Le soja et l’élevage : une relation lourde de conséquences environnementales et humaines

8 min
3 mai 2022
Isabelle Richaud

Un article de la revue ViraGe n°11.

En Amérique du Sud, l’expansion des plantations de soja destinées à l’industrie mondiale de l’élevage a des impacts environnementaux et sociaux – locaux comme globaux – pour le moins dramatiques. De vastes zones forestières ont été et continuent d’être détruites à la faveur des monocultures de soja, contribuant à la destruction d’une biodiversité incomparable, à la pollution de l’environnement local, au relargage d’émissions de gaz à effet de serre et à l’accaparement des terres des populations autochtones.

La production mondiale de soja connaît une croissance remarquable depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Elle a été multipliée par plus de dix depuis les années 1960, passant d’environ 26 millions de tonnes à 330 millions de tonnes par an1. Jusqu’alors concentrée en Asie, la production de soja s’est développée aux États-Unis puis en Amérique latine au cours des années 1970. Dès 1975, la production totale de l’Amérique latine, avec pour principaux producteurs le Brésil et l’Argentine, s’est mise à dépasser celle de l’Asie2. Le Brésil représente désormais à lui seul 30 % des cultures mondiales de soja3.

Loin d’être due à un engouement soudain des Latino-Américains pour le tofu, cette croissance de la production a été tirée par l’exportation vers le reste du monde. Non pas que celui-ci ait découvert les bienfaits du tempeh, mais bien plutôt l’efficacité des protéines de soja, sous forme de tourteaux, pour nourrir des animaux d’élevage toujours plus nombreux. L’explosion de la demande mondiale de soja s’explique donc par la croissance de la production et de la consommation de produits d’origine animale.

L’élevage, principal consommateur de soja

En effet, l’élevage constitue de loin le premier utilisateur de soja. On estime que 87 % du soja importé par l’Union européenne (qui constitue le deuxième importateur de soja juste derrière la Chine) est destiné à l’alimentation animale. Cet usage se décline pour près de 50 % pour la volaille, 24 % pour les cochons, 16 % pour les vaches laitières et 7 % pour les bovins allaitants ; le reste (4 %) sert aux poissons d’élevage et à la production d’autres viandes. Autrement dit, consommer de la viande, des produits laitiers, des œufs et du poisson revient à consommer indirectement du soja. En raison de l’inefficacité intrinsèque à la production de viande, la quantité de protéines végétales nécessaire pour produire de la viande dépasse nettement la quantité de protéines animales produites. Résultat, si l’on prend en compte le seul soja : manger 100 g de blanc de poulet implique de consommer 109 g de soja.

En 2019, 66 % des tourteaux de soja importés par la France provenaient du Brésil, qui est donc de loin notre premier fournisseur, avec plus de 2 millions de tonnes par an4. Au niveau de l’UE, le soja importé provient à 37 % du Brésil et à 29 % de l’Argentine5. Cette dépendance de l’élevage au soja sud-américain a des implications environnementales et humaines dramatiques, comme le dénoncent régulièrement des ONG comme Greenpeace, Mighty Earth et Canopée (voir article suivant).

Des dégâts multiples trop souvent ignorés

La culture du soja est la deuxième cause de déforestation dans le monde après l’élevage. Entre 2006 et 2017, 220 000 km2 ont été défrichés en Amazonie et dans le Cerrado, soit l’équivalent de la moitié de la France métropolitaine, dont la majorité est destinée aux pâturages et 10 % aux cultures de soja6. Greenpeace estime que le soja représente près de la moitié de la déforestation liée à l’ensemble des importations européennes. L’expansion du soja se réalise en effet depuis plusieurs décennies au détriment de la forêt primaire, ou sur des terres antérieurement déforestées pour faire de la place au pâturage. Le Cerrado, un biome de 200 millions d’hectares de savane arborée et de forêts tropicales situé dans la région brésilienne du Matopiba, est particulièrement exploité. Il a perdu la moitié de sa végétation d’origine à coups d’incendies volontaires (légaux ou illégaux) et de bulldozers. Le Gran Chaco, la deuxième plus grande forêt d’Amérique du Sud après la forêt amazonienne, est une autre victime de taille.

Cette expansion agricole est d’autant plus dommageable que les forêts détruites représentent une source de stockage de carbone sans pareille, contribuant donc à limiter le changement climatique. Elles abritent aussi la plus grande biodiversité au monde avec de nombreuses espèces endémiques (telles que le petit tatou velu ou encore le fourmilier géant, et d’autres espèces emblématiques comme le jaguar). Ces zones procurent également l’habitat et les ressources vitales à de nombreuses populations autochtones, qui se retrouvent parfois violemment expulsées de leur territoire.

