A l’approche de la 21e conférence internationale sur le climat, qui aura lieu à Paris en décembre prochain, de nombreuses solutions sont proposées pour limiter notre empreinte carbone. En matière d’alimentation, les pistes qui reviennent le plus souvent sont de manger local, et de manger bio. Mais s’agit-il vraiment des mesures les plus efficaces ? Cet article vous invite à reconsidérer les priorités.

Un article paru dans Alternatives végétariennes n°120 (été 2015).
par Hugues Rivard

 

En France comme ailleurs dans le monde, le locavorisme est une tendance en plein essor, qui encourage les consommateurs à acheter des produits locaux, frais et de saison. Ses objectifs sont multiples : qualité et goût des produits, sauvegarde du terroir, engagement fort vis-à-vis du commerce indépendant de proximité, et réduction de la pollution liée aux transports.

Ce dernier argument d’ordre écologique, très répandu, fait écho à celui que présentent les végéta*iens : éviter de consommer des produits carnés permet de lutter efficacement contre l’accélération du réchauffement climatique.

Alors comment calcule-t-on l’empreinte carbone des produits alimentaires ? Et quels sont les bénéfices réels de ces choix alimentaires d’un point de vue strictement écologique ?

La distance de livraison des aliments

Avec la globalisation de l’économie et le déploiement du transport international, la consommation d’aliments provenant des quatre coins du monde est devenue plus que banale. De son côté, le locavore privilégie l’achat des aliments produits dans un rayon de 160 kilomètres (100 miles) maximum autour de son domicile[1].

Quel est l’impact environnemFramboisesRUNGISental du transport du producteur au consommateur ? Considérons simplement ici les émissions de gaz à effet de serre, cause principale du changement climatique. Prenons l’exemple d’un consommateur parisien qui achète sur son marché un kilogramme de fraises ou de jambon provenant de Plougastel en Bretagne. En se référant à la consommation moyenne d’un camion frigorifique de 40 tonnes[2], les émissions de CO2 pour le transport du producteur au consommateur peuvent être calculées comme suit : on multiplie la distance parcourue par le camion (ici entre Plougastel et Paris, soit 580 km) par le taux moyen d’émission de CO2 par kilogramme de produit transporté et par kilomètre, pour un camion frigorifique de 40 tonnes (ce taux moyen est évalué à 178 grammes CO2 par tonne soit 0,178 grammes de CO2 par kilogramme de produit transporté sur un kilomètre) : 580 km x 0,178 g CO2/kg/km = 103 g CO2/kg. Les émissions seront donc d’environ 100 grammes de CO2 par kilogramme de produit, qu’il s’agisse de fraises ou de jambon. Malgré ce chiffre et contrairement à ce qu’on pourrait intuitivement penser, le transport n’est pas le premier responsable de l’empreinte carbone de ces produits.

La production des aliments

Autre facteur à prendre en compte pour avoir une idée de l’impact de ses choix alimentaires : le cycle de vie des produits consommés. Une analyse de cycle de vie[3] est une méthode systémique d’évaluation des impacts environnementaux d’un produit de bout en bout (de l’extraction des matières premières à la mise au rebut).

La production de fruits, légumes et céréales requiert l’utilisation de techniques et d’outils qui génèrent des gaz à effet de serre, en particulier les machines agricoles, consommatrices d’énergie, pour le labourage, l’ensemencement et la récolte. S’il s’agit de production en agriculture conventionnelle (non bio), il faut aussi prendre en compte l’impact dû à la production et à l’épandage des engrais et pesticides chimiques. S’il s’agit d’une production sous serre, il faut ajouter les émissions dues au chauffage de la serre. Ce type d’analyse doit être fait de manière rigoureuse et requiert l’accès à de nombreuses informations détaillées.

Revenons à nos exemples de la fraise et du jambon. Des chercheurs ont obtenu pour la production de fraises de saison en Allemagne un taux d’émissions de 300 g CO2/kg[4]. Si on ajoute les émissions dues au transport du producteur au consommateur, le total est de 403 g CO2/kg. Le transport représente ici 25% de l’impact total.

Pour le jambon, on prendra en compte les émissions dues au chauffage du bâtiment, à la production de la nourriture (soja, maïs, froment, luzerne, etc.) consommée par la truie et par le porcelet durant les cinq à six mois précédent son abattage, la production des antibiotiques qu’on leur administre, les différents gaz à effet de serre (dioxyde de carbone, méthane, et protoxyde d’azote) émis par le lisier, les transports entre l’éleveur de type naisseur, l’éleveur de type engraisseur et l’abattoir, et d’autres émissions à chaque lieu de production. Résultat de ces différentes composantes, la production d’un kilogramme de viande de porc engendre des émissions de gaz à effet de serre estimées à 3200 g d’équivalent CO2 par kilogramme de viande. Cette valeur est dix fois supérieure à l’empreinte carbone de la production d’un kilogramme de fraises. Si on ajoute l’impact du transport au point de distribution, qui est le même que pour les fraises, on obtient 3300 g d’équivalent CO2 par kilogramme de viande de porc[5]. Ici, le transport de l’abattoir au consommateur ne représente que 8% de l’impact total. Cet exemple illustre comment l’impact d’un aliment sur l’environnement se joue bien au-delà de la simple distance de livraison.

