Un article de Thomas Lepeltier issu du dossier “Anti-végane, tu perds ton sang-froid”, paru dans la revue Virage n°5.

 

La multiplication récente d’ouvrages farouchement anti-véganes interroge. Pourquoi tant de haine et de mépris contre ceux qui ne veulent plus manger d’animaux ?

Ces dernières années, la question animale a fait irruption dans la société française. Désormais, plus personne, ou presque, n’ignore ce que signifient des mots comme végétalien ou végane. À coups de vidéos, plus ou moins sanglantes, de livres et de tribunes dans la presse, des militants ont tenté de faire prendre conscience à la société que tuer des animaux pour les manger soulève de multiples problèmes, notamment d’ordre éthique. Que ces initiatives dérangent n’est pas surprenant. La plupart des gens sont empêtrés dans une contradiction : ils voudraient, d’un côté, ne pas faire de mal aux animaux et, de l’autre, pouvoir continuer à manger de la viande, des œufs ou du fromage. Parce qu’ils leur rappellent cette incompatibilité – même lorsqu’ils le font sans agressivité – les véganes leur sont insupportables. D’où les moqueries, voire les insultes qui fusent régulièrement contre ces sortes de « lanceurs d’alerte » dès que la question du véganisme est abordée.

Il est toutefois plus surprenant de constater que nombre de journalistes, d’universitaires et de chercheurs rejoignent la cohorte des braillards. N’allez pas croire que la respectabilité de la position institutionnelle soit un gage de sérieux. Par exemple, dans son livre La Philosophie devenue folle (Grasset, 2019), le professeur de philosophie à l’université Panthéon-Sorbonne, Jean-François Braunstein choisit le dénigrement systématique des auteurs animalistes et de leurs thèses. L’influence de l’un d’eux serait ainsi « très pernicieuse [p. 154] » ; il irait d’ailleurs « le plus loin possible dans la […] stupidité contente de soi [p. 202] » ; d’autres tiendraient des « thèses assez surréalistes [p. 179] » ; quant aux raisonnements des penseurs de l’animalisme en général, ils conduiraient « aux pires horreurs [p. 198] » ou auraient des « conséquences d’une brutalité incroyable pour les humains [p. 199] » ; ces auteurs seraient d’ailleurs en train de « jubiler du caractère scandaleux de leurs thèses [p. 212] » et seraient pris dans une « folie argumentative [p. 211] ». Les animalistes sont-ils à ce point dangereux ? Ce qui est sûr, c’est que Braunstein a mal étudié ses classiques puisqu’il les accuse, par exemple, de défendre une « assimilation radicale entre l’homme et l’animal » et donc de vouloir « les traiter tous deux de la même manière [p. 197] ». Or, une des premières leçons qu’apprend un étudiant en éthique animale est que l’animalisme n’impose pas de traiter les humains et les animaux de la même façon.

Veggie Poulette illustre le dossier “Anti-végane, tu perds ton sang-froid” de la revue Virage n°5. https://veggiepoulette.blogspot.com

Dans un registre non moins violent, la sociologue Jocelyne Porcher, directrice de recherche à l’Inrae, a publié une diatribe contre le véganisme, Cause animale, cause du capital (Le bord de l’eau, 2019). Elle y accuse les véganes d’œuvrer, sous couvert d’une défense des animaux, à notre asservissement à l’industrie proposant de nouveaux aliments exempts de produits d’origine animale. Ainsi, selon elle, les véganes, loin « de défendre la cause des animaux, […] sont […] dans le meilleur des cas, des alliés objectifs et les “idiots utiles” des multinationales et des fonds d’investissement voire, ce qui semble de plus en plus clairement le cas, des serviteurs conscients des nouvelles formes de capitalisme alimentaire [p. 26] ». En particulier, Porcher accuse l’association L214 d’être « une agence de communication qui n’agit en rien concrètement pour les animaux [p. 64] », d’être « une structure de lobbying en faveur des firmes du végétal [p. 69] » et de participer « à un projet d’asservissement de nos concitoyens aux multinationales de l’alimentation [p. 71] ». N’ayant peur d’aucune inversion du sens des mots, elle accuse aussi les défenseurs de la cause animale, c’est-à-dire ceux qui ne veulent plus, entre autres, manger des animaux, de réduire « les animaux domestiques et notamment les animaux de ferme à une fonction de ressources alimentaires [p. 105] ». Elle ajoute que, par leur propagande, ces véganes nous mèneraient tout droit « à une destruction de la culture et à un consentement à la barbarie [p. 107] ». La tonalité complotiste et catastrophiste du propos prêterait à sourire, si on voulait être charitable.

