité de l’obéissance.

La désobéis­sance civile – acte pub­lic, non vio­lent[4], décidé en con­science, con­traire à la loi et accom­pli le plus sou­vent pour faire chang­er la loi ou la poli­tique du gou­verne­ment[5] – per­met juste­ment de sor­tir du reg­istre sym­bol­ique dans lequel sont enfer­mées les actions clas­siques de rue. Y Inter­venir pour per­turber le mas­sacre là où il se passe et se décide illus­tre réelle­ment, et non plus sym­bol­ique­ment, la déter­mi­na­tion d’un mou­ve­ment à obtenir des résul­tats.

Le dou­ble phénomène d’institutionnalisation et de récupéra­tion par les indus­triels du mou­ve­ment anti­spé­ciste mon­tre qu’il est néces­saire de pass­er par l’action directe, que l’on peut com­pren­dre comme la pour­suite, extra­parlemen­taire et non délé­ga­trice, de la poli­tique par des indi­vidus qui agis­sent, comme le dis­ait déjà Voltairine de Cleyre en 1912, « sans atten­dre poli­ment des autorités com­pé­tentes qu’elles le fassent à leur place ». Le but de l’action directe, nous dit Mar­tin Luther King, « est de sus­citer une telle ten­sion que la société, après avoir obstiné­ment refusé de négoci­er, se trou­ve con­trainte d’envisager cette solu­tion[6] ». C’est ce qui manque aujourd’hui au mou­ve­ment anti­spé­ciste[7], qui ne s’est mis hors-la-loi qu’à de rares occa­sions, de manière clan­des­tine[8] et sans véri­ta­ble stratégie.

Le sou­tien de l’opinion publique étant fon­da­men­tal pour exercer une pres­sion sur les décideurs poli­tiques, les actions de sen­si­bil­i­sa­tion menées par d’autres asso­ci­a­tions vous sem­blent-elles com­plé­men­taires des vôtres ?

Bien évidem­ment. Ce n’est pas l’existence des actions de sen­si­bil­i­sa­tion que je cri­tique mais leur place majori­taire dans l’activisme anti­spé­ciste. Il y a une pro­por­tion à revoir urgem­ment !

L’obsession de l’individualisme et du con­sumérisme, qui met en avant le végan­isme plutôt que l’antispécisme, coûte cher au mou­ve­ment. La désobéis­sance civile est donc néces­saire pour (re) poli­tis­er un mou­ve­ment qui s’éloigne dan­gereuse­ment de ses fon­da­men­taux.

Vous pointez l’importance de la sen­si­bil­i­sa­tion de l’opinion publique. C’est à la fois la force et la faib­lesse de l’acte de désobéis­sance civile. Celui-ci cherche en effet à médi­a­tis­er un affron­te­ment, à pren­dre l’opinion publique pour témoin et si pos­si­ble pour sou­tien. Alors que la vio­lence effraie l’opinion, un des buts de l’action non vio­lente est de forcer sa sym­pa­thie. Aujourd’hui, on a encore du mal à faire émerg­er ces actions sur la scène publique. Leur dif­fu­sion reste lim­itée. Dom­mage que le mou­ve­ment n’ait pas prof­ité de l’énorme ouver­ture médi­a­tique sus­citée par les vidéos de L214 pour pass­er à un activisme plus offen­sif.

Il nous faut inven­ter des actions de désobéis­sance qui tien­nent compte des par­tic­u­lar­ités de la cause anti­spé­ciste, notam­ment le prob­lème de la par­tic­i­pa­tion des ani­maux opprimés au com­bat. Réfléchir à des pos­si­bil­ités d’action dans les lieux où ils sont, le but étant de les réin­té­gr­er dans une lutte qui sem­ble par­fois les avoir oubliés…

Évac­u­a­tion des activistes de l’association lors de l’occupation de l’abattoir Char­al à Metz le 2 mars 2017.