L’empreinte carbone par catégorie d’aliments

Une équipe américaine a réalisé une analyse du cycle de vie par catégorie d’aliments en considérant tous les intrants à partir de données nationales[6]. Considérant les émissions de gaz à effet de serre induites pour fournir l’alimentation d’un ménage américain, elle a montré que le transport pour la livraison ne représente que 4% de l’empreinte carbone totale du panier, soit en moyenne 8,1 tonnes d’équivalent CO2 par ménage et par année. Le transport total (incluant celui en amont du producteur) représente 11%. La production de la nourriture, elle, représente 6,8 tonnes d’équivalent CO2 par ménage et par an, soit 84% du total.

Ce total pour la production se ventile en type de gaz : 3,0 tonnes (44%) d’émissions de CO; 1,6 tonne (23%) de méthane (CH4) ; 2,1 (32%) tonnes de protoxyde d’azote (N2O), et 0,1 tonne (1%) de HFC et autres gaz industriels. La majorité de l’impact de l’alimentation est ainsi due aux autres gaz à effet de serre que le CO2. Les émissions de méthane (CH4) sont principalement dues à la fermentation entérique[i] chez les animaux ruminants (vaches, moutons, chèvres) et la gestion du lisier, et sont donc concentrées dans les viandes rouges et les produits laitiers. Les émissions de protoxyde d’azote (N2O) proviennent de l’épandage d’engrais azoté, d’autres aspects liés à la gestion de la terre, et aussi à la gestion du lisier. Elles sont donc générées en premier lieu par des productions d’aliments d’origine animale.

De toutes les catégories d’aliments, ce sont ainsi la viande rouge puis les produits laitiers qui émettent le plus de gaz à effet de serre. Et, selon les auteurs, les calculs d’impacts présentés ici pour les aliments d’origine animale sont en fait sous-estimés, car ils n’ont pas considéré la déforestation et l’usage des terres, qui représentent une contribution supplémentaire de 35% des émissions dues à l’élevage.graphique aliments GES

Selon cette même étude, un ménage qui voudrait réduire son impact sur le réchauffement climatique en adoptant une alimentation à 100% locavore omnivore ne réduirait en fait que de 4 à 5% ses émissions de gaz à effet de serre sur toute l’année. Alors que consommer une alimentation 100% végétale un jour par semaine seulement permettrait une réduction d’impact équivalente.

Figure 1. Taux d’émissions de gaz à effet de serre par catégorie d’aliments en million de tonnes de CO2 équivalent par ménage par année.

Conclusion

Pour évaluer l’empreinte carbone de ses choix alimentaires, il est primordial de considérer plusieurs facteurs ; non seulement le transport jusqu’au consommateur mais aussi et surtout l’impact de sa production. Cet article s’est concentré sur la problématique du changement climatique, mais il serait aussi intéressant d’opérer ce type d’analyse comparative pour déterminer l’empreinte environnementale au sens large, incluant d’autres critères comme la consommation énergétique, la consommation d’eau, l’usage des terres, etc.

Quoi qu’il en soit, si l’on souhaite agir contre le réchauffement climatique, il faut d’abord éliminer les produits qui ont le plus d’impact négatif, c’est-à-dire la viande rouge et les produits laitiers. La solution optimale, c’est le locavorisme 100% végétal !

Si le locavore a tout intérêt à réduire ou arrêter sa consommation de produits et sous-produits animaux, le végéta*ien devrait aussi plus souvent penser local. Bonne nouvelle : désormais les pois chiches, le soja, les lentilles et même le quinoa poussent aussi très bien chez nous.

Repères

L’empreinte carbone est un indicateur qui comptabilise la pression exercée par une activité ou une organisation en termes d’émissions de gaz à effet de serre (GES). Les principaux gaz sont le dioxyde de carbone (CO2), le méthane (CH4), et le protoxyde d’azote (N2O). Pour pouvoir regrouper les émissions de chaque gaz, on utilise une unité commune : l’équivalent CO2, défini par le GIEC de l’ONU.


 Notes

[1] Le site <www.locavores.com> aux États-Unis qui a défini le terme parle de 100 miles.

[2] « Information CO2 des prestations de transport – Guide méthodologique », octobre 2012, ministère de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie, p. 78. <www.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/Guide_Information_CO2-2.pdf>.

[3] « Life Cycle Assessment: Quantitative Approaches for Decisions that Matter » de H. Scott Matthews, Chris T. Hendrickson, et Deanna H. Matthews, <www.lcatextbook.com>.

[4] Pendos CO2-Zähler, ISBN: 978-3-86612-141-6 en allemand.

[5] Pendos CO2-Zähler, ISBN: 978-3-86612-141-6 en allemand ; CO², labellisation alimentation.

[6] « Food-Miles and the Relative Climate Impacts of Food Choices in the United States », Christopher L. Weber et H. Scott Matthews, Environmental Science and Technology, vol. 42, no10, 2008, p. 3508-3513.

[i] Entérique, adj., Qui appartient, qui a rapport aux intestins.