Et les dégâts ne s’arrêtent pas là. Les monocultures de soja contribuent à tasser les sols ; elles nécessitent d’importantes quantités d’engrais chimiques et de pesticides toxiques comme le glyphosate, et sont pour la plupart génétiquement modifiées (notamment pour résister aux pesticides). Comme le souligne Greenpeace, plus d’un tiers des pesticides actuellement autorisés au Brésil ne seraient pas autorisés dans l’UE, et aucune des variétés de soja génétiquement modifié cultivées au Brésil et en Argentine n’est autorisée à être cultivée dans l’UE, quand bien même elles y sont largement importées.

Cet usage massif de substances chimiques pollue les sols, l’eau et les rivières et entraînerait une augmentation du nombre de malformations congénitales, de cancers et de maladies respiratoires chez les populations riveraines, selon des témoignages glaçants recueillis par l’ONG Mighty Earth : « De plus en plus d’enfants naissent avec beaucoup de problèmes […]. Des enfants sans mains ou sans jambes, qui ne parlent pas. Ce soja contient beaucoup de poison »7.

Loin de bénéficier de compensations, les victimes de l’expansion du soja font face à la pression des producteurs et des autorités locales, pour qui cette industrie est une énorme poule aux œufs d’or. L’ultra-conservateur président brésilien Jair Bolsonaro est revenu sur les engagements de ses prédécesseurs en faveur de la lutte contre la déforestation, et va jusqu’à encourager les agriculteurs à mettre le feu à la forêt. Résultat, la déforestation s’intensifie depuis quelques années en dépit d’une prise de conscience croissante et des engagements climatiques de l’ensemble des pays du monde… y compris le Brésil.

Vers une timide prise de conscience politique

Cette prise de conscience pousse depuis quelques années les responsables politiques européens à prendre le sujet (presque) au sérieux. En France, la Stratégie nationale pour la déforestation importée, publiée en 2018, comporte plusieurs mesures portant spécifiquement sur le soja, qui a été identifié comme la commodité agricole pour laquelle l’empreinte forêt de la France est la plus forte. Elle prévoit une collaboration avec les services douaniers et un suivi satellitaire du couvert forestier afin d’alerter les entreprises volontaires importatrices de soja sur la probabilité que leur approvisionnement soit issu de la déforestation ou de la conversion d’écosystèmes naturels.

La France compte surtout sur son plan « protéines végétales », lancé fin 2020, pour réduire sa dépendance vis-à-vis du soja importé, à travers le développement des cultures de légumineuses sur notre territoire. L’objectif d’une indépendance totale semble toutefois inenvisageable, puisqu’il faudrait mobiliser 11 980 km² supplémentaires, ce qui reviendrait à multiplier par près de 8119 la surface actuellement dédiée à la culture du soja en France. Cela équivaudrait à cultiver du soja sur la quasi-totalité des terres agricoles du Morbihan, des Côtes d’Armor et du Finistère réunis. Réduire la part du soja dans l’alimentation animale est un autre levier possible, mais qui se heurte à la moindre teneur en protéines, la moindre digestibilité et le coût plus important d’alternatives aux tourteaux de soja telles que le pois.

Pour arrêter de contribuer à la déforestation liée au soja, la réduction de la production et de la consommation de viande reste décidément une solution incontournable. Paradoxalement, une alternative de choix à la consommation de viande est la consommation… de soja. Loin de contribuer aux dégâts causés par celui importé pour l’élevage, le développement de soja destiné à l’alimentation humaine constitue au contraire une opportunité majeure pour l’environnement et pour l’agriculture française, comme l’expliquent les pages qui suivent.

Notes

  1. http://www.fao.org/faostat/fr.
  2. Shurtleff William, Aoyagi Akiko. History of World Soybean Production and Trade, Soyfoods Center, Lafayette, California, 2004 – Repris de : Soja, Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement, 2016, https://unctad.org/fr/system/files/official-document/INFOCOMM_cp10_SoyaBeans_fr.pdf.
  3. www.deforestationimportee.fr/fr/produits/soja-4.
  4. Canopée, 2020. « Mettre fin aux importations de soja issu de la conversion d’écosystèmes naturels d’Amérique du Sud », www.deforestationimportee.fr/sites/default/files/2020-11/Rapport-SOJA_09-2020-1.pdf
  5. Greenpeace, 2019. « Mordue de viande : L’Europe alimente la crise climatique par son addiction au soja » www.greenpeace.fr.
  6. Meat Atlas 2021: Facts and figures about the animals we eat,  Heinrich-Böll-Stiftung, Friends of the Earth Europe and BUND, eu.boell.org/meatatlas.
  7. Mighty Earth, 2018. « Quand la déforestation s’invite à notre table ». mightyearth.org
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