Dr Michel Cymes — Crédit N. Guy­on

Réponse à l’alerte du Dr Michel Cymes sur les liens entre végétarisme et dépression

 

Le 15 févri­er dernier, sur l’antenne d’RTL [1], le Dr Michel Cymes a mis en avant une étude bri­tan­nique qui, selon lui, mon­tr­erait « un risque accru de dépres­sion chez les végé­tariens ». Faut-il s’en inquiéter ?

 

L’étude en ques­tion [2] a bien été menée sur près de 10 000 per­son­nes, mais l’échantillon ne com­pre­nait que 350 végé­tariens (et seule­ment des hommes). Pour expli­quer ce risque accru de dépres­sion, c’est essen­tielle­ment une hypothèse d’ordre nutri­tion­nelle qui est retenue. On peut s’étonner que cer­taines autres pos­si­bles caus­es, notam­ment d’ordre psy­cho-com­porte­men­tales et cul­turelles, ne soient pas du tout pris­es en compte (par exem­ple, une plus forte empathie observée chez les per­son­nes végé­tari­ennes favoris­erait-elle la dépres­sion ?). L’étude con­clut que « les carences nutri­tion­nelles (par exem­ple en cobal­amine ou en fer) sont une expli­ca­tion pos­si­ble de ces décou­vertes, cepen­dant une causal­ité inverse ne peut pas être exclue ». Elle indique par ailleurs qu’elle « ne résout pas la ques­tion de savoir si l’adoption d’un régime végé­tarien aug­mente ou dimin­ue le risque de symp­tômes dépres­sifs, ni si cela affecte le bien-être men­tal, ni ou quels nutri­ments spé­ci­fiques, le cas échéant, pour­raient influ­encer ces risques ». Autrement dit, aucun résul­tat solide ne découle de cette étude.

D’autres études men­tion­nent au con­traire que le régime végé­tarien serait asso­cié à une meilleure humeur [3] [4]. L’explication : un meilleur apport en antioxy­dants, notam­ment vit­a­mine C et β-carotène, aurait une action béné­fique sur les neu­ro­trans­met­teurs, en lien avec l’humeur. Cepen­dant ces études sont aus­si à pren­dre avec pré­cau­tion. D’autres inves­ti­ga­tions appa­rais­sent néces­saires, tant sur le rôle des nutri­ments impliqués que sur les aspects psy­cho-com­porte­men­taux.

Végétarien? Pas de quoi déprimer!

Végé­tarien? Pas de quoi déprimer! — Crédit 123RF

À pro­pos des carences des végé­tariens 

Quoi qu’il en soit, à l’antenne, le Dr Cymes a mis en avant son devoir d’alerter sur les risques de carences des pop­u­la­tions végé­tari­ennes (mais il nous sem­ble que les pop­u­la­tions ayant une ali­men­ta­tion carnée tra­di­tion­nelle devraient par ailleurs aus­si faire l’objet de la même sol­lic­i­tude, par rap­port aux risques majorés de mal­adies car­dio-vas­cu­laires, de dia­bète de type 2, de can­cer col­orec­tal [5], ain­si que sur leurs risques de carences en vit­a­mines B6, B9, C et E [6]). Pas­sons donc ces risques sup­posés en revue.

La pre­mière d’entre elles : la vit­a­mine B12, « qui joue un rôle dans la régu­la­tion de l’humeur » et dont 7% des végé­tariens man­quent, d’après l’étude. Pour infor­ma­tion, cette carence touche aus­si 15 à 40% des per­son­nes âgées de plus de 65 ans, que la cause soit la sénes­cence ou la iatrogénie [7]. Pour toutes les pop­u­la­tions con­cernées, rap­pelons que la com­plé­men­ta­tion est sim­ple et peu onéreuse [8].

Con­cer­nant la vit­a­mine D, 80 % de la pop­u­la­tion française présen­terait un déficit [9]. On ne peut raisonnable­ment pas l’associer au végé­tarisme. Les con­seils d’exposition solaire de mars à octo­bre (15 min­utes, vis­age et bras, entre 10h et 16h), voire de sup­plé­men­ta­tion sont utiles à tout le monde.

