Un article paru dans Virage n°10. Propos recueillis par Sarah Champagne et Isabelle Richaud.

Impossible de parler d’agriculture végane sans évoquer le projet Vtopia, un lieu d’expérimentation situé à proximité de Liège en Belgique. Objectif affiché : démontrer qu’une agriculture respectueuse des animaux, des humains et de la planète est possible à grande échelle. Nous avons eu la chance de rencontrer son fondateur, l’expert agronome Benoît Noël.

Pourrais-tu expliquer la genèse et les objectifs de Vtopia ?

L’idée de Vtopia est née en 2016 de discussions entre mon ami Fabrice Derzelle, fondateur de Végétik, et moi-même, agronome et porteur de projets en agriculture durable, sur les désastres de l’élevage et la nécessité de développer un autre modèle d’agriculture. Par la suite, en juin 2020, nous avons trouvé un terrain de 2,6 ha et démarré le projet avec l’aide de mon association, Jardinier du Monde, avec l’idée de créer une ferme pilote qui pourrait ensuite être dupliquée et adaptée.

À Vtopia, nous voulons démontrer qu’une agriculture à la fois végane, sociale et agro-écologique est possible. Il s’agit aussi de créer un espace de rencontre et de dialogue entre véganes et non véganes autour de l’agriculture du vivant. Nous pensons que pour être crédible, la communauté végane ne doit pas rester « hors sol » et cantonnée dans un choix de consommation, il faut en quelque sorte qu’elle soit en mesure de se nourrir elle-même. Et le projet de société qu’est le véganisme doit aussi inclure les agriculteurs et la question de la production alimentaire.

L’agriculture végane ne fait-elle pas déjà l’objet de pratiques éprouvées ? Est-elle si compliquée qu’elle ait besoin d’être expérimentée ?

De par le monde il existe quelques centaines de fermes véganes, dont la plupart sont de très petite taille ; toutefois ces démarches restent ultra-minoritaires et elles peinent à se développer. La tâche est d’ampleur : il s’agit ni plus ni moins d’inventer une nouvelle agriculture, ce qui n’arrive pas tous les millénaires ! Nous pensons que le moment est venu pour le faire, car il y a actuellement une conjonction de progrès techniques et de compréhension des écosystèmes cultivés, qui nous permet d’imaginer une agriculture végane très performante et ultra-écologique. Toutes les pièces du module sont sur la table, il suffit de les assembler pour enclencher une révolution agricole.

Et pour cela, il faut passer de la théorie à la pratique. Je peux par exemple vous expliquer qu’il est plus efficace d’associer les arbres avec d’autres cultures (agroforesterie) mais il subsistera toujours un doute : l’arbre ne fera-t-il pas trop d’ombre aux légumes ? Puisera-t-il l’eau nécessaire aux cultures ? Et même : les oiseaux qui y nicheront mangeront-ils toutes les graines ? Pour lever ce doute je dois vous démontrer qu’avec certaines densités d’arbres plantés, tout se passe bien pour les salades qui poussent en dessous..

Peux-tu expliquer certains des principes et techniques agricoles mis en œuvre à Vtopia ? Comment remplacez-vous le fumier ?

D’un point de vue technique, il y a plusieurs concepts fondamentaux sur lesquels nous allons construire cette nouvelle agriculture végane. Tout d’abord il s’agit d’un renversement d’alliance : au lieu de faire alliance avec des proies (les herbivores que nous élevons généralement), nous allons faire alliance avec des prédateurs qui sont ceux qui contrôlent naturellement les ravageurs des cultures : renards, hérissons, oiseaux prédateurs, batraciens, insectes entomophages… Si on n’élève pas de poules, le renard peut plus facilement être vu comme un allié qui contrôle les populations de mulots par exemple. Nous allons donc créer des abris pour accueillir la faune sauvage et favoriser la présence naturelle de prédateurs sur nos parcelles.

Ensuite, nous mettons à profit les recherches récentes sur l’agroforesterie moderne et sur l’agriculture du vivant : couverts végétaux, non-labour, sol vivant… Ces réflexions permettent d’envisager les principes de la permaculture à très grande échelle et avec un regard très scientifique. Ceci permet de construire des écosystèmes de production autonomes et totalement durables. Ces principes peuvent être combinés avec ceux du maraîchage bio-intensif qui permettent de maximiser les rendements et donc d’alimenter énormément de personnes et de générer des revenus sur de très petites surfaces de culture, dans le respect de l’environnement. C’est important, car une agriculture extensive suppose que les humains doivent cultiver une grande part des terres disponibles pour se nourrir, alors qu’une agriculture intensive est plus compacte, elle permet de laisser de plus grandes surfaces à la vie sauvage.