Tout aussi agressif, le politologue Paul Ariès a publié une Lettre ouverte aux mangeurs de viande qui souhaitent le rester sans culpabiliser (Larousse, 2019). Il y écrit que les véganes « ne savent rien de l’élevage » et que, s’ils ne lisent pas « les spécialistes de la domestication », ils vont « mourir idiots au regard des dogmes qui leur servent d’idéologie à tout faire ». Leur vision de l’élevage serait en effet « simpliste pour ne pas dire simplette [p. 30] » et « relève volontiers de la religion et de ses multiples hérésies [p. 31] ». Comme Porcher, il accuse aussi les véganes d’être les « idiots utiles du capitalisme », considéré comme le mal par essence, et de s’acoquiner avec les « sociétés transnationales pour dissimuler les causes véritables de la faim dans le monde [p. 58] ». Ariès exprime également une peur bleue du développement du véganisme car « les conséquences de la “libération” seraient catastrophiques non seulement pour les humains […], mais aussi pour les animaux, car elle conduirait à rompre avec eux [p. 96] ». Ou encore, il voit l’antispécisme, qui est une des raisons d’être du véganisme, comme « une pensée glissante qui ouvre des boulevards aux idéologies nauséabondes [p. 108] ». Derrière cette peur, il y a la thèse classique mais depuis longtemps réfutée qu’on en vienne à « rabaisser les droits humains, sous prétexte d’élever ceux des animaux [p. 111] ». Ce qui, transposé à la société humaine, reviendrait à dire que, en accordant davantage de droits aux femmes, on risque d’abaisser ceux des hommes ! Malheureusement, dans ce tableau du véganisme, Ariès ne fait jamais l’effort de comprendre ce qu’il pourrait apporter à la société. D’ailleurs, il estime que cette idée de véganisme « se révèle à l’examen diablement sinistre et dangereuse [p. 145] ».

Parmi les récents pamphlets anti-véganes, on compte aussi le livre du journaliste et spécialiste des questions environnementales, Frédéric Denhez, dont le titre ne laisse aucun doute sur sa perspective, La Cause végane. Un nouvel intégrisme ? (Buchet & Chastel, 2019). Il y accuse le véganisme d’être un « moralisme inquiétant ». Ironiquement, ailleurs dans le même ouvrage, il l’accuse de vouloir se débarrasser de la morale. Il rapporte ainsi, en les cautionnant, les propos d’un de ses interlocuteurs qui interprète l’antispécisme comme un relativisme moral : « La mise en équivalence de l’homme et de l’animal [que les antispécistes sont, à tort, supposés faire] entraînerait la société vers la relativisation totale. Car tout se vaudrait, tout serait égal, donc rien n’aurait de valeur. [p. 134] » Denhez peut alors renchérir : « Qu’est-ce qu’un monde où l’on aurait décrété que tout est égal, afin de ne pas avoir à assumer les différences ? On a pu observer, à petite échelle, les conséquences de l’égalitarisme absolu dans le monde communiste, en URSS ou au Cambodge. Qu’est-ce qu’un monde où les faits scientifiques – la biologie – qui fondent notre droit ne pourraient plus attester […] qu’un crocodile n’est pas une mouche, parce que ce serait affirmer une posture impérialiste de l’homme sur le reste du vivant ? […] Pourquoi dès lors s’embarrasser d’une morale… [p. 135–136] » Enfin, quand Denhez n’accuse pas l’antispécisme de vouloir nous faire vivre dans un monde indifférencié, il lui reproche de chercher à « nous séparer totalement des autres organismes vivants ». Là encore, cette démarche nous entraînerait dans un monde cauchemardesque : « L’homme sera séparé de la nature par un apartheid d’un genre nouveau, car il condamnera chacun : l’homme à s’excuser à perpétuité pour ce qu’il est, la nature à disparaître à nos yeux parce que la souffrance en est inséparable. La culture aura vaincu la nature par la technique, le rêve des dictatures du xxe siècle sera réalisé. [p. 184] » Quelle que soit la façon dont il aborde le véganisme ou l’antispécisme, Denhez n’y voit donc qu’une menace pour la société.

