Un article adapté de la revue Virage n°7 — automne 2020. Par Jérôme Guilet, chercheur en astrophysique, et William Zylberman, docteur en géosciences de l’environnement, membres de la commission Écologie de l’AVF.

La pandémie de Covid-19 a causé plus de 2 millions de morts dans le monde en 2020. Si nous avons su rapidement changer nos habitudes pour stopper ou ralentir sa propagation, une question de fond incontournable devrait également guider nos actions : comment prévenir les prochaines pandémies ?

Circulation de pathogènes entre animaux sauvages, animaux domestiqués et humains.

Ne nous y trompons pas, la pandémie de Covid-19 est loin d’être un phénomène inédit et isolé. Elle s’inscrit dans une dynamique à l’œuvre depuis des millénaires, et le nombre de maladies infectieuses émergentes a été multiplié par un facteur compris entre 4 et 8 dans les 60 dernières années[1]. Premier indice sur la cause de ce phénomène : 60% des maladies humaines et jusqu’à 75% des maladies émergentes sont des zoonoses (elles proviennent des animaux non-humains). Nombre de ces zoonoses sont apparues à partir du moment où les humains ont commencé à élever des animaux, il y a 12 000 ans. L’histoire regorge d’exemples de maladies récurrentes ou d’épidémies meurtrières d’origine animale[2] : la rougeole (d’origine bovine), la peste (qui provient de rongeurs), les grippes aviaires et porcines[3], le SIDA (transmis dans les années 1920 suite à la consommation de viande de chimpanzés)[4], le SRAS en 2002 (virus SARS-coV, un coronavirus provenant des chauves-souris[5]), le MERS (aussi un coronavirus, responsable du syndrome respiratoire du Moyen-Orient, proviendrait des chameaux), Ebola en 2015 (provenant d’un marché de singes), etc.

Provenant selon toute vraisemblance de la chauve-souris, le Covid-19 ne fait donc pas exception même si la chaîne de transmission vers l’être humain reste à établir avec de potentiels chaînons intermédiaires[6]. N’aurions-nous pas entendu l’avertissement du SRAS en 2002 ?

Aux origines, l’érosion de la biodiversité et la destruction des écosystèmes

Bien sûr, les animaux ne sont pas à blâmer ! C’est la question de nos rapports avec eux qui se pose inévitablement si l’on souhaite comprendre et mettre fin à cette augmentation récente des épidémies. Les chercheurs se sont donc penchés depuis plusieurs décennies sur les rôles respectifs de la biodiversité et de l’élevage dans l’émergence de nouvelles maladies. Il s’avère que la biodiversité joue un rôle complexe et longtemps quelque peu controversé.

D’un côté, une biodiversité riche est associée à un réservoir plus important de maladies infectieuses susceptibles d’être transmises aux humains, ce qui explique la plus forte occurrence de maladies dans les régions tropicales où la biodiversité est élevée. De l’autre, le processus actuel de destruction de la biodiversité est souvent pointé du doigt comme une des causes de l’augmentation des maladies émergentes. Une des explications proposées est l’effet dit de dilution, selon lequel une biodiversité élevée diminue les risques de transmission en diluant le nombre d’animaux porteurs d’une maladie parmi une grande diversité d’animaux non porteurs. Cet effet a notamment été observé pour certaines maladies parasitaires telles que la maladie de Lyme ou la fièvre du Nil occidental, mais sa généralité à d’autres maladies n’est pas établie. Plusieurs études publiées en 2020 jettent un nouvel éclairage sur cette question. Le consensus qui semble se dégager est que la raison de l’augmentation des maladies serait à rechercher plus en amont dans le processus à l’origine de la perte de biodiversité.

Selon une étude britannique publiée en avril[7], ceci peut s’expliquer par une augmentation des occasions de rencontres entre les espèces menacées et les êtres humains. Les scientifiques ont en effet montré que parmi les espèces de mammifères menacées, celles qui partagent le plus de virus avec nous sont aussi celles qui sont menacées soit par leur exploitation (la chasse ou le commerce, qui impliquent des contacts rapprochés avec des êtres humains) soit par la dégradation de leur habitat naturel par les activités humaines s’étendant sur leur territoire. En effet, la déforestation et la dégradation des écosystèmes font que des animaux sauvages réservoirs de virus, qui normalement ne sont pas en contact avec les humains, perdent leur territoire et sont donc contraints, pour certains, de s’adapter et parfois de côtoyer les installations humaines[8].

L’élevage, catalyseur des pandémies

Rappelons ici que l’élevage joue un rôle prédominant dans la destruction des habitats naturels, utilisant 70% des terres agricoles dans le monde soit 30% des terres émergées. Rappelons également que 91% de la déforestation amazonienne serait due à l’élevage (dont indirectement à la culture de soja pour les animaux)[9]. Rien d’étonnant alors à ce qu’une étude publiée en août 20201 sur la base de statistiques globales des six dernières décennies arrive à la conclusion que l’augmentation de l’élevage est associée à la fois à une mise en danger de la biodiversité et à une augmentation des maladies infectieuses.

Les animaux d’élevage peuvent également servir d’intermédiaires dans la transmission de maladies des animaux sauvages aux humains. Selon une étude récente[10], les espèces jouant le rôle le plus central dans la transmission de pathogènes entre mammifères sont justement celles qui sont les plus courantes dans les élevages. Un exemple récent bien documenté est la maladie de Nipah apparue en 1998 en Asie du sud-est, qui provient de chauves-souris et a été transmise à l’homme par des cochons d’élevage.

