Un article paru dans la revue Alternatives végétariennes n°133 — automne 2018. Par Isabelle Richaud, coordinatrice de la Commission Écologie de l’AVF.

Dans un rap­port inti­t­ulé « Émis­sions impos­si­bles » pub­lié en juil­let dernier, l’IATP (Insti­tut pour l’agriculture et la poli­tique com­mer­ciale) et l’ONG GRAIN dénon­cent l’impact des plus gross­es entre­pris­es de viande et de pro­duits laitiers sur le cli­mat, et leur manque de trans­parence sur les émis­sions de gaz à effet de serre dont elles sont respon­s­ables.

 

Si les poli­tiques et les dis­cours liés à la préser­va­tion du cli­mat se focalisent générale­ment sur la respon­s­abil­ité des éner­gies fos­siles (pét­role, gaz, char­bon), ce rap­port démon­tre que les émis­sions de gaz à effet de serre (GES) du secteur de la viande et des pro­duits laitiers pour­raient bien­tôt sur­pass­er celles qui relèvent du secteur énergé­tique. D’ores et déjà, les émis­sions de GES dont sont respon­s­ables les cinq pre­mières entre­pris­es du secteur de la viande et des pro­duits laitiers sont supérieures à celles de grands pétroliers comme Exxon­Mo­bil, BP ou Shell (Fig­ure 1).

 

 

 

Si la crois­sance de la con­som­ma­tion de viande et de pro­duits laitiers se pour­suit au rythme prévu, ce secteur pour­rait devenir le plus gros pol­lueur dans l’absolu, et absorber d’ici à 2050 plus de 80% du « bud­get » annuel d’émissions de gaz à effet de serre com­pat­i­ble avec la lim­i­ta­tion du réchauf­fe­ment cli­ma­tique à 1,5 °C (soit 13 Gt d’équivalent CO2) (Fig­ure 2).

La plu­part des géants mon­di­aux de la viande et des pro­duits laitiers ne déclar­ent pas ou sous-déclar­ent leurs émis­sions de GES, et peu s’engagent à les réduire.

Pourquoi ces don­nées font-elles aujourd’hui fig­ure de révéla­tion, à l’heure où les entre­pris­es les plus pol­lu­antes sont soumis­es à des régle­men­ta­tions strictes en matière de compt­abil­i­sa­tion et d’objectifs de réduc­tion des émis­sions de gaz à effet de serre ? La plu­part des 35 plus gross­es entre­pris­es du secteur de la viande et des pro­duits laitiers ne seraient pas trans­par­entes sur leurs émis­sions et notam­ment sur celles de leur chaîne d’approvisionnement, qui représente « entre 80 et 90% des émis­sions réelles du secteur ». Seules qua­tre d’entre elles four­nissent des esti­ma­tions com­plètes de leurs émis­sions de GES.

Le lob­by­ing poli­tique auquel se livrent ces géants de la viande explique en grande par­tie l’exonération dont ils béné­fi­cient en matière d’efforts envi­ron­nemen­taux. Le rap­port de GRAIN et de l’IATP dresse un con­stat acca­blant sur « l’omniprésence des grands pro­duc­teurs de viande et de pro­duits laitiers dans les cer­cles poli­tiques gou­verne­men­taux et, par con­séquent, leur influ­ence sur les poli­tiques liées à l’agriculture et au change­ment cli­ma­tique. »

Les deux organ­ismes à l’origine de ce rap­port met­tent égale­ment en lumière le rôle du com­merce inter­na­tion­al, favor­able aux géants de la viande et des pro­duits laitiers, dans l’accroissement glob­al de la con­som­ma­tion de ces pro­duits, en Chine par exem­ple : « la surabon­dance de lait en poudre, de lac­tosérum et d’autres pro­duits laitiers sur le marché inter­na­tion­al a créé une vague de pro­duits laitiers trans­for­més qui inon­dent le marché chi­nois et rem­pla­cent les ali­ments non laitiers tra­di­tion­nels, dont beau­coup sont rich­es en cal­ci­um. »

Le rap­port souligne que l’amélioration de la pro­duc­tiv­ité, sur laque­lle tablent sans plus de détail ces entre­pris­es pour réduire leur impact cli­ma­tique, en plus d’être à l’origine d’un cal­vaire pour les ani­maux, ne sera pas en mesure de résoudre le prob­lème. Il plaide donc pour une réduc­tion sig­ni­fica­tive de la pro­duc­tion et de la con­som­ma­tion de viande et de lait, notam­ment dans les pays des plus gros pro­duc­teurs et con­som­ma­teurs : les pays de l’Union européenne, les États-Unis, le Cana­da, le Brésil, l’Argentine, l’Australie, la Nou­velle-Zélande et la Chine, qui représen­tent à eux seuls plus de 60% des émis­sions de GES du secteur. Les deux organ­ismes deman­dent à ce que les États cessent de sub­ven­tion­ner ces multi­na­tionales et régu­lent mieux cette indus­trie afin de dimin­uer leur pro­duc­tion et de les respon­s­abilis­er par rap­port à leurs émis­sions de GES, tout en assur­ant une meilleure rémunéra­tion de leurs four­nisseurs.

« Il n’y a pas de viande bon marché », déclare She­fali Shar­ma, direc­trice de l’IATP. « Pen­dant des décen­nies, la pro­duc­tion en masse de viande et de pro­duits laitiers a été ren­due pos­si­ble par des agricul­teurs sous-payés, des tra­vailleurs sur­ex­ploités et des con­tribuables payant les fac­tures de la pol­lu­tion de l’air, de la terre et de l’eau. Il est temps que nous réal­i­sions que la sur­con­som­ma­tion est directe­ment liée aux sub­ven­tions que nous accor­dons à l’industrie pour con­tin­uer à débois­er, à épuis­er nos ressources naturelles et à causer un risque majeur pour la san­té publique à tra­vers la sur-util­i­sa­tion des antibi­o­tiques. Ce rap­port démon­tre à quel point cette indus­trie a une part de respon­s­abil­ité tout aus­si impor­tante dans le change­ment cli­ma­tique. »

 

> Pour aller plus loin : (re)découvrez l’interview col­lec­tive de l’ONG GRAIN sur l’origine, le con­tenu et les suites de son rap­port sur www.vegetarisme.fr/rapport-grain-iatp-2018