Un article de Jean Marc Gancille, membre de la commission écologie de l’AVF

Alors que plus de 100 pays se sont engagés lors de la COP26 à réduire leurs émissions mondiales de méthane de 30% d’ici 2030[1], cet objectif n’a aucune chance d’être tenu sans s’attaquer à celles de l’élevage. Pourtant, à ce jour, presque aucun État à l’exception des Pays-Bas ne s’est mis au diapason des recommandations scientifiques sur la réduction du cheptel : un sujet tabou que les gouvernements ne pourront plus éviter longtemps.

La consommation mondiale de viande continue d’augmenter, et c’est une catastrophe pour l’environnement. En effet, l’élevage a un impact majeur sur le réchauffement climatique, la déforestation, la pollution de l’eau, de l’air et des sols, ainsi que sur la consommation d’eau. Le consensus scientifique établit aujourd’hui clairement qu’aucun engagement de transition écologique ne saurait être tenu sans une politique déterminée et radicale, en capacité d’influer fortement sur l’offre et la demande de viande.


Pour nombre de spécialistes, la question de la réduction des cheptels est devenue centrale. Dans un article du Monde paru en juin 2021, Pierre-Marie Aubert, chercheur à l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri), insiste : « Si on n’accepte pas de toucher aux volumes produits, on s’interdit d’avoir le moindre succès que ce soit sur son empreinte carbone globale ». Et Célia Nyssens, responsable de l’agriculture au Bureau européen de l’environnement (BEE), de renchérir : « Parler de la réduction du cheptel est encore tabou au niveau européen et national, alors que pour les scientifiques, il n’y a aucun doute de la nécessité d’une telle mesure, que ce soit pour le climat, la biodiversité, la pollution ».