En plus de leur rôle d’intermédiaires, les animaux d’élevage peuvent être une source directe de maladies. Les conditions d’élevage intensif, où les animaux sont regroupés en grand nombre dans de petits espaces, sont particulièrement favorables à la transmission et la sélection de nouveaux pathogènes. La grippe H1N1 ayant provoqué une pandémie en 2009 provient ainsi de porcs d’élevage dans lesquels des virus de grippe humaine, aviaire et  porcine ont été recombinés en un nouveau virus. De plus, en sélectionnant les animaux, l’élevage intensif est aussi responsable d’un appauvrissement des patrimoines génétiques. Cette faible diversité des génomes rend les animaux encore plus vulnérables aux pathogènes, ceux-ci pouvant en outre se propager très rapidement puisque des milliers d’animaux quasiment identiques sont regroupés en un même lieu[11]. La quantité d’antibiotiques utilisés dans ces élevages constitue une source  d’inquiétude récurrente, car elle risque de favoriser l’émergence d’agents pathogènes résistants. Ainsi, 38 % des antibiotiques consommés en France et 73 % des produits antimicrobiens dans le monde sont destinés aux animaux d’élevage[12].

Végétaliser notre alimentation pour prévenir la prochaine pandémie

S’il est impossible de prévoir quand une nouvelle maladie sera transmise aux humains et avec quelles conséquences, il est indéniable que l’élevage augmente la probabilité de nouvelles pandémies de par son rôle central dans la destruction de la biodiversité comme dans l’apparition et la transmission de nouveaux agents pathogènes. Publié en juillet dernier, le rapport du Programme pour l’environnement de l’ONU, qui traite de la prévention de prochaines pandémies[13], dresse une liste de sept causes majeures d’émergence de zoonoses : les trois premières causes sont la consommation de protéines animales, le caractère intensif des élevages et enfin l’exploitation de la faune sauvage… sans oublier que la consommation d’animaux joue en plus un rôle dans trois des quatre causes listées ensuite (à travers notamment la déforestation et le changement climatique). La consommation de produits animaux, qu’ils proviennent d’élevages et d’abattoirs « aux normes » dans nos pays occidentaux, de marchés humides en Asie, ou d’animaux sauvages chassés puis consommés de manière « artisanale », fait donc courir le risque de nouvelles pandémies à l’humanité toute entière. Pour prévenir l’émergence de futures zoonoses, il apparaît donc urgent de changer notre modèle alimentaire pour une alimentation végétale[14].

On n’a jamais vu une pandémie émerger suite à la consommation d’une aubergine mal grillée !

Signez la pétition de l’AVF « Covid-19 : c’est le moment de changer nos assiettes ! », http://bit.ly/mesopinions-petAVFassiettes

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Notes

[1] « Emerging diseases, livestock expansion and biodiversity loss are positively related at global scale », Serge Morand, Biological Conservation, 2020, https://doi.org/10.1016/j.biocon.2020.108707.

[2] « Brefs rappels sur l’histoire des zoonoses », J. Blancou et F.-X. Meslin, Revue scientifique et technique, Office international des épizooties, 2000, www.oie.int/doc/ged/D9283.PDF.

[3] La première épidémie de grippe semble être apparue en 1173. Citons la grippe espagnole (d’origine aviaire avec peut-être une transmission par les cochons) qui a causé 20 à 50 millions de morts de 1918 à 1920, et plus récemment les grippes aviaires et porcines H5N1 (1997, élevage de poulets), H1N1 (2009, élevage de porcs) et H7N9 (2013, marché de volailles).

[4] « Chimp to Man to History Books: The Path of AIDS », Donald G. McNeil Jr., New York Times, 2011, www.nytimes.com/2011/10/18/health/18aids.html?_r=1&pagewanted=all.

[5] The origins and evolution of the SARS-CoV‑2 virus, Frank Gaglioti, WSWS, août 2020, www.wsws.org/en/articles/2020/08/24/covi-a24.html.

[6] Didier Sicard : “Il est urgent d’enquêter sur l’origine animale de l’épidémie de Covid-19”, entretien France Culture, http://bit.ly/FranceCu-DidierSicard

[7] « Global shifts in mammalian population trends reveal key predictors of virus spillover risk », Christine K. Johnson et al., 2020, Proceedings B., The Royal Society, https://doi.org/10.1098/rspb.2019.2736

[8] « The Ecology of Diseases », Jim Robins, The New York Times, 2012, http://bit.ly/NYtimes-ecologydiseases

[9] L’ombre portée de l’élevage, impacts environnementaux et options pour leur atténuation, rapport de la FAO, 2009, www.fao.org/3/a0701f/a0701f00.htm.

[10] « Distinct spread of DNA and RNA viruses among mammals amid prominent role of domestic species », K. Wells et al., Global Ecology and Biogeography, 2020, https://doi.org/10.1111/geb.13045.

[11] « Valorisons la diversité de la nature », FAO, www.fao.org/3/V1430f/V1430F04.htm.

[12] « Comme 60 % des maladies humaines sont d’origine animale, l’approche “Un monde, une santé” est le seul moyen de préserver l’efficacité des antibiotiques », Organisation mondiale de la santé, novembre 2018, http://bit.ly/OMS-antibio.

[13] « Preventing the next pandemic, Zoonotic diseases and how to break the chain of transmission », rapport du programme pour l’environnement de l’ONU, juillet 2020, http://bit.ly/UNenvironment-preventing.

[14] « Éviter les prochaines crises en changeant de modèle alimentaire », tribune parue dans Libération, 30 mars 2020, http://bit.ly/LibéTribunealim.


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