Co[vé]gitations : véganisme, éthique, écologie. Billet par Élodie Vieille Blanchard, paru dans Alternatives végétariennes n°130

 

C’est une idée incommodante, qui m’envahit régulièrement. Lorsque j’achète ça, que je mange ça, que je prends ce moyen de transport, que je surfe sur Internet, quel est mon impact sur les êtres sensibles, quel est mon poids sur les écosystèmes qui abritent la vie ? En tant que végane, je ne consomme plus d’aliments qui ont généré directement de la souffrance animale, mais je ne me fais pas d’illusions sur les limites de ce choix. Acheter exclusivement des aliments et des vêtements sans produits d’origine animale est évidemment une bonne chose, mais la portée de cet acte est à relativiser si l’on considère que de nombreux produits d’usage quotidien contribuent à l’exploitation des êtres sensibles (gasoil contenant de la graisse animale, stylo-bille testés sur les animaux…). Au-delà, je suis préoccupée par l’impact de mon mode de vie et de consommation, qui risque d’affecter les humains d’aujourd’hui et de demain, sans parler de tous les animaux sauvages dont les habitats sont menacés de destruction. Selon l’ONG Climate Central, avec un réchauffement de +2 °C, 280 millions de gens dans le monde perdraient leur maison. Environ quatre fois la population de la France ! Or, non seulement les engagements pris à l’Accord de Paris ne sont pas assez ambitieux pour nous inscrire dans la trajectoire des 2 °C, mais, pire, les politiques actuellement mises en place ne permettent pas non plus d’assumer ces engagements. Aujourd’hui, certains scénarios annoncent un réchauffement de 7 °C ou de 10 °C à l’échéance 2300, ce qui implique rien de moins qu’un effondrement de civilisation, voire la disparition à très court terme de notre espèce. Quelles misères et catastrophes cela augure-t-il ?

Pour des philosophes opposés au véganisme, tels que Dominique Lestel ou Francis Wolff, nous autres, militants animalistes, en aspirant à un monde débarrassé de l’exploitation animale, échouerions à admettre les lois de la prédation, de la souffrance et de la mort. On ne peut évidemment pas leur donner raison dans leur condamnation de l’idéal végane : ne pas créer des vies destinées à être détruites dans le but de répondre à notre désir de viande, de lait et de matières animales, cela semble un impératif moral plutôt logique. Depuis que je suis végane, je n’ai pas douté une seule seconde du bien-fondé de ce choix, tant les misères faites aux animaux pour la viande, le lait, la laine, le cuir… me répugnent. Ce qui m’interroge beaucoup plus, c’est le fait de placer le curseur à un point qui peut sembler évident (ne rien consommer qui vienne de l’exploitation des animaux), mais ne l’est plus dès lors qu’on réfléchit aux conséquences de nos actions : prendre l’avion et émettre de très grandes quantités de gaz à effet de serre ; partir en vacances en TGV et faire tourner les centrales nucléaires… Parfois, il me semble même que les simples exigences de la vie en société (vivre dans un appartement chauffé, s’habiller selon les convenances sociales, utiliser Internet, prendre les transports en commun pour aller travailler) sont incompatibles avec la préservation de nos écosystèmes à long terme. Je me dis alors que nous avons besoin d’une métaphysique de la nuisance et de la souffrance. Car comment vivre avec la conscience que notre existence même cause préjudice à des milliers d’êtres vivants à naitre, déjà existants ou pas encore nés ?

Depuis près de 2500 ans, les adeptes du jaïnisme s’efforcent de pratiquer le commandement d’ahimsa (non-violence), que l’on trouve aussi dans d’autres religions indiennes. Selon le texte qui fonde leur doctrine, ils ne doivent ni tuer, ni maltraiter, ni tourmenter, ni pourchasser aucune sorte d’être vivant, aucune espèce d’animal, ni aucun être d’aucune sorte. Ils se nourrissent essentiellement de végétaux parce qu’ils considèrent que ce sont les êtres les moins susceptibles d’éprouver de la souffrance. Cependant, ils cherchent à atténuer le mal même qu’ils pourraient faire subir à ces derniers, en ne gaspillant pas la nourriture ou en jeûnant, par exemple. Comment s’inspirer de cette approche dans une société hautement technologisée, où chacun-e d’entre nous aspire à remplir son existence d’expériences riches et diverses, impliquant un accroissement considérable de notre mobilité et de notre consommation, pour avoir le sentiment d’avoir pleinement vécu ? Je n’ai aucune réponse à cette question, tout reste à inventer.

Élodie Vieille Blanchard, docteure en sciences sociales, présidente de l’AVF