Contradictions
Pour autant, aucun pays n’a aujourd’hui d’objectif réel pour réduire ses émissions liées à l’élevage ou à sa consommation de viande. En dépit des déclarations solennelles qui se multiplient, promettant la neutralité carbone à plus ou moins court terme, les plans d’action nationaux concernant le cheptel sont globalement inexistants. Tout au plus évoque-t-on des gains de rendement ou l’amélioration de l’alimentation du bétail, dont les incidences sont marginales. Même la Politique Agricole Commune de l’UE (pourtant à l’initiative de l’accord sur le méthane) n’envisage à l’heure actuelle ni de limiter ni de réduire la quantité de bétail… mais promeut à l’inverse les produits animaux ! Les gouvernements disposent pourtant d’études unanimes pour pointer la baisse des volumes comme le levier le plus efficace. A titre d’exemple, le cabinet KPMG a avisé l’Irlande que la décrue envisagée de 30% de ses émissions de GES ne pourrait s’effectuer sans une réduction de 20% du cheptel bovin, soit 1,3 million de têtes de bétail.
En France, la situation est à l’avenant. La Stratégie nationale bas carbone évoque l’hypothèse d’une réduction du cheptel mais sans plan d’action. Pire, le plan du ministère de l’Agriculture publié le 23 juin dernier ne remet pas en cause le rôle de l’élevage. Une version de 2018 prévoyait pourtant de réduire de 13% le cheptel de bovins laitiers, de 12% celui des vaches allaitantes et de 14% celui des truies. Pour arbitrer sa stratégie, le gouvernement dispose pourtant à ce jour d’au moins quatre exercices prospectifs énergie-climat pour l’agriculture. Tous envisagent une réduction du cheptel. Le modèle TYFA-GES élaboré par l’Iddri préconise une réduction du cheptel bovin de 34% par rapport à 2010. Le scénario Afterres 2050 est le plus offensif et envisage une réduction drastique du cheptel bovin de 60% d’animaux en moins par rapport à l’effectif actuel. Le Ministère de l’Agriculture échelonne quant à lui ses scénarios de réduction de ‑1 à ‑17% de têtes de bétail.
Sujet hautement inflammable
Politiquement parlant, le sujet de la viande est hautement inflammable. Du côté de l’offre, le monde agricole, déjà en souffrance sociale et économique, supporte de moins en moins d’être pointé du doigt pour son empreinte environnementale. Les organisations professionnelles n’ont pas de mal à mobiliser les éleveurs sur le péril financier que constituerait, selon elles, la réduction des cheptels sur la viabilité des fermes. Du côté de la demande, alors que seulement 5% de personnes se déclarent végétariennes ou végétaliennes[2], la société française semble particulièrement réfractaire à l’idée de renoncer aux produits animaux. Quand bien même les études scientifiques se multiplient pour documenter leurs effets indésirables sur le climat, la biodiversité et la santé humaine, les controverses font rage sur l’ampleur du changement à opérer. Les intérêts sectoriels, les verrouillages économiques et l’inertie sociale se combinent aux habitudes gastronomiques et aux traditions culturelles. Emboîtant le pas de la majorité et soumises à de puissants groupes de pression, la plupart des formations politiques, y compris les écologistes, préfèrent ainsi s’ériger en défenseurs d’un “art de vivre à la française”, en alimentant le mythe d’une viande heureuse dont l’éleveur paysan local est l’incarnation. En pratique, cet imaginaire qui va de pair avec une diabolisation consensuelle de l’élevage intensif n’a que peu d’effets, voire aucun, sur la demande globale de viande, qui se maintient à des niveaux élevés incompatibles avec un avenir climatique soutenable.
Dans un contexte assez similaire dans toute l’Europe, la décision officielle des Pays-Bas d’enclencher la réduction d’un tiers de leur cheptel a fait l’effet d’une bombe. Arguant avoir “atteint les limites de ce que la nature pouvait supporter”, le porte-parole du Ministère de l’Agriculture néerlandais a déclaré que le pays n’avait plus le choix. Le premier exportateur européen de viande est étouffé par les pollutions issues de ses élevages intensifs, et acculé par ses engagements climatiques.
Des pionniers
Cette position inédite, encore isolée, n’est probablement que la première d’une longue série. Déjà la Grande-Bretagne entrouvre la porte à cette perspective : un expert en pollution de l’agence gouvernementale de l’environnement a récemment déclaré que les agriculteurs doivent se préparer à réduire le nombre d’animaux qu’ils exploitent, en raison de l’état critique de certains bassins hydrographiques. L’État français, sommé par une jurisprudence historique de « réparer le préjudice écologique » causé par le non-respect de ses engagements à réduire ses émissions de GES, ne devrait plus pouvoir esquiver très longtemps la question de la réduction des émissions de méthane, dont celles du cheptel, qui s’avère être le moyen le plus important et le plus rapide pour ralentir le réchauffement au cours des deux prochaines décennies.
L’enjeu est de taille et les États disposent d’une panoplie d’outils pour accompagner la transition : rachat de terres et indemnisation des éleveurs, moratoire sur les constructions de nouvelles unités industrielles, quotas d’animaux par ferme / surface / zone géographique, soutien à la reconversion des éleveurs vers des productions végétales ou d’autres métiers, moratoire sur l’importation de soja OGM ou lié à la déforestation… Aux acteurs de la société civile de le leur rappeler, alors que s’ouvre le nouveau round de négociation sur la PAC pour la période 2023–2027, et que l’élection présidentielle fait l’actualité en France. L’AVF pour sa part compte bien saisir cette opportunité pour porter haut et fort son plaidoyer sur l’enjeu vital et primordial de la réduction du cheptel.

[1]  Mardi 2 novembre, à la 26e conférence mondiale sur le climat (COP26) de Glasgow, 105 Etats se sont engagés à réduire les émissions mondiales de ce gaz à effet de serre d’au moins 30 % d’ici à 2030 par rapport aux niveaux de 2020. Il s’agit du premier engagement politique mondial en la matière www.globalmethanepledge.org
[2]  Etude IFOP — Lesieur 2017