Par Hugues Rivard, docteur ès sciences appliquées

Un article issu du dossier “La solution végétarienne, contre le dérèglement climatique”, Alternatives végétariennes, n°121 (septembre 2015).

 

Des discussions et négociations au niveau international se tiennent depuis 1995 pour essayer d’ébaucher un plan d’action contre le réchauffement climatique. Cependant, jusqu’ici, cela n’a pas permis d’infléchir la tendance à la hausse des taux de gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère.  Il est pourtant urgent d’agir pour éviter un emballement de ce phénomène dont l’occurrence est déjà acquise et dont il s’agit de limiter la gravité.
L’objet de cet article est de mettre en avant l’impact de l’élevage sur le climat, et de présenter la solution végétalienne comme un moyen-clé de lutter contre le dérèglement climatique.

Quel est le responsable des GES d’origine anthropique ?

Selon le Programme des Nations unies pour l’environnement[1], 72% des émissions de GES au niveau mondial sont dues à la consommation des ménages. Pour le reste : 10% est dû à la consommation des gouvernements (administration, défense, éducation, soins de santé, etc.) et 18% est dû aux investissements (infrastructures, bâtiments, machineries, etc.). Les impacts des ménages concernent, dans l’ordre d’importance : d’abord l’alimentation, puis l’habitat, le transport et enfin divers autres usages de consommation.

L’élevage, un responsable majeur du dérèglement climatique

infographie 1 webEn 2006, la FAO, l’agence de l’ONU consacrée à l’agriculture et à l’alimentation, a publié un rapport intitulé L’ombre portée de l’élevage [2]. Ce rapport a mis en avant le lourd impact de l’élevage sur le climat, qu’il a estimé à 18% des émissions globales, 37% des émissions de méthane et 65% des émissions de protoxyde d’azote, ce qui en fait le principal émetteur de ces deux derniers gaz.

Trois ans plus tard, un article publié par le Worldwatch Institute (WWI)[3] a fait sensation en réévaluant très nettement à la hausse la contribution de l’élevage aux émissions de GES, en prenant en compte de nombreux facteurs considérés comme négligés ou sous-évalués dans le rapport de la FAO. En particulier, il convenait selon les auteurs de prendre en compte la respiration des animaux d’élevage, source très importante de CO2, de réévaluer à la hausse l’impact du changement d’affectation des terres lié à l’élevage, et de modifier l’échelle temporelle des calculs du potentiel de réchauffement des GES en se situant dans une projection à 20 ans, plutôt qu’à 100 ans. Sur cette base, ils ont estimé la part de l’élevage à 51% des émissions globales.

En 2013, la FAO[4] a publié un nouveau rapport qui concluait aux mêmes émissions absolues pour l’élevage que le rapport de 2006 (7,1 milliards de tonnes équivalent de CO2), mais les rapportait à des émissions globales plus élevées, d’où un pourcentage en baisse pour la part de l’élevage dans les émissions globales : 14,5%.

D’après des calculs effectués par l’AVF, l’intégration des deux hypothèses les plus saillantes du rapport du WWI (nécessité de comptabiliser la respiration des animaux[5] et modification de l’échelle de temps) aux données chiffrées de la FAO conduit à un chiffre de 31%, qui pourrait encore être réévalué à la hausse avec la prise en compte d’autres facteurs oubliés (impact de la pisciculture ou poids du « noir de carbone » lié à la culture de fourrage sur brûlis). Quoi qu’il en soit, les chiffres retenus par tous les estimateurs montrent l’impact majeur de l’élevage sur le climat.

Atténuation au niveau de l’offre ou de la demande

On ne pourra résoudre le problème du réchauffement climatique sans considérer l’élevage, ce qui impose d’agir sur l’offre, ou sur la demande. Selon la FAO[6], il serait possible de réduire de 30% les émissions dues à l’élevage en appliquant des mesures d’efficacité et des techniques déjà disponibles, impliquant rationalisation et intensification des élevages, qui se feraient à l’encontre du bien-être des animaux. Même en tentant de réduire de manière drastique l’intensité des émissions par produit, les émissions du secteur de l’élevage continueraient tout de même leur progression, en raison de la croissance prévue de la demande mondiale en produits d’origine animale d’ici à 2050. Agir sur l’offre exclusivement est donc insuffisant.

Du côté de la demande, le GIEC[7] propose trois pistes d’atténuation : modifier l’alimentation humaine en remplaçant les produits d’origine animale par des produits végétaux ; réduire le gaspillage de la production à la consommation ; réduire la surconsommation alimentaire dans les régions où c’est très fréquent. Les terres nécessaires à l’élevage ainsi libérées, si elles étaient reboisées, permettraient de capter de 30 à 470% des émissions de GES durant le cycle de vie de la production des aliments.

