Un article de Karine Freund-Vernette, paru dans la revue Alternatives végétariennes n°127 (printemps 2017).

C’est un de ces dilemmes, un peu inat­ten­dus, aux­quels on se con­fronte quand on a arrêté la viande et/ou rejeté l’exploitation ani­male : com­ment nour­rir son chien, son chat, son furet, sans renon­cer à l’éthique ? D’avis péremp­toires en doutes pru­dents, l’heure de la gamelle cristallise des argu­ments par­faite­ment con­tra­dic­toires. Pas ques­tion ici de tranch­er, pas même de pré­ten­dre à l’exhaustivité sur la vaste ques­tion des ani­maux de com­pag­nie. Juste d’esquisser quelques pistes et ressources pour con­sid­ér­er la ques­tion sous plusieurs angles.

L’une des moti­va­tions du végé­tarisme, et à plus forte rai­son, du végan­isme, est le refus de l’exploitation ani­male. Il est alors con­tra­dic­toire d’y recourir pour ali­menter ses ani­maux de com­pag­nie. Il faut pour­tant se ren­dre à l’évidence : ces com­plices choyés sont car­ni­vores. Une den­ti­tion conçue pour déchi­queter, un sys­tème diges­tif court, des enzymes spé­cial­isées dans l’assimilation des fibres mus­cu­laires, et le qual­i­fi­catif de car­ni­vores stricts pour les chats… Leur métab­o­lisme néces­site une part impor­tante de pro­téines, et des élé­ments comme la tau­rine, dérivé d’acide aminé présent dans les vian­des et que le chat ne peut pas syn­thé­tis­er, ou la L-car­ni­tine, com­posé aminé davan­tage présent dans les ali­ments d’origine ani­male. Bref, les tableaux nutri­tion­nels qui leur con­vi­en­nent sont très dif­férents de celui des humains. Comme la recherche du bon sens amène sou­vent à se référ­er à ce qui est naturel, ou perçu comme tel, on en con­clu­ra rapi­de­ment que nos invités res­teront à la viande, puisque telle est leur nature.

On peut cepen­dant retourn­er l’argument. Les chiens sont des car­ni­vores non stricts, ils peu­vent donc naturelle­ment digér­er les pro­téines végé­tales. À l’état sauvage ou semi-sauvage, le régime essen­tielle­ment carné des chats sol­licite beau­coup leurs reins, qui sont juste­ment leur point faible. Un prob­lème dont ils n’ont que peu le temps de pâtir : leur espérance de vie est de cinq à huit ans[1], loin de la quin­zaine d’années bien tassée à laque­lle peut pré­ten­dre le félin de canapé. Les chats d’appartement, comme les races canines issues d’une longue sélec­tion, ont peu de points com­muns avec le mode de vie de leurs ancêtres. Les patholo­gies liées au vieil­lisse­ment sont inex­is­tantes à l’état de nature, et la vie sauvage ne tient pas compte des ques­tions de race, d’activité physique, de péri­ode de la vie ou de néces­sités de san­té… Dans un con­texte très lié à l’humain, se baser sur le « naturel » est finale­ment peu per­ti­nent.

Il reste, diront les ten­ants d’une ali­men­ta­tion tra­di­tion­nelle, l’anthropomorphisme de maîtres qui imposent leurs choix éthiques à des ani­maux qui n’en ont que faire. Mais nour­rir, c’est for­cé­ment effectuer un choix. La ques­tion essen­tielle est : répond-on aux besoins de l’individu ? Si, quand on décide de faire une place à un com­pagnon non-humain, on peine à se faire une rai­son, on peut aus­si bot­ter en touche : lap­ins, rats, souris, ham­sters… sont végé­tal­iens. Ce qui ne met pas à l’abri d’autres dilemmes. Dont le pre­mier est : quelle est la légitim­ité de l’humain à détenir des ani­maux pour son agré­ment ?

Dessin : Alem Alquier

De la nuance, et beau­coup de lec­ture

Chiens et chats gar­dent leurs attrib­uts de car­ni­vores, mais leurs besoins se sont mod­i­fiés et le mod­èle pour y sub­venir mérite quelques amende­ments. La plu­part des vétéri­naires con­sid­ère l’alimentation végé­tale inadap­tée aux chiens et plus encore aux chats[2], mais beau­coup voient des avan­tages à une nour­ri­t­ure plus var­iée, voire à des « cures » végé­tari­ennes dans cer­tains cas. Cer­tains esti­ment pos­si­ble un régime sans viande pour les chiens. Et quelques-uns, plus rares et sans doute mil­i­tants, ont mis au point des menus végéta*iens pour car­ni­vores de com­pag­nie.

