Moine bouddhiste tibétain, interprète du Dalaï-lama en français, photographe, écrivain et conférencier, Matthieu Ricard est un soutien privilégié de l’AVF et de ses actions. Il nous a fait l’honneur d’une longue interview dans la revue Alternatives végétariennes, n°122 (hiver 2015-2016, p.18-22). Extraits choisis.

 

Dans nos sociétés occidentales, beaucoup de nos concitoyens aiment les animaux, et cependant la plupart d’entre eux consomment leur chair. Comment expliquez-vous cette « dissociation mentale », comme vous la qualifiez dans votre ouvrage Plaidoyer pour les animaux ?

Si l’on demande aux gens s’ils sont en faveur de la justice et de la morale, tous répondront affirmativement. Si on leur demande ensuite s’il est juste et moral d’infliger des souffrances inutiles à un être vivant, ils répondent négativement. Si l’on conclut en leur demandant si, par voie de conséquence, il est juste et moral d’infliger des souffrances inutiles aux animaux, ils sont gênés et s’enlisent dans des alibis qui ne résistent pas à l’argumentation logique. Ils feront appel à la tradition ou feront état de leurs préférences gastronomiques, autant de descriptions, historiques ou personnelles, qui n’ont pas valeur morale. Comme le souligne le philosophe Martin Gibert[1], le fait qu’il soit considéré comme « naturel » de manger de la viande n’implique nullement que cela soit moralement acceptable. De fait, il n’existe aucun argument moral qui permette de justifier de tuer des animaux pour notre usage. Cette consommation n’est compréhensible que dans le cas des communautés dont la survie dépend véritablement de la chasse ou de la pêche, ce qui n’est le cas aujourd’hui que d’une petite partie de l’humanité. […]

Dans le même ouvrage, vous écrivez que « nous ressentons ce qui est acceptable, de façon instinctive, puis nous justifions a posteriori nos choix par nos raisonnements ». Pensez-vous que le choix du végétarisme repose sur l’intuition avant tout, plutôt que sur la raison ?

L’évolution nous a équipés d’une intuition instinctive concernant le bien et le mal. Les jeunes enfants n’ont pas besoin de leçons d’éthique pour s’indigner si un autre enfant ou un animal est cruellement battu sans raison ou pour comprendre qu’il n’est pas bien de voler. Ils font des choix en conséquence. Si on leur demande pourquoi ils ont fait ces choix, dans un second temps, ils proposent une explication raisonnée. Le végétarisme repose sur la raison, sur la morale et sur la compassion. Quant à ceux qui ressentent intuitivement qu’il est moralement douteux de se nourrir de la souffrance et de la mort des animaux, ils justifient le fait qu’ils continuent à manger de la viande par toutes sortes de raisonnements qui sont aussi spécieux les uns que les autres et ne résistent guère à l’analyse logique ou à un examen fondé sur des principes moraux.

Vous avez le souci de manifester une empathie pour vos interlocuteurs, lorsque vous défendez le végétarisme. Cependant, il vous arrive aussi de présenter des images choc sur les conditions d’élevage et d’abattage des animaux. Entre empathie et interpellation radicale, pour quelle stratégie optez-vous ?

Je ne considère pas que le fait de montrer des images sur la condition d’élevage et d’abattage relève d’une approche radicale. Faire prendre conscience de la réalité n’est ni une provocation ni une agression. La réalité est ce qu’elle est qu’on le veuille ou non. Il est vain de réagir avec sensiblerie ou de tomber dans la détresse empathique. Chacun doit tirer les conséquences de ce dont il a pris conscience au travers de ces images. En revanche, je ne souhaite en aucune façon imposer quoi que ce soit aux autres ou les blâmer. Je les mets simplement en face d’une situation, de faits, de connaissances, les plus exactes possible, et les laisse décider en leur for intérieur de la meilleure conduite à suivre.

Mat wth Shechen monks-DSC_5826 copie - webDans chacune de vos interventions, vous avez à cœur de mettre en avant l’ensemble des arguments qui soutiennent le végétarisme. Ces arguments (santé, éthique, écologie) vous semblent-ils également importants, et à mettre sur le même plan ?

