Un article paru dans la revue Virage n°2 — été 2019. Par Isabelle Richaud, coordinatrice de la commission Écologie de l’AVF.

La production principale de l’élevage n’est pas la viande, ni le lait, ni les œufs, mais les déjections des animaux. D’ici à 2030, près de 5 milliards de tonnes d’excréments pèseront chaque année sur la planète, la majeure partie provenant des animaux d’élevage1. Aperçu des conséquences environnementales et sanitaires.

LEXIQUE

Effluents d’élevage : ensemble des déjections animales, comprenant le lisier et le fumier. Lisier : matière liquide composée uniquement d’excréments et d’urine des animaux.

Fumier : mélange du lisier avec la litière des animaux (foin ou paille notamment).

Purin : fraction liquide qui s’écoule du fumier mis en tas, composée des urines des animaux et d’eau.

Engrais : substances ajoutées au sol pour nourrir les plantes. Les engrais peuvent être organiques (d’origine animale ou végétale), ou bien minéraux (la plupart produits de manière synthétique). Les engrais d’origine animale peuvent être composés de fumier, lisier, farine d’os, cornes, sang, poissons, viande ou plumes. Enfin, le terme « engrais verts » désigne des plants de légumineuses, dont les racines ont la capacité à fixer l’azote atmosphérique dans le sol.

Problème n°1 : la santé humaine

Selon l’Organisation mondiale de la santé, la diarrhée est la deuxième cause de mortalité des enfants de moins de 5 ans dans le monde. Pour y remédier, des initiatives visant à mieux traiter les excréments humains se multiplient dans les pays en développement. Malgré les améliorations apportées, maladies et décès continuent d’y être constatés dans de nombreux pays. Cela pourrait s’expliquer par le fait que le problème serait lié non seulement aux déjections humaines, mais aussi à celles des animaux, avec lesquels les humains sont en contact direct2.

Les systèmes agricoles industriels, c’est-à-dire la plupart des systèmes dans le monde, permettent d’éviter ce contact direct avec les animaux d’élevage, mais ils génèrent d’autres types de problèmes en raison de la concentration des déchets produits. À moins qu’ils ne soient traités très rapidement, ces déchets dégagent des gaz nocifs tels que l’ammoniac, l’oxyde nitreux et le sulfure d’hydrogène3. L’inhalation de ces vapeurs toxiques en grande quantité peut être mortelle. Les personnes vivant à proximité de fermes industrielles sont davantage exposées à l’asthme chronique, à l’irritation des voies respiratoires, à l’immunodépression et même à des troubles de l’humeur4. Sans compter les désagréments causés par les odeurs émanant des fermes et lieux de stockage, qui peuvent porter sur des kilomètres.

Problème n°2 : la pollution de l’eau

D’énormes quantités d’eau sont utilisées à des fins de nettoyage des installations et de dilution des déjections afin de produire le lisier. Épandus comme engrais sur les cultures, ou se répandant dans l’environnement à l’occasion d’inondations, de déversements accidentels, voire de déversement délibéré (une pratique illégale dans de nombreux pays mais toujours courante), ces effluents empoisonnent les nappes phréatiques et les cours d’eau.

Les conséquences écologiques sont majeures. Le lisier apporte aux milieux aquatiques quantité de polluants : ammoniaque, cyanure, métaux lourds, résidus de médicaments dont les antibiotiques – ce qui contribue au problème grandissant d’antibiorésistance –, agents pathogènes microbiens tels que la salmonelle, et nutriments tels que le phosphore ou les nitrates. Dans les étendues d’eau, ces derniers sont responsables de la prolifération d’algues, qui libèrent des neurotoxines mortelles, véritable poison pour la faune sauvage et susceptibles de s’introduire dans la chaîne alimentaire.

CHIFFRES CLÉS

Plus de 300 millions de tonnes de fumier sont produites chaque année en France, soit plus de 800 000 tonnes par jour, c’est-à-dire 57 fois plus que les déjections d’origine humaine.

Une truie produit en moyenne 4,5 kg de déjections par jour.

Avec une moyenne de 50 kg par jour, la vache laitière est la plus grande productrice d’excréments.

(Sources : Banque mondiale, ministère en charge de l’écologie, Planetoscope)

Ce problème est bien connu en Bretagne, où les algues vertes dues à l’industrie porcine polluent les côtes et asphyxient plantes et animaux, mais aussi dans de nombreuses autres régions et en particulier en Chine, où le phénomène est encore plus menaçant. Dans ce pays où la production de protéines animales a presque été multipliée par cinq entre 1980 et 2010, plus de la moitié des lacs d’eau douce sont pollués, et l’on assiste à une recrudescence de maladies telles que le choléra5.

Problème n°3 : les émissions de gaz à effet de serre

Lors de leur décomposition, les déjections peuvent être une source importante de protoxyde d’azote et de méthane, des gaz à effet de serre particulièrement puissants (avec un pouvoir de réchauffement respectivement 298 et 28 fois plus puissants que celui du CO2) et même, pour le premier, destructeur de la couche d’ozone. Ces gaz sont à l’origine de la majeure partie de l’augmentation observée des émissions de gaz à effet de serre ces dernières décennies. De nombreux scientifiques soupçonnent les déchets animaux d’être une composante largement négligée du changement climatique.

