Antibiorésistance et élevage : comprendre l’urgence pour agir

Un article paru dans ViraGe n°18 — août 2024

Par Gabrielle Dupuy et Elisabetta Lanciano, de la commission Nutrition-Santé de l'AVF.

La majorité des animaux dits de consommation ne vit pas dans des conditions propices à une vie saine. Au contraire, de nombreux facteurs sont réunis dans les élevages pour favoriser la multiplication des maladies contagieuses. L’usage des antibiotiques s’y est donc développé en même temps qu’il s’est imposé en médecine humaine. La production et la consommation de produits animaux contribuent ainsi à l’émergence de l’antibiorésistance, dont l’OMS (Organisation mondiale pour la santé) estime qu’elle pourrait être la première cause de mortalité d’ici à 2050.

De nombreuses molécules antibiotiques sont utilisées aussi bien en médecine humaine que pour un usage vétérinaire. On peut donc relever des points communs dans les conséquences des prescriptions d’antibiothérapie chez les humains et chez les animaux d’élevage. Une analyse de 2015, menée par le Centre d’études et de prospective pour le ministère de l’Agriculture, note que « les antibiorésistances sont un des risques majeurs de santé publique que l’intensification des élevages et la mondialisation des échanges ont contribué à accentuer ». Et ce phénomène est d’ampleur mondiale. La surutilisation des antibiotiques en élevage est un facteur-clé de la résistance des bactéries.
Dans les années 50, on s’est en effet aperçu que l’administration d’antibiotiques avait la particularité d’augmenter le rendement des exploitations (y compris dans les fermes piscicoles). On les ajoutait donc systématiquement dans l’eau et la nourriture. Depuis 2006, cet usage est interdit en Europe, et les importations de viande aux hormones sont également interdites depuis 2022. Cette administration longtemps indifférenciée a favorisé l’adaptation des bactéries, qui sont devenues résistantes à un nombre croissant de molécules antibiotiques. Les plans mis en place par l’ANSES depuis 2011 ont permis de réduire significativement la consommation d’antibiotiques dans l’élevage, et de noter un ralentissement des phénomènes d’antibiorésistance. Cependant, certains usages systématiques demeurent, par adjonction à la ration alimentaire – des fabricants d’aliments pouvant avoir le statut d’établissement pharmaceutique.

Qu’est-ce que l’antibiorésistance ?

En Europe, l’utilisation des antibiotiques en médecine vétérinaire et en médecine humaine cible des micro-organismes communs. Cet usage massif a conduit les pathogènes à s’adapter : l’antibiorésistance est l’émergence de bactéries qui deviennent insensibles aux traitements antibiotiques, les fameuses BMR (bactéries multirésistantes). Les conséquences sont multiples : les maladies infectieuses sont plus longues et plus difficiles à soigner. Par exemple, les patient·es présentant des surinfections bactériennes d’affections ORL (rhinite, grippe…) restent affaiblis plus longtemps, avec des symptômes persistants de toux et de fatigue. Des maladies courantes évoluent vers des complications, en particulier pour les patients les plus fragiles. Il devient donc nécessaire d’utiliser des médicaments plus puissants et plus onéreux, avec les effets secondaires associés. Les médecins constatent des décès causés par des infections bactériennes qui jusqu’alors pouvaient être traitées et déboucher sur une guérison : les autorités de santé estiment à 35 000 le nombre de décès directement imputables à l’antibiorésistance en Europe.
L’Institut Pasteur précise que la prise d’antibiotiques altère notre microbiome intestinal et augmente le réservoir de gènes de résistance que nous portons. En effet, l’antibiorésistance n’est pas propre aux bactéries responsables de la maladie traitée. Elle concerne aussi les bactéries essentielles à notre santé : toutes risquent de développer des résistances à la suite d’un usage excessif ou mal approprié des antibiotiques. Il est donc nécessaire de bien choisir l’antibiotique et de respecter les dosages.

Les conditions de vie des animaux en cause

En France, les élevages intensifs sont la norme : huit animaux « de bouche » sur dix en sont issus. Les conditions de vie éprouvent leur métabolisme, souvent fragilisé par une sélection génétique poussée dans une optique de rendement : concentration et promiscuité stressante, manque d’espace qui affaiblit notamment les muscles et les os, impossibilité d’avoir les comportements propres à l’espèce, sevrage précoce… La densité de population facilite la circulation des agents pathogènes, comme on a pu le voir dans les épisodes de plus en plus fréquents et violents de grippe aviaire.
L’antibiorésistance est un sujet qui lie la santé humaine et la santé animale, soulignant leur interdépendance. Les excès infligés aux animaux mènent l’ensemble de la médecine vers une impasse thérapeutique. La solution réelle : réduire et cesser de consommer des aliments qui proviennent des élevages. Et tant que durera l’élevage, le soumettre à des exigences croissantes de respect de la physiologie et de la santé des animaux.

 

Pour aller plus loin :

« L’antibiorésistance : pourquoi est-ce si grave ? », sante.gouv.fr.
« L’utilisation d’antibiotiques chez les animaux d’élevage est en hausse et constitue un danger pour les humains », Robert Hart, Forbes, 2023.
France Culture, Sciences Chrono, épisode « Antibiorésistance, la pandémie invisible », 28 octobre 2023.

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