Dernière attaque en date, Ariane Nicolas vient de publier L’Imposture antispéciste (Desclée de Brouwer, 2020). On y retrouve la même peur apocalyptique puisque, selon cette journaliste, avec l’antispécisme, « notre humanité même pourrait bien un jour se dissoudre dans la grande chaîne indifférenciée des “animaux non humains” [p. 30] ». Il y aurait également derrière cet antispécisme « un désir absolu de radicalité […] qui conduit notamment à une dangereuse relecture du passé et de nos modes de vie [p. 30] ». Cette peur a de quoi surprendre mais semble s’expliquer par une vision très rétrograde des animaux et des relations que l’on doit avoir avec eux. Par exemple, citant des auteurs antispécistes qui écrivent que « les animaux n’ont pas été placés sur Terre pour nous servir, nous nourrir ou assurer notre confort », l’auteure ironise en laissant entendre que les animaux pourraient être à notre service : « Bienheureux sera celui ou celle qui pourra dire pourquoi “les animaux ont été placés sur cette Terre” [p. 57] ». Concernant l’idée de libérer les animaux, défendue par les antispécistes et qui n’a pas – est-il nécessaire de le rappeler ? – à être entendue littéralement dans tous les contextes, l’auteure écrit qu’elle n’est « qu’une mystification [car jamais] un animal ne pourra être libre [p. 86] ». L’auteure va même jusqu’à nier aux animaux la capacité de penser : « Pourquoi donc est-il devenu si difficile d’admettre qu’un animal ne pense pas ? [p. 100] » Quant aux humains, ils sont évidemment faits pour manger des animaux puisque « nos canines nous rappellent chaque jour que notre corps est pour ainsi dire “programmé” pour déchiqueter de la viande [p. 124] ». Les positions des antispécistes sont donc insupportables à Nicolas, au point qu’elle n’hésite pas à demander que leurs auteurs soient condamnés : « les abus de langage, les sophismes pervers et les contre-vérités [des antispécistes], qui détruisent tout autant notre socle commun que les coups portés aux corps, doivent […] être dénoncés et punis [p. 139] ».

Pourquoi tant de haine ? On peut bien sûr concevoir des inconvénients au véganisme et des problèmes avec l’antispécisme. Mais pourquoi tous ces auteurs tiennent-ils uniquement un discours à charge, à la tonalité catastrophiste ? Comme on l’a déjà mentionné, les véganes ne sont pas aimés parce qu’ils montrent à quel point notre société est incohérente et injuste vis-à-vis des animaux. En ce sens, ils ne sont pas un miroir flatteur. Mais, dans son article « Why do people hate vegans ? » (The Guardian, 25 octobre 2019), l’écrivain gastronomique George Reynolds avance que la raison plus fondamentale est que la « nourriture a toujours été liée à l’identité personnelle ». La remettre en cause revient donc à s’en prendre à ce qui nous définit. Cela fait peur et suscite des réactions irrationnelles. Dans le même esprit, la philosophe Florence Burgat, dans une tribune intitulée « Le fait carnivore, l’autre névrose de l’humanité » (Libération, 24 décembre 2019), a écrit que tous ces discours anti-véganes « au ton millénariste, ces menaces de la “perte de notre identité”, la haine déployée contre ceux qui renoncent à manger les animaux évoquent le fanatisme religieux et son angoisse face à l’émancipation ». Il est fort probable que ces deux auteurs aient raison tant la haine contre ceux qui ne veulent pas faire de mal aux animaux est incompréhensible autrement. Dans l’affaire, il est regrettable qu’il soit impossible, dans notre société, de débattre rationnellement de la légitimité d’un modèle d’alimentation fondé sur la souffrance et mise à mort des animaux.

 

Thomas Lepeltier — DR

Docteur en astrophysique, Thomas Lepeltier est essayiste, « Associate Fellow » du « Oxford Centre for Animal Ethics » et co-fondateur de L’Amorce. Revue contre le spécisme. Il est notamment l’auteur de La Révolution végétarienne (Éditions Sciences Humaines, 2013), L’Imposture intellectuelle des carnivores (Max Milo, 2017) et Les Véganes vont-ils prendre le pouvoir ? (Le Pommier, 2019). Son site : http://thomas.lepeltier.free.fr.

 

 


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