L’argument principal est d’ordre moral et concerne directement le sort des animaux. Ils sont les premières victimes de nos comportements égoïstes et c’est à cela en premier qu’il convient de remédier. Cet argument se suffit à lui-même. Ceci dit, il est bon de montrer que, de surcroît, la consommation de viande, en particulier, est nuisible à tous : elle est mauvaise pour l’environnement (15% des émissions de gaz à effet de serre sont liées à l’élevage destiné à la viande), mauvaise pour les populations les plus pauvres (775 millions de tonnes de céréales comestibles par l’homme sont consacrées chaque année à l’alimentation du bétail destiné à la production de viande dans les pays développés, alors qu’ils pourraient être utilisés pour nourrir les habitants des pays où ils sont cultivés), et mauvaise pour la santé humaine comme nous l’avons vu.

Quel regard portez-vous sur les stratégies welfaristes, qui visent à aménager les méthodes d’élevage et à mettre fin aux pratiques les plus violentes envers les animaux, sans pour autant remettre en question le principe même de l’élevage ?

Je ne pense pas que cela soit nuisible à l’élimination à long terme des souffrances infligées aux animaux. Tout changement de culture est progressif et prend du temps, mais une fois lancé, il est inévitable. Il est rassurant de voir qu’un nombre croissant de nos concitoyens exprime sa sympathie pour la cause animale. Une fois que la sympathie est enclenchée, d’étape en étape on en vient à son aboutissement logique : cesser d’être une cause de souffrance pour les animaux. Procéder par étapes ne signifie pas pour autant que l’on fasse des concessions sur le but à atteindre et que l’on s’arrête en chemin pour se satisfaire d’un moindre mal. Vouloir tout ou rien, tout de suite, risque d’aliéner ceux qui seraient prêts à s’engager graduellement sur le chemin de la bienveillance envers les animaux. Ceci dit, sur le fond, les abolitionnistes ont évidemment raison.

Vous évoquez également la nécessité de « faire appel au droit et de mettre en place des lois qui protègent les animaux ». Pensez-vous que le végétarisme puisse progresser en s’appuyant sur le droit, et si oui comment ?

Si tous les humains étaient capables et disposés à faire preuve de bienveillance et de compassion à l’égard de leurs semblables et des animaux, nous n’aurions besoin ni de droits ni de loi. Mais puisque ce n’est pas le cas, il importe d’inscrire dans des lois l’interdiction d’infliger des souffrances inutiles à d’autres êtres sensibles. Le droit le plus élémentaire est en effet de ne pas subir des souffrances infligées arbitrairement pas ceux qui exercent le « droit du plus fort ».

Vous portez un discours extrêmement franc et tranché sur le caractère inacceptable de l’alimentation carnée, à des auditoires qui n’en sont pas forcément convaincus. Ce discours est-il toujours bien perçu de manière générale, et dans l’univers bouddhiste en particulier ?Matthieu Ricard-Photo JASPER FABER_8592 v2 - copie web 2

Cela peut parfois créer un certain malaise. Mais je fais de mon mieux pour parler avec bienveillance, avec le sourire, et parfois avec humour. Quand on me demande si je mange ceci ou cela, je réponds « Je mange de tout, sauf mes amis. » Et si la personne ne comprend pas, j’ajoute « Tous ceux qui courent, nagent et volent. » Et si quelqu’un me demande si cela me dérange que d’autres mangent de la viande à table, je réponds : « Oh moi cela ne me dérange pas du tout. C’est lui que cela dérange, dis-je, en pointant du doigt le morceau de chair dans l’assiette. » Et j’ajoute, « Mais c’est un peu tard, n’est-ce pas ? » Dit sans agressivité, cela passe. Si l’on fait appel à la bienveillance d’autrui et que l’on ne met pas l’accent sur le blâme, le discours est mieux reçu.

Propos recueillis par Élodie Vieille Blanchard

Pour aller plus loin: http://matthieuricard.org

[1] Martin Gibert, Voir son steak comme un animal mort : Véganisme et psychologie morale. Lux Éditeur, 2015.

Crédits photo: Raphaele Demandre, Jasper Faber.