Rien n’est moins naturel que de nour­rir un ani­mal. Surtout avec des ali­ments cuits. Et à plus forte rai­son avec des cro­quettes ou pâtées issues de proces­sus indus­triels. Si on dis­pose d’informations pré­cis­es sur leurs besoins en général, cer­tains points, comme la diges­tion des céréales ou le vol­ume du bol ali­men­taire, ne font pas l’unanimité. On manque aus­si de retours fiables et con­cor­dants sur les con­séquences objec­tives du végé­tarisme ou du végé­tal­isme pour les chiens et chats. Des don­nées seront peut-être disponibles grâce aux refuges véganes qui utilisent des ali­ments végé­taux, générale­ment de mar­ques réputées… ou à tous ceux qui entre­ti­en­nent un dia­logue fécond, haute­ment recom­mandé, avec leur vétéri­naire. D’autant que les déséquili­bres ali­men­taires sérieux se man­i­fes­tent sur le long terme.

Pro­por­tions et qual­ité

En pra­tique, viande ou pas, la gamelle doit con­tenir tout ce qui con­court à la bonne san­té de l’animal. La sup­plé­men­ta­tion est indis­so­cia­ble de la gamelle végé : cer­tains nutri­ments vitaux ne se trou­vent que dans le règne ani­mal, et l’équilibre ali­men­taire est ban­cal si on se con­tente de végé­taux. Les recettes de nour­ri­t­ure végéta*ienne prête à l’emploi recourent évidem­ment à des addi­tifs. Mais les cro­quettes et pâtées carnées aus­si : les sur-cuis­sons détru­isent des élé­ments, la tau­rine, par exem­ple, qu’il faut ajouter au pro­duit fini. La nature même des matières pre­mières ani­males est sou­vent médiocre nutri­tion­nelle­ment, sans même par­ler d’éthique. À bas prix pour le fab­ri­cant, on assaisonne des sous-pro­duits ani­maux, donc aus­si des poils, des ongles, des yeux, voire des sell­es, ou des vian­des à la prove­nance poten­tielle­ment (encore plus) dou­teuse. On retrou­ve ain­si par­fois au détour d’un test des pro­duits util­isés pour l’euthanasie, des traces d’animaux malades, des pes­ti­cides inter­dits en France… De sorte que cer­taines listes d’ingrédients ressem­blent à un genre de brico­lage d’ingrédients déshy­dratés, frag­men­tés, extraits… fort éloigné des images portées sur le devant du paquet. Et le prix n’est mal­heureuse­ment pas un gage de qual­ité suff­isant. Les ali­ments carnés ne sont donc pas moins « arti­fi­ciels », dans leur majorité, que les pro­duits végés. Et pour la qual­ité san­i­taire, les céréales et légu­mineuses n’ont cer­taine­ment rien à envi­er aux déchets de l’industrie de la viande incor­porés dans la plu­part des ali­ments tout prêts.

Les valeurs affichées par les bilans nutri­tion­nels des ali­ments végés ou carnés ren­seignent sur les besoins cou­verts par l’aliment. Du moins en théorie, car ce qui est présent dans le pro­duit n’est pas for­cé­ment assim­i­l­able, une réserve émise plus par­ti­c­ulière­ment pour les ali­ments végés fab­riqués sur une base riche en ami­dons et glu­cides, plus dif­fi­cile à adapter au sys­tème diges­tif des car­ni­vores. Si la nour­ri­t­ure indus­trielle peut heurter un cer­tain sens de la « bonne bouffe », on peut aus­si lui recon­naître quelques mérites : elle est facile d’accès, pra­tique, économique, et per­met de lim­iter les erreurs de dosage, par­ti­c­ulière­ment en micronu­tri­ments. Un même pro­duit peut cepen­dant avoir des effets dif­férents selon les indi­vidus, et végé ou pas, il faut par­fois tester plusieurs mar­ques avant de trou­ver son bon­heur. De même, cer­tains com­pagnons trou­veront aisé­ment leur compte avec des ali­ments végé­taux, et d’autres pas. Logique­ment, la plu­part des ali­ments tout prêts ten­dent vers des valeurs com­pa­ra­bles pour des pro­duits de même gamme. On choisit donc aus­si selon la liste des ingré­di­ents, le prix et le bilan écologique du pro­duit.