Con­cer­nant les acides gras, effec­tive­ment, il est impor­tant de priv­ilégi­er les omé­ga-3 con­tenus, par exem­ple, dans les huiles de lin, de noix, la mâche, ou les algues (qui con­ti­en­nent aus­si des omé­ga-3 à chaîne longue). Là aus­si, tout est ques­tion d’information. La pop­u­la­tion générale pour­rait large­ment béné­fici­er du con­seil d’augmenter ses apports en omé­ga-3. [10]

Il est sur­prenant de voir encore citée une éventuelle carence en pro­téines. Ce mythe a été de nom­breuses fois mis en échec [11] notam­ment par l’OMS [12]. Il est d’ailleurs mon­tré qu’en présence d’apport calorique suff­isant, il n’y a pas de risque de carence en pro­téines dans les régimes végé­tarien et végé­tal­ien [13].

En ce qui con­cerne le fer, il est claire­ment établi qu’il n’y a pas davan­tage d’anémie fer­riprive chez les pop­u­la­tions végé­tari­ennes [14]. Plusieurs études sem­blent indi­quer que pour obtenir des réserves de fer supérieures à celles des végé­tariens, il faudrait con­som­mer de la viande rouge au delà des apports con­seil­lés [15]. L’ANSES recom­mande désor­mais de lim­iter la con­som­ma­tion de viande rouge à 70g par jour [16] mais on peut aus­si s’en pass­er totale­ment.

Enfin, les apports en cal­ci­um doivent être sur­veil­lés dans toute ali­men­ta­tion. Il est cepen­dant intéres­sant de not­er que la diminu­tion de con­som­ma­tion en pro­téines ani­males et en sel se traduit par une diminu­tion des besoins en cal­ci­um, d’après les don­nées de l’OMS [17]. Une étude a mon­tré l’absence de dif­férence, en ce qui con­cerne le risque de frac­ture, entre les végé­tal­iens et les non végé­tal­iens, si un apport de cal­ci­um d’au moins 525 mg/jour est garan­ti [18]. Pour mémoire, les recom­man­da­tions sont autour de 1000 mg/jour pour la pop­u­la­tion non végé­tal­i­enne.

Con­cer­nant les apports globaux en nutri­ments, l’étude de cohorte française Nutrinet-San­té rap­porte que ce sont les végé­tariens qui sont les plus en adéqua­tion avec les recom­man­da­tions nutri­tion­nelles [6]. Sa con­clu­sion : « Bien que cer­tains régimes peu­vent être dif­fi­ciles à accepter cul­turelle­ment, au moins dans cer­tains sous-groupes, une ali­men­ta­tion végé­tari­enne ou végé­tal­i­enne bien plan­i­fiée devraient être con­sid­érée comme étant accept­able nutri­tion­nelle­ment avec un poten­tiel de béné­fice sur la san­té et un impact favor­able sur l’environnement. » À ce titre, cette étude rejoint les recom­man­da­tions de nom­breuses instances inter­na­tionales [19][20].

Que les végé­tariens se ras­surent et gar­dent leur bonne humeur. Les ali­men­ta­tions végé­tales peu­vent être tout à fait être saines, équili­brées et appro­priées… même si cela peut être un peu dép­ri­mant d’entendre encore et tou­jours des inep­ties la con­cer­nant !

Dr Sébastien Demange, spé­cial­iste en médecine générale.
L’auteur est mem­bre bénév­ole de la com­mis­sion nutri­tion-san­té de l’Association végé­tari­enne de France. Il ne déclare aucun con­flit d’intérêt pécu­ni­aire ou d’avantages en nature en rap­port avec ce texte.


