Un article paru dans la revue Alternatives végétariennes n°134 – hiver 2018-2019, par Karine Freund-Vernette.

Ludovic Sueur, photographe singulier 2La courbe d’un cou qui se détache sur une étendue d’eau, une armure de gouttes de rosée sur des antennes, un regard en coin dans le souffle du matin… Ludovic Sueur transmet « l’émotion en un dixième de seconde » de ses rencontres avec des animaux. Une voie empruntée quand le numérique a libéré la photo des pellicules à la gélatine, car ce Tarnais de 48 ans a ajouté à son titre de photographe animalier le qualificatif « antispéciste ».

 

Qu’est-ce donc qu’un photographe antispéciste ? Un enfant, d’abord : « J’ai toujours beaucoup observé les animaux, et j’ai compris très tôt que chacun était un individu et pas juste le représentant d’une espèce. Les documentaires animaliers me faisaient râler parce qu’ils généralisent, alors que je voyais bien, rien qu’en regardant mes deux chiens, que chacun avait une personnalité et un comportement différent ». Pour mettre en lumière l’individualité animale, Ludovic Sueur choisit la photo  en 2006, et délaisse rapidement le travail documentaire pour « essayer de militer par l’art ». Les clichés qu’il expose dialoguent avec des textes descriptifs ou philosophiques, et sont complétés aussi souvent que possible par une conférence, « sans quoi l’émotion brute et l’attrait visuel des photographies n’apporteraient qu’un plaisir esthétique sans aucune profondeur éthique ».

Ludovic Sueur, photographe singulier 1On peut d’ailleurs être un photographe éthique sans pour autant être antispéciste : « il existe un courant naturaliste dans la photo animalière, c’est ce qu’on trouve par exemple dans le National Geographic. On fait attention à ne pas déranger les animaux, et les professionnels n’ont souvent pas attendu de lire des études éthologiques pour constater l’individualité de leurs sujets. Mais ils ne sont pas pour autant antispécistes, il reste la dissonance cognitive… » À l’autre bout du spectre, il y a l’intervention humaine intempestive, l’utilisation d’une proie pour attirer un prédateur devant l’objectif, des insectes tués, ou des batraciens endormis par le froid pour arriver au cliché sans bavure visuelle… et aussi les répétitives sessions en studios, avec décors et lumières vives, pour mettre en scène chatons mignons et petits chiens craquants « alors qu’on voit sur leurs visages qu’ils n’ont pas été bien traités ». Ces procédés ne sont pas toujours décelables par un œil profane, et il arrive que des associations de protection animale les utilisent en toute bonne foi.

Ludovic Sueur, photographe singulier 3

« Je suis habitué à photographier des animaux sauvages et indépendants. Lorsque j’ai visité le refuge Groin-Groin, je pensais qu’il serait facile de photographier ses pensionnaires, mais paradoxalement, j’ai mis plus de temps à saisir les émotions des individus vivant là. Le regard de Paco suggère une vie intérieure très riche. »

Soigner la définition

Parfois, militantisme et éthique débattent longuement. Par exemple en cette saison, où vient l’envie de ne pas laisser la forêt aux chasseurs et de montrer ce qu’ils laissent derrière eux. Mais les animaux sont alors poussés dans des endroits qu’ils ne connaissent pas, « Ils sont perturbés, c’est d’ailleurs pour ça qu’il y a plus d’accidents sur les routes. Ils sont assez dérangés comme ça, je n’ai pas envie d’en rajouter »… D’autant que la faune sauvage des zones de chasse est bien plus farouche, même en dehors de la période de tir.

Être photographe antispéciste amène aussi à suivre ses images jusqu’au client. Pas question en effet qu’elles illustrent des pubs pour l’élevage ou qu’elles voisinent avec des messages contraires à ses convictions. Le choix est drastique : Ludovic Sueur ne confie pas son travail à des agences. Expositions, conférences, stages photo et collaborations avec les nombreuses associations qu’il soutient sont les débouchés de son activité, dans un métier confronté à des conditions d’exercice et de rémunération de plus en plus difficiles.

 

Ludovic Sueur, photographe du singulier

« Il y a un monde que je trouve fantastique et très riche, c’est celui des animaux beaucoup plus petits que nous, la différence d’échelle fait que tous nos repères sont bouleversés. Cette mouche attendait que le soleil finisse de réchauffer son corps pour démarrer sa journée. »

L’hippopotame et le lapin

Il a aussi eu l’occasion d’intervenir en milieu scolaire, une activité qu’il aimerait développer. Il s’est ainsi rendu compte que les enfants de sa région rurale « ne savent pas faire la différence entre une perdrix et un faisan… alors qu’ils distinguent parfaitement un hippopotame d’un rhinocéros. On est intéressé par un certain exotisme, à en oublier ceux qui vivent près de nous. » Il faut dire que les occasions de contact avec la nature proche se raréfient : « Toutes les garennes que je connaissais ont disparu, ça devient difficile de photographier même un animal aussi commun que le lapin ». De plus en plus, c’est en ville que les humains côtoient les animaux…

Les prochaines rencontres de Ludovic Sueur seront cependant plus sauvages, puisqu’il s’apprête à concrétiser une envie de longue date en plongeant appareil à la main. Une manière aussi de rendre justice à des animaux en mal de considération, poissons et faune aquatique desservis par leur discrétion. Un début d’équipement et de premiers repérages en eaux douces ont déjà apporté une belle surprise : « J’ai vu une couleuvre, immobile, au fond de l’eau. Je me suis demandé ce qu’elle faisait, on est plutôt habitué à les voir nager… Elle est remontée respirer, et a repris sa position au fond : elle était en fait à l’affut. J’ai pas mal lu sur le sujet, et même si c’est sûrement documenté, je n’avais pas trouvé trace d’un tel comportement ».

Ludovic Sueur, photographe du singulier 1

« Un flamant rose vient de quitter un groupe pour en rejoindre un autre. Ses longues pattes en mouvement produisent un effet hypnotique par leur géométrie si particulière. »

Ludovic Sueur, photographe du singulier 2

« Les poules sont fascinantes notamment par les échanges vocaux qu’elles utilisent et qui sont rapidement compréhensibles. Ici une mère montre à ses petits, très attentifs, quelles graines sélectionner dans la végétation. »


Ludovic Sueur, photographe singulierPour découvrir son travail (et se l’offrir!) : ludovicsueur.com

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