S’agissant d’agriculture végane, l’enjeu fondamental est bien sûr de ne pas dépendre des fumiers issus de l’élevage ou encore d’engrais bio en sac qui sont en partie produits au départ de déchets d’abattoirs. Or nous avons actuellement de nouvelles possibilités offertes par l’invention des broyeurs à branches et la mécanisation du foin. Ces technologies nous permettent d’envisager de nourrir les vers de terre et toute la vie des sols au moyen de branches broyées fraîches et de foin de façon très performante. Nous comprenons aussi très bien comment le sol vivant nourrit les plantes et prend soin d’elles. Il y a des réflexions récentes très importantes sur la nécessité d’utiliser des matières fraîches et donc non compostées pour nourrir la vie du sol. Ceci permet d’accroître considérablement la performance de ce modèle agricole et donc de le développer à grande échelle, ce qui est le but politique du projet.

Tu parlais d’agriculture sociale. De quoi s’agit-il ?

Le projet Vtopia a aussi vocation à s’inscrire en harmonie avec son territoire. Nous sommes situés dans un endroit très emblématique, nous avons vue sur une ancienne énorme usine désaffectée. Ce chancre industriel symbolise pour nous le passé et Vtopia l’avenir du développement humain. Vtopia jouxte aussi un étang magnifique qui est une formidable réserve de biodiversité, une zone de nidification exceptionnelle, il y a des castors, le chant des batraciens est assourdissant depuis le printemps jusqu’à l’automne… Vtopia est conçu comme une zone de transition entre cet espace de nature sauvage et le monde des humains, Vtopia étant une zone de biodiversité cultivée, un écrin de protection du monde sauvage. Ensuite, entre l’ancienne usine et Vtopia il y a un quartier populaire, le monde des humains et leurs jardins, mais aussi les consommateurs de nos produits qui ont une vue permanente sur ce que nous faisons. Ils peuvent librement se balader sur le site, y venir cueillir leurs produits à prix réduit, ou contribuer à des chantiers participatifs d’agriculture urbaine. Dès le départ, l’accueil du quartier a été excellent et de nombreuses personnes des environs viennent participer au projet d’une façon ou d’une autre.

Vtopia est aussi né d’une alliance novatrice avec un promoteur immobilier, la société Matexi, qui possède le terrain et nous a concédé un bail rural de cinquante ans visant notamment à préserver l’étang et à le valoriser. Il avait prévu dans son projet une zone verte appelée « paysage productif et éducatif » et nous l’avons convaincu de consacrer cette zone sanctuarisée à l’agriculture végane, ce qui a été inscrit dans les clauses du contrat.

Quelles perspectives vois-tu à court et moyen terme pour Vtopia ?

À court terme nous devons trouver les moyens, essentiellement financiers, mais aussi humains pour développer le site dans ses dimensions écologique et d’espace d’accueil : nous voulons notamment planter 3500 arbres, creuser plusieurs mares, implanter des haies fruitières, construire un petit bâtiment qui serve d’espace de formation,…

À moyen terme, nous espérons nouer des collaborations pour développer les nombreuses dimensions techniques et essaimer. Nous espérons pouvoir devenir un espace d’émulation autour des questions soulevées par le développement d’une agriculture végane : mise au point fine des techniques de production, développement des plans de culture en fonction des besoins alimentaires d’un régime végane, développement d’outils de diffusion des concepts… Un des objectifs du projet est de créer un dialogue fraternel entre le monde du véganisme et celui de l’agriculture et donc de participer à des rencontres d’agriculteurs et d’en organiser sur le site.

 

Soutenir Vtopia

Pour mener à bien ses actions, l’association Vtopia a besoin de ressources financières. Pour soutenir le projet, rendez-vous sur la campagne de financement participatif jusqu’au 18 septembre.

 

Pour aller plus loin :

Visioconférence sur l’agriculture végane : l’AVF reçoit Benoît Noël.

 


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