Le fumier est-il indispensable en tant qu’engrais ?

La plupart des agronomes s’accordent pour considérer que les systèmes agricoles les plus efficaces et les plus respectueux de l’environnement sont ceux qui allient cultures et élevage sur une même exploitation. Dans ces systèmes, le fumier des animaux d’élevage est répandu sur les cultures comme engrais, ce qui permet de limiter ou d’éviter le recours à des intrants de synthèse. En théorie, rien n’oblige à exploiter les animaux qui fournissent ces engrais pour leur viande ou leur lait, mais bien sûr les agronomes et les agriculteurs ne s’embarrassent pas de ces considérations éthiques.

En outre, il est tout à fait possible de cultiver des végétaux sans aucun apport d’engrais d’origine animale, selon les principes de l’agriculture végane. Pour nourrir les plantes et enrichir le sol, celle-ci a recours aux engrais végétaux comme les purins de plantes, le compost (végétal ou d’origine humaine) et le paillage. La préservation de la biodiversité du sol grâce au couvert végétal, la rotation des cultures et la plantation de légumineuses limitent fortement le besoin d’apporter des nutriments au sol et aux plantes.

Autre caractéristique importante, la prise en compte des animaux sauvages par la présence de haies et de surfaces non cultivées : celles-ci servent d’habitats pour les oiseaux, les vers de terre, les abeilles et d’autres insectes ; elles permettent d’aérer le sol et en favorisant la pollinisation.
L’agriculture végane s’appuie le plus souvent sur les principes de l’agriculture biologique et sur une coopération avec le vivant, plutôt que sur l’exploitation maximale des ressources telle qu’elle est pratiquée par l’agriculture dominante aujourd’hui.

Les solutions

D’ici à 2030, la production fécale totale dans le monde contiendra environ 100 millions de tonnes de phosphore, 30 millions de tonnes de potassium et 18 millions de tonnes de calcium. Ces minéraux sont source de pollution lorsqu’ils sont trop concentrés dans l’environnement, mais ils peuvent aussi être utilement recyclés sous forme d’engrais. Toutefois, une grande partie du fumier répandu sur les cultures finit par polluer les eaux de surface comme les eaux souterraines, car la capacité des plantes et des sols à absorber ces minéraux se trouve rapidement saturée. De plus, il est peu probable que les quantités colossales de déjections, qui sont produites pour la plupart de manière concentrée dans les élevages industriels, puissent être facilement transportées et épandues sur les cultures qui en auraient l’utilité. En effet, l’utilisation du fumier comme engrais nécessite un entreposage particulier et une préparation adéquate qui comprend une phase de compostage. Enfin, notons que les déchets végétaux – notamment ceux issus des engrais verts – représentent une alternative précieuse et efficace, voire plus efficace et certainement moins polluante que le fumier selon les tenants de l’agriculture végane (voir encadré ci-dessus).

Une autre manière de recycler le fumier consiste à récupérer le méthane pour le convertir en biogaz, en électricité ou en chaleur à l’aide de générateurs également appelés méthaniseurs. Ces systèmes actuellement soutenus par les politiques publiques nécessitent toutefois des investissements importants, une maintenance constante et la construction de vastes entrepôts de fumier qui peuvent être sujets à des fuites. Pire, la méthanisation incite à produire plus de déchets pour rentabiliser les installations et est donc contraire au principe de prévention (produire moins de déchets).
Face à ces solutions imparfaites, une réduction drastique de la production animale apparaît comme un moyen incontournable de régler les nombreux problèmes générés par ce qui constitue la source de déchets la plus intarissable de notre système alimentaire.

Pour en savoir plus

  1. « Estimation of global recoverable human and animal faecal biomass », Nature Sustainability, 2018, www.nature.com/articles/s41893-018‑0167‑0.
  2. « Pathogens transmitted in animal feces in low-and middle-income countries », International Journal of Hygiene and Environmental Health, 2018, DOI : 10.1016/j.ijheh.2018.03.005.
  3. « Animal production and Nitrogen : Global trendsin growth and efficiency », Proceedings of the 2016 International Nitrogen Initiative Conference, Melbourne, 4–8 décembre 2016.
  4. « Examination of atmospheric ammonia levels near hog CAFOs, homes, and schools in Eastern North Carolina », Atmospheric Environment, 2007, https://doi.org/10.1016/j.atmosenv.2006.12.055 ; « Community Health and Socioeconomic Issues Surrounding Concentrated Animal Feeding Operations », Environmental health perspectives, 2007, DOI : 10.1289/ehp.8836 ; « School Proximity to Concentrated Animal Feeding Operations and Prevalence of Asthma in Students », Chest Journal, 2006, https://doi.org/10.1378/chest.129.6.1486.
  5. « China’s livestock transition : Driving forces, impacts,and consequences », Science advances, 2018, DOI : 10.1126/sciadv.aar8534 ; « Eutrophication of lake waters in China: cost, causes, and control », Environmental Management, 2010, DOI : 10.1007/s00267-010‑9440‑3.