Votre asso­ci­a­tion 269 Life Libéra­tion ani­male a donc ini­tié il y a quelques mois une stratégie d’actions directes, en par­ti­c­uli­er des blocages dans les abat­toirs…

Nous défri­chons un ter­rain encore vierge. Nos pre­mières actions ont mon­tré qu’on pou­vait s’opposer au sys­tème (physique­ment, paral­yser un abat­toir durant six heures), et réin­té­gr­er cette con­flict­ual­ité inhérente aux phénomènes poli­tiques dans le mou­ve­ment ani­mal­iste. Surtout, elles ont créé un nou­v­el activisme en stim­u­lant une réflex­ion stratégique chez les mil­i­tants. À ce titre, l’action directe est une forme d’éducation en soi : elle per­met de s’affirmer comme sujet poli­tique et résis­tant, en brisant le mécan­isme de la pas­siv­ité. S’interposer physique­ment est un geste courageux qui n’est pas à nég­liger dans le chem­ine­ment d’un activiste. L’action directe amène au « ressen­tir », à sen­tir la réal­ité de l’oppression et même si les intel­lectuels la con­sid­èrent comme une insulte à ce qu’ils vénèrent : la rai­son, l’émotion peut servir un pro­jet louable.

Vos actions directes ont des con­séquences judi­ci­aires. Avez-vous les moyens d’y faire face ? Avez-vous déjà été con­damnés ?

Nous désobéis­sons de manière con­sciente en antic­i­pant au max­i­mum les risques judi­ci­aires. Ma qual­ité de juriste me per­met aus­si de plan­i­fi­er au mieux nos actions. L’occupation d’abattoirs et de sièges soci­aux tombent sous des qual­i­fi­ca­tions de vio­la­tion de domi­cile, délit d’entrave à la lib­erté du tra­vail et éventuelle­ment dégra­da­tions en réu­nion. Pour cela, nous risquons la prison et une forte amende.

Pour l’instant, nos con­damna­tions sont encore « légères » – longues gardes à vue et rap­pels à la loi – ce qui nous per­met de pour­suiv­re dans cette voie. Nos actions met­tent les mag­is­trats « mal à l’aise » dans la mesure où, même si elles con­tre­vi­en­nent aux lois, elles ne con­stituent pas en elles-mêmes de graves infrac­tions, en l’absence de vio­lence à l’égard des biens comme des per­son­nes. Finale­ment la vio­lence est de l’autre côté : du côté des abat­toirs et des forces de l’ordre qui nous évac­uent des lieux.

Nous faire arrêter fait par­tie de la stratégie. Et nous accep­tons la répres­sion, en cher­chant toute­fois sys­té­ma­tique­ment à faire recon­naître juridique­ment le geste de désobéis­sance civile auprès de l’autorité judi­ci­aire.

En France, ce geste de désobéis­sance civile est-il recon­nu?

Le droit français ignore le mobile poli­tique en réduisant nos actions à de la pure délin­quance. La désobéis­sance civile place la jus­tice dans une sit­u­a­tion dif­fi­cile : stat­uer sur la légitim­ité ou le bien-fondé d’une poli­tique. Un droit « à désobéir » serait inen­vis­age­able en France. Pour qu’une telle pos­si­bil­ité existe, il faudrait la réu­nion de deux con­di­tions : attribuer au juge le rôle de tranch­er à tra­vers une ques­tion juridique des con­tro­ver­s­es sociales et admet­tre la hiérar­chi­sa­tion des normes et des valeurs à l’intérieur du Droit.

Sans pour autant créer « un droit à désobéir », il serait peut-être envis­age­able que le lég­is­la­teur puisse a min­i­ma envis­ager de faire appa­raître la dimen­sion poli­tique du geste dans la qual­i­fi­ca­tion juridique qui lui est attribué. C’est cette recon­nais­sance là qu’il nous importe d’obtenir. Peu importe la répres­sion. Aujourd’hui nous ten­tons de faire ce tra­vail en faisant sys­té­ma­tique­ment con­sign­er dans les audi­tions et procès-ver­baux l’articulation entre deux arti­cles : « L’état de néces­sité » (défi­ni dans l’article 122 du Code pénal) [9] et l’article 515–14 du Code civ­il qui recon­nait que « Les ani­maux sont des êtres vivants doués de sen­si­bil­ité ».

