Comment les grandes entreprises du secteur de la viande et des produits laitiers réchauffent la planète 1Dans un rapport édifiant intitulé « Émissions impossibles » publié en juillet dernier, l’ONG GRAIN et l’IATP (Institut pour l’agriculture et la politique commerciale) dénoncent l’impact des plus grosses entreprises de viande et de produits laitiers sur le climat, et leur manque de transparence sur les émissions de gaz à effet de serre dont elles sont responsables. L’équipe de GRAIN a répondu à nos questions sur ce rapport.

Propos recueillis par Isabelle Richaud, coordinatrice de la commission Écologie de l’AVF.

Comment les grandes entreprises du secteur de la viande et des produits laitiers réchauffent la planète

[AVF] Qu’est-ce qui a motivé l’élaboration de ce rapport? Quels constats sont à son origine?

[Équipe GRAIN] Les gens sont de plus en plus conscients que la production de la viande et des produits laitiers contribue au dérèglement climatique. Un petit nombre de grands groupes industriels domine ce secteur d’activité dans le monde, et ils font pression pour qu’il y ait des politiques et des accords commerciaux qui facilitent la croissance de leurs ventes. Nous avons donc voulu avoir une idée plus précise à la fois de l’empreinte climatique véritable de ces entreprises, et de ce qu’ils mettent en place pour faire face au changement climatique.

Nous avons trouvé que la quantité des émissions de gaz à effet de serre produites par ces grands producteurs de viande et de produits laitiers est énorme, comparable aux émissions produites par le secteur énergétique. Cela signifie qu’on doit absolument prendre en compte leurs activités si on veut être efficace dans la lutte contre le changement climatique. Ces entreprises elles-mêmes ne font pas grand-chose pour réduire leur impact climatique. Beaucoup d’entre elles n’ont pas de plan d’action et ne publient même pas de chiffres sur leurs émissions. Et la plupart de celles qui publient ou qui ont des plans d’action ignorent l’amont de la chaîne, c’est-à-dire la respiration des vaches ou la production d’aliments pour le bétail, par exemple. Or ces émissions-ci représentent 80 à 90% des émissions de gaz à effet de serre de ces entreprises, qui restent déterminées à accroître leurs ventes. C’est cette combinaison – chaine d’approvisionnement non prise en compte et objectif de croissance de la production – qui grève notre capacité à faire réellement face au dérèglement climatique.

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Vous estimez que les émissions de GES dont sont responsables les 5 premières entreprises du secteur de la viande et des produits laitiers sont supérieures à celles de grands pétroliers comme Exxon, BP ou Shell. Pourtant, les politiques et les discours environnementaux focalisent largement leur attention sur le secteur énergétique. Pourquoi la responsabilité climatique de la production de viande et de produits laitiers passe-t-elle autant inaperçue ?

Notre but n’est pas de minimiser le rôle du secteur énergétique comme cause du changement climatique. Mais il est important que les gens comprennent qu’on ne peut plus se limiter à observer des secteurs comme l’énergie et le transport. Si l’on veut éviter les graves impacts du changement climatique, on doit s’attaquer à la question des systèmes alimentaires – et pas seulement l’impact de la viande et des produits laitiers. Il ne doit pas y avoir de barrière qui sépare l’alimentation de l’énergie, quand il s’agit de nos actions pour faire face aux dérèglements climatiques, elles sont intimement liées. Sachez, par exemple, que l’un des plus importants usages du gaz de schiste, c’est la production des engrais azotés pour la production agricole. Les pistes de solutions sont similaires dans les deux domaines : on doit entamer une transition vers des systèmes locaux de production, qui produiront moins d’émissions climatiques. Et on doit mettre les grandes groupes industriels, qui ne cherchent qu’à maintenir le statu quo, hors jeu.

Vous évaluez aussi que la consommation de viande et de produits laitiers, si elle continue de croître au rythme actuel, pourrait représenter 80% des émissions globales de GES d’ici 2050. L’amélioration de l’efficacité de la production de viande et de produits laitiers est-elle en mesure de compenser cette augmentation de la consommation ? Quel est le rôle des changements d’habitudes alimentaires ?

Nous disons que les émissions provenant de la production de la viande et des produits laitiers pourraient atteindre 80 % de notre budget carbone d’ici 2050. Le budget carbone est la quantité d’émissions de gaz à effet de serre que la planète peut produire si on veut rester en deçà d’une augmentation des températures de 1,5 degrés. Rien de ce qu’on a observé ne nous permet de croire que l’augmentation de la production de la viande et des produits laitiers sera compensée par des ajustements techniques. Ceci est d’autant plus vrai quand on considère que la plupart de cette augmentation se fait dans des pays exportateurs, déjà en surproduction, où dominent des systèmes de production hautement industrialisés. Pour réduire les émissions globales, ces pays-là doivent réduire la production animale. Et ils doivent réduire aussi leur consommation, puisqu’ils consomment énormément de protéines animales par personne. On a besoin d’une transition dans ces pays vers des systèmes alimentaires où l’on consomme une quantité modérée de viande et de produits laitiers, provenant des petits exploitants agricoles et des marchés locaux.

Quelles suites peut-on attendre à votre publication ? Une réaction politique favorable à vos recommandations est-elle envisageable ?

Nous espérons que ce rapport attire l’attention vers ces géants industriels de la viande et des produits laitiers, et que l’on s’interroge vraiment sur leur position dominante. Ces entreprises ont une part importante de responsabilité vis-à-vis de la situation dramatique dans laquelle on se trouve. Leurs pratiques sont brutales pour les éleveurs, les consommateurs, les animaux et l’environnement. Le dérèglement climatique fait que la nécessité de changer les choses devient plus urgent. Nous espérons que les gens comprendront mieux l’intérêt de ces groupes à contourner les vrais changements dont on a besoin. Et qu’ils se rendent compte qu’il y a des pistes vers de vraies solutions, qui auraient des impacts positifs pour tout le monde, y compris pour les éleveurs et les travailleurs agricoles. On pourrait, en fait, résoudre un certain nombre de problèmes créés par le système alimentaire industriel, et pas seulement le changement climatique.

>> Télécharger le rapport « Émissions impossibles ».