L’importance de changer de modèle alimentaire

Une réduction de la consommation de produits animaux, en portant la priorité sur les aliments à base végétale, serait un moyen particulièrement efficace de réduire notre impact sur le climat. Dans un scénario où la totalité des besoins en protéines de l’humanité serait satisfaite par la production de soja, l’impact climatique de la production de protéines en 2050 serait divisé par 100 par rapport à un modèle reposant strictement sur l’élevage[8].

Par ailleurs, réduire la place de l’élevage permettrait de réduire les émissions de méthane et de protoxyde d’azote, des gaz qui ont un impact sur le réchauffement plus important et un temps de résidence dans l’atmosphère plus court, et dont la hausse, selon James Hansen, est responsable du réchauffement climatique observé jusqu’ici[9]. S’attaquer en priorité à ces deux gaz nous permettrait d’agir à brève échéance et nous donnerait du temps pour réduire les émissions de CO2 par la suite.

Nous avons également vu dans le précédent numéro d’Alternatives Végétariennes que si on veut réduire l’impact climatique de son alimentation, manger locavore est beaucoup moins efficace que manger végétalien[10]. Une autre étude démontre que le type d’agriculture (bio versus conventionnelle) joue également un très faible rôle[11]. Passer d’une alimentation typiquement européenne à une alimentation végétarienne permettrait de réduire de 50% ses émissions de GES, et de 87 à 94% en passant à une alimentation végétalienne. En somme, manger moins de produits animaux, et plus de produits végétaux, est la clé pour réduire son empreinte climatique.

Bénéfices collatéraux d’un changement de mode alimentaire

Il existe actuellement très peu de politiques à l’échelle mondiale visant à réduire la place de l’élevage dans le monde agricole, et la place des produits animaux dans notre assiette. Pourtant, selon une étude hollandaise, l’adoption mondiale d’une alimentation végétarienne réduirait de 50% les coûts estimés à 40 trillions $US pour l’atténuation du changement climatique d’ici 2050. Et si l’humanité adoptait une alimentation végétalienne, les coûts seraient réduits de 80%[12] !

Repenser notre modèle alimentaire posséderait également d’indéniables effets collatéraux en matière de santé publique. Selon une étude européenne, qui examine l’effet d’une réduction de seulement 50% de la consommation de viande et de produits laitiers[13], un tel changement permettrait une réduction de 42% des émissions de GES de la production agricole européenne, ainsi qu’une réduction de 40% de l’apport en graisses saturées, causes de maladies cardiovasculaires.

L’adoption du végétalisme à grande échelle permettrait aussi de libérer de nombreuses terres agricoles et pâturages, qui pourraient être reboisées et devenir des puits de carbone efficaces, permettant d’atténuer le réchauffement climatique.

Conclusion

Un consensus est désormais acquis dans la communauté scientifique sur la responsabilité majeure de la consommation de viande et de produits laitiers dans le dérèglement climatique. Il est donc désormais nécessaire que les gouvernements, associations environnementales, et négociateurs internationaux prennent ce facteur au sérieux.

La mise en œuvre d’une mutation fondamentale de notre mode alimentaire pose d’importantes questions sociales et économiques, mais c’est un moyen particulièrement efficace pour lutter contre le dérèglement climatique, et qui possède en outre de nombreux bénéfices collatéraux. Il appartient désormais aux organisations végétariennes de devenir force de propositions politiques, afin de permettre l’indispensable prise de conscience et la transformation qui s’impose.

Notes
[1] UNEP, Rapport “Assessing the Environmental Impacts of Consumption and Production”, 2010.
[2] FAO, “Livestock’s Long Shadow – Environmental Issues and Options”, 2006.

[3] Goodland et Anhang, “Livestock and Climate Change”, Worldwatch, 2009.
[4] FAO, “Tackling Climate Change Through Livestock”, 2013.
[5] Goodland et Anhang, ibid.
[6] FAO 2013, ibid.

[7] GIEC : 5e rapport d’évaluation, Changement climatique 2014, atténuation.
[8] Pelletier et Tvedmers, “Forecasting Potential Global Environment Costs of Livestock Production 2000–2050”, Proceedings of the National Academy of Sciences of the USA, vol. 107, n°43, p. 18371–18374.
[9] James Hansen, ibid.
[10] Hugues Rivard, « Locavore, végétalien : quels impacts positives sur le climat? », Alternatives végétariennes, été 2015, n°120, p. 13–15.

[11] Foodwatch 2009, “Organic: A climate saviour?” Report, Germany.
[12] Elke Stehfest et al. “Climate benefits of changing diet” 2009, Netherlands Environmental Assessment Agency.
[13] Westhoek Henk, et al. “Food Choices, Health and Environment: Effects of Cutting Europe’s Meat and Dairy Intake”, Global Environmental Change, 2014, Vol. 26, p. 196–205.

A lire aussi, dans le dossier “La solution végétarienne contre le dérèglement climatique”, Alternatives végétariennes n°121:
— “Dérèglement climatique: l’état d’urgence”, par Hugues Rivard
— “Entretien avec R.K. Pachauri, ancien directeur du GIEC”, par Isabelle Richaud et Jean-Christophe Manuceau