Maître et cuis­tot ?

Toute­fois, si on se sent l’âme con­quérante, on peut ten­ter le fait-mai­son. Et retrou­ver l’exaltation par­fois tein­tée de per­plex­ité de sa pro­pre tran­si­tion ali­men­taire… On trou­ve ain­si sur inter­net des recettes végé­tari­ennes et végé­tal­i­ennes cal­i­brées pour chiens et chats, la plu­part mis­es à dis­po­si­tion par des maîtres végéta*iens[3]. Les com­plé­ments ali­men­taires indis­pens­ables y sont inté­grés. Comme en ali­men­ta­tion humaine, des infor­ma­tions solides et un dosage soigné sont req­uis pour espér­er le sans-faute.

Dessin : Alem Alquier

Acquérir des con­nais­sances en nutri­tion ani­male est un atout pour rem­plir en con­nais­sance de cause et avec sérénité la gamelle de ses com­pagnons non-humains. Il fau­dra alors du temps, de la per­sévérance et quelques com­pé­tences sci­en­tifiques, pour trou­ver des sources con­cor­dantes et démêler le per­ti­nent de l’insuffisant. Les végés ont de quoi guet­ter avec un intérêt renou­velé les pro­grès des vian­des syn­thé­tiques et in vit­ro

Chang­er de régime, mode d’emploi

Chiens et chats ne sont guère gas­tronomes, la nou­veauté a même plutôt ten­dance à les ren­dre méfi­ants. De plus, leur sys­tème diges­tif s’accoutume à une nour­ri­t­ure iden­tique au fil du temps : un change­ment gradu­el facilite l’adaptation de la flo­re intesti­nale. Com­ment s’y pren­dre pour leur faire accepter de nou­velles cro­quettes, ou chang­er tout à fait de régime ?

S’il s’agit de chang­er pour un ali­ment sim­i­laire, c’est assez sim­ple, surtout pour les chiens. Une por­tion de nou­velle nour­ri­t­ure à côté de la gamelle habituelle peut suf­fire à mod­i­fi­er l’habitude en quelques jours, voire sur un seul repas. Il faut toute­fois veiller à ne pas aug­menter la quan­tité totale, et retir­er ce qui n’aura pas été con­som­mé pour tou­jours présen­ter une nour­ri­t­ure fraîche.

On peut aus­si recourir à des ingré­di­ents appé­tents, comme la lev­ure ou les huiles végé­tales, ou tiédir légère­ment une pâtée. Cer­tains pré­conisent une journée de jeûne pour les chiens, en lais­sant de l’eau fraîche à dis­po­si­tion : un meilleur appétit aug­mente l’attrait du nou­v­el ali­ment.

Pour les chats, plus méfi­ants, ou quand le change­ment est plus impor­tant, par exem­ple pour pass­er à une ali­men­ta­tion végé­tale, une tran­si­tion douce est préférable pour éviter les désor­dres diges­tifs. Par exem­ple, en con­ser­vant trois parts des cro­quettes habituelles pour une part des nou­velles. On main­tient ce ratio trois à cinq jours selon la sen­si­bil­ité de l’animal. Puis on fait moitié-moitié pour quelques autres jours, jusqu’à pro­pos­er une gamelle entière­ment rem­plie du nou­v­el ali­ment. Si ça coince, on reprend à l’étape précé­dente, éventuelle­ment en intro­duisant la nou­velle nour­ri­t­ure plus pro­gres­sive­ment.

Si votre chat reste réfrac­taire au change­ment, la cro­quette nou­velle peut com­mencer par s’inviter en dehors des repas : quelques-unes dans un tun­nel de jeu, ou cachées dans des jou­ets type pot de yaourt, l’aideront à se famil­iaris­er.

 

Pour aller plus loin

Notes:
[1] http://aequoanimo.com/animaux/chats-errants.htm, https://animaux.toutcomment.com/article/combien-d-annees-peut-vivre-un-chat-4573.html
[2]
http://blog.cuisine-a-crocs.com/2016/01/23/un-chien-peut-il-etre-vegetarien,
http://blog.cuisine-a-crocs.com/2016/01/24/un-regime-vegetarien-ou-vegan-est-il-adapte-au-chat, http://conseilsveterinaire.com/docteurpuis-je-mettre-mon-chat-sous-un-regime-vegetarien.
[3] Par exemple http://vegechat.online.fr.

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