Notes
[1] Émission sur RTL “Ça va beaucoup mieux”, www.rtl.fr/actu/bien-etre/michel-cymes-nous-parle-du-risque-accru-de-depression-chez-les-vegetariens-7792271568
[2] Hibbeln J., Northstone K., Evans J., Golding J., Vegetarian diets and depressive symptoms among men. Journal of Affective Disorders 225 (2018) 13–17.
Cette étude est issue d’une cohorte initialement conçue pour évaluer si une dépression post-partum des parents était associée à une modification du développement de l’enfant. Une échelle pour repérer la dépression a été utilisée. Celle ci est habituellement conçue pour les femmes. Le critère pour évaluer la présence d’une dépression a été modifié.  L’étude a tenu compte de plusieurs facteurs confondants comme risques de dépression (antécédents familiaux de dépression, consultations en psychiatrie dans l’enfance, consommation tabac/alcool…). Les questions d’empathie potentiellement plus élevée ou les difficultés sociales rencontrées du fait du végétarisme n’ont pas été pris en compte. Parmi les auto-déclarés végétariens, plus de la moitié mange du poisson et plus de 10% de la viande terrestre. Cette étude peut difficilement répondre à la question sur un lien entre végétarisme et dépression. C’est dans ce sens qu’elle finit par conclure.
[3] Kahleova, H., Hrachovinova, T., Hill, M., Pelikanova, T., 2013. “Vegetarian diet in type 2 diabetes–improvement in quality of life, mood and eating behaviour”. Diabetic Medecine 30, 127–129.
[4] Beezhold, B.L., Johnston, C.S., 2012. “Restriction of meat, fish, and poultry in omnivores improves mood: a pilot randomized controlled trial”. Nutrition Journal, 11, 9.
[5] Crowe, F.L., Appleby, P.N., Travis, R.C., Key, T.J., 2013. “Risk of hospitalization or death from ischemic heart disease among British vegetarians and nonvegetarians: results from the EPIC-Oxford cohort study”. American Journal of Clinical Nutrition. 97, p.597–603. / McMacken M., Shah S. “A plant-based diet for the prevention and treatment of type 2 diabetes”. Journal of Geriatric Cardiology. Mai 2017, volume 14. Publication 5, p. 342–354. / Battaglia Richi E., Baumer B., Conrad B., Darioli R., Schmid A., and Keller U. “Health Risks Associated with Meat Consumption: A Review of Epidemiological Studies”. International Journal for Vitamin and Nutrition Research, 2015, n°85 p.70–78.
[6] Allès B., Baudry J., Méjean C., Touvier M., Péneau S., Hercberg S. Kesse-Guyot E. “Comparison of Sociodemographic and Nutritional Characteristics between Self-Reported Vegetarians, Vegans, and Meat-Eaters from the NutriNet-Santé Study”. Nutrients, 2017, 9, 1023 ; doi :10.3390/nu9091023.
[7] Lindenbaum J, Rosenberg IH, Wilson PWF, Stabler SP, Allen RH. “Prevalence of cobalamin deficiency in the Framingham elderly population”. The American Journal of Clinical Nutrition,  1994;60:2–11.
[8] www.vegetarisme.fr/comment-devenir-vegetarien/alimentation-equilibree/b12
[9] Haute autorité de santé, “Utilité clinique du dosage en vitamine D”, janvier 2013. Disponible en ligne : www.has-sante.fr/portail/upload/docs/application/pdf/2013–02/utilite_clinique_du_dosage_de_la_vitamine_d_-_note_de_cadrage.pdf
[10] www.vegetarisme.fr/comment-devenir-vegetarien/alimentation-equilibree/omega3
[11] Tomé, D., 2013. “Digestibility issues of vegetable versus animal proteins: protein and amino acid requirements — functional aspects”. Food and Nutrition Bulletin 34, 272–274.
[12] FAO/WHO/UNU, 2007. “Protein and Amino Acid Requirements in Human Nutrition: Report of a Joint FAO/WHO/UNU Expert Consultation” (2002: Geneva, Switzerland). World Health Organization, WHO. Technical Report Series, No 935.
[13] Young, V.R. and Pellett, P.L. (1994). “Plant proteins in relation to human protein and amino acid nutrition”. The American Journal of Clinical Nutrition, 59 (5 Suppl), p.1203S1212S.
[14] Lim H. C. K., Riddell J. L., Nowson A. C., Booth O. A., Szymlek-Gay A. E. “Iron and Zinc Nutrition in the Economically-Developed World: A Review”. Nutrients 2013, 5, 3184–3211; doi:10.3390/nu5083184.
[15] Jackson J., Williams R., McEvoy M., MacDonald-Wicks L., Patterson A. “Is Higher Consumption of Animal Flesh Foods Associated with Better Iron Status among Adults in Developed Countries? A Systematic Review”. Nutrients 2016, 8, 89; doi:10.3390/nu8020089.
[16] ANSES, agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, et de l’environnement et du travail, “Actualisation des repères du PNNS : révision des repères de consommations alimentaires”. Disponible en ligne : www.anses.fr/fr/system/files/NUT2012SA0103Ra-1.pdf
[17] WHO/FAO, “Human vitamin and mineral requirement, report of a joint consultation”. 2e ed., 362 p.
[18] Appleby P., 2007, “Comparative fracture risk in vegetarian and non vegetarian in EPIC-Oxford”. EJCN, 61(12), p. 1400–1406.
[19] “Des organismes experts en nutrition et des recommandations nationales officielles qui prennent en compte l’alimentation végétale”, Loïc Blanchet-Mazuel, www.vegetarisme.fr/positions-nutrition-monde
[20] Agnoli C. and al., “Position paper on vegetarian diets from the working group of the Italian Society of Human Nutrition”. Nutrition, Metabolism & Cardiovascular Diseases (2017) 27, p.1037–1052.