Votre engage­ment sur le ter­rain est indis­so­cia­ble d’un engage­ment intel­lectuel ; en quoi est-ce impor­tant de présen­ter l’histoire et les fig­ures de la désobéis­sance civile ? 

Notre action s’inscrit en effet dans une his­toire des mou­ve­ments soci­aux. Plutôt que des héros ou des idées mortes, nous y cher­chons des enseigne­ments sus­cep­ti­bles de nous aider à com­pren­dre le monde actuel et à le trans­former. Les textes des grandes fig­ures de la désobéis­sance (Hen­ry David Thore­au, Huber­tine Aucle­rt, Mar­tin Luther King, etc.) nous offrent de pré­cieuses balis­es his­toriques et con­ceptuelles.

L’action directe com­porte un dan­ger, celui de devenir le lieu de con­créti­sa­tion des fan­tasmes insur­rec­tion­nels de mil­i­tants attirés par un cer­tain roman­tisme et s’imaginant que leur isole­ment con­stitue une mar­que de noblesse. À la mise en scène de nos idéaux, il faut préfér­er l’organisation d’un mou­ve­ment apte à con­trari­er l’économie spé­ciste, ce qui exige un engage­ment intel­lectuel fort…

À con­sul­ter :

– Le site de l’association : http://269life.fr.
– Sa page Face­book : https://www.facebook.com/269lifefrance/.
– Présen­ta­tion et bib­li­ogra­phie de la con­férence-débat “Con­tester sans mod­éra­tion — Réflex­ions stratégiques sur l’usage de la désobéis­sance civile dans le mou­ve­ment anti­spé­ciste” dis­pen­sée le 5 mai 2017 à Lyon, http://bit.ly/2saqClw.
– « Tiphaine Lagarde : ‘’Quand on occupe un abat­toir, on vise le sys­tème, pas les employés‘’ », 4 juin 2017, Veg­emag, http://bit.ly/2s4om0S.

Notes:
[1] Ainsi par exemple en Israël, l’un des pays où le nombre de véganes est le plus important, le « système » spéciste (dans ses volets économique et juridique) n’a pas été remis en cause. C’est l’illustration parfaite que le véganisme se présente simplement comme une énième offre commerciale.
[2] Ainsi que Le Figaro le résumait pour l’année 2016 : « Les Français ont mangé plus de viande en 2016 », 27.03.2017, http://bit.ly/2rw4FLW
[3] « Saul Alinsky, Organiser le pouvoir populaire », Revue Ballast, www.revue-ballast.fr.
[4] La désobéissance civile est définie par ses théoriciens comme non violente. Confrontation n’est pas forcément violence. Tout dépend quelle portée, plus ou moins large, on donne au concept de violence.
[5] John Rawls, Théorie de la justice, 1972.
[6] Martin Luther King, « Lettre de prison de Birmingham », 16 avril 1963.
[7] Les exemples d’action directe existent mais sont rares dans l’activisme animaliste. En 1985, l’usage d’outils classiques de protestation (pétitions et manifestations) n’ayant pas abouti, une centaine de militants de l’organisation PETA a décidé d’occuper les locaux de l’institution étatique National Institutes of Health qui finançait un programme d’expériences particulièrement atroces sur des primates. Après trois jours d’occupation au cours desquels tout a été tenté pour faire renoncer les activistes, le N.I.H. fut contraint de retirer son soutien et de faire arrêter le programme de recherche. > http://wapo.st/2t2QhN0.
[8] Cf les actions clandestines de type « ALF » qui sont dénuées de revendications politiques. Voir Wikipédia, Front de libération des animaux.
[9] « N’est pas pénalement responsable la personne qui, face à un danger actuel ou imminent qui menace elle-même, autrui ou un bien, accomplit un acte nécessaire à la sauvegarde de la personne ou du bien, sauf s’il y a disproportion entre les moyens employés et la gravité de la menace. »

D’autres arti­cles de la revue Alter­na­tives végé­tari­ennes sont à décou­vrir ici.