Un article issu du dossier “Laits et produits laitiers, faut-il s’en passer?”, de la revue Virage n°1 — printemps 2019, par la commission Nutrition-santé de l’AVF.
La place des produits laitiers dans l’alimentation est sujette à controverse. Certains promettent fractures et autres problèmes de santé à ceux qui n’en consomment pas ; d’autres au contraire y voient la source de bien des maux : après tout, « on n’est pas des veaux ». Force est de constater que beaucoup d’intérêts divergents sont en jeu, et que la santé n’est pas toujours le premier d’entre eux.

Le Guide alimentaire canadien, mis à jour début 2019 et après avoir écarté les études scientifiques financées par l’industrie alimentaire, a supprimé le groupe des « produits laitiers » pour intégrer ceux-ci au groupe des aliments protéinés, dominé par les légumineuses[1]. Il a aussi, de fait, supprimé sa recommandation de quatre produits laitiers par jour. En France, en revanche, tout semble fait pour qu’il soit compliqué de s’y retrouver. Le nouveau Programme national nutrition santé (PNNS) conseille désormais non plus trois mais deux portions de produits laitiers par jour[2], soit « une quantité suffisante mais limitée[3] ». Ceux-ci sont considérés comme des produits comportant à la fois des risques et des bénéfices pour la santé dans le dernier rapport de l’ANSES paru en novembre 2016[4] : « la consommation de lait diminue le risque de cancer colorectal » (niveau de preuve dit « probable ») et « pourrait diminuer le risque de maladies cardiovasculaires » (niveau de preuve « limité ») ; en revanche, « la consommation de lait et de produits laitiers est associée à une augmentation du risque de cancer de la prostate » (augmentation du risque de 7% pour chaque augmentation de 400 g/j de produits laitiers et de 9% pour chaque augmentation de 50g/j de fromage), avec un niveau de preuve suggestif mais limité. Fait intéressant également, les études répertoriées n’ont pas permis de conclure à l’existence d’une association (dans un sens ou dans l’autre) entre la consommation de produits laitiers et le risque de fracture osseuse.

Une étude sur les lobbies… qui font des études

Il existe une profusion d’études sur les produits laitiers, ce qui rend difficile leur analyse exhaustive. Une étude britannique publiée dans la revue Public Health Nutrition en 2017 a montré que de mars à octobre 2015, trois acteurs majeurs de l’industrie laitière en France, Danone, Lactalis et le Centre national interprofessionnel de l’économie laitière (CNIEL), ont mené pas moins de 170 actions de lobbying auprès du gouvernement et du grand public, et ce dans une période sans débat spécifique sur le rôle des produits laitiers dans les recommandations diététiques[5]. Leur principale stratégie, fondée sur l’information, regroupe aussi bien des pratiques visant à influencer les décideurs politiques (souligner l’importance économique de l’industrie, promouvoir la déréglementation…), que la mise en valeur de résultats d’études portant sur des questions liées à l’alimentation et à la santé publique. La pratique la plus courante consiste à façonner des preuves, en matière de nutrition, qui soient favorables à leur activité. Ainsi, les industries laitières produisent et diffusent des études en faveur des produits laitiers.

Un autre procédé consiste à établir des liens étroits avec les professionnels de la santé publique, les universitaires et les différents acteurs politiques autour des enjeux de l’alimentation, tels que le Conseil National de l’Alimentation (CNA) ou l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES). Quelques exemples d’actions menées bruyamment : participer à des événements scientifiques majeurs comme les Journées francophones de nutrition, fournir du matériel pédagogique sponsorisé, financer la formation des professionnels de santé, etc. Enfin, l’étude note certaines méthodes de désinformation similaires à celles de l’industrie du tabac.

Rappelons que la production laitière est très lucrative en France, avec un chiffre d’affaires de 29,8 milliards d’euros en 2013. Difficile devant autant d’enjeux financiers et de publications « scientifiques » auto-produites de se faire un avis éclairé sur les atouts et les risques associés à la consommation de produits laitiers ! Ceux-ci, d’ailleurs, sont multiples – yaourt, lait, beurre, fromage – et impactent la santé de manière différente.

Les recommandations nationales et internationales actuelles convergent, plus ou moins radicalement, vers une diminution de consommation des produits laitiers. Il apparaît légitime de s’y conformer, et tout à fait possible de ne pas en consommer du tout, d’autant que les alternatives ne manquent pas, tous les âges de la vie.
REPÈRES
Différencier l’intolérance au lactose de l’allergie aux protéines de lait
Le lactose est un glucide présent dans le lait des mammifères, qui est normalement dégradé par une enzyme, la lactase, pour permettre son assimilation par l’organisme. L’activité de cette enzyme, maximale à la naissance, diminue au cours de l’enfance pour disparaître en grande partie ou totalement à l’âge adulte. Un déficit en lactase génère des problèmes digestifs – ballonnements, douleurs, crampes, diarrhées – liés à la fermentation du lactose sous l’action des bactéries. À l’échelle mondiale, près de 70 % de la population présente un déficit en lactase. C’est près de 100 % dans certaines régions d’Asie ou d’Afrique, contre seulement 3 % en Scandinavie[6], et 30 à 50 % des adultes en France, d’après l’Assurance maladie.
Contrairement à l’intolérance, l’allergie alimentaire est une réaction d’hypersensibilité et de défense du corps suite à l’ingestion d’un aliment. Elle met en jeu le système immunitaire, qui déclenche la libération d’anticorps et d’autres molécules responsables des symptômes. L’allergie aux protéines de lait de vache (APLV) est beaucoup plus rare que l’intolérance au lactose, mais c’est l’allergie la plus fréquence du nourrisson : elle touche 2 à 3 % des enfants. Après l’âge d’un an, cette allergie régresse le plus souvent[7]. Les protéines de lait de vache font néanmoins partie des principaux allergènes, avec les œufs et l’arachide.

Sources

[1]  Voir https://guide-alimentaire.canada.ca/fr.
[2] Une portion correspond à 150g de lait, ou 125g de yaourt, ou 30g de fromage.
[3] Santé publique France, « Recommandations relatives à l’alimentation, à l’activité physique et à la sédentarité pour les adultes », janvier 2019, http://bit.ly/recoSPF2019.
[4] « Actualisation des repères du PNNS : étude des relations entre consommation de groupes d’aliments et risque de maladies chroniques non transmissibles », ANSES, novembre 2016, www.anses.fr/fr/system/files/NUT2012SA0103Ra‑3.pdf.
[5] Mialon M. et Mialon J. « Corporate political activity of the dairy industry in France: An analysis of publicly available information », Public Health Nutrition, 2017, doi:10.1017/S1368980017001197.
[6] « Lactose Intolerance in Infants, Children, and Adolescents », MB Heyman, American Academy of Pediatrics, 2006.
[7] « Frequency of cow’s milk allergy in childhood », Arne Host, Annals of Allergy, Asthma & Immunology, 2002.


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