Co[vé]gitations : végan­isme, éthique, écolo­gie. Un bil­let d’Élodie Vieille Blan­chard, paru dans Alter­na­tives végé­tari­ennes n°131.

J’étais écol­o­giste avant de devenir végane. J’avais comme une intu­ition, celle que notre habi­tat com­mun devait être préservé, respec­té, et que tout n’y était pas per­mis. Je me sou­viens, il y a presque vingt ans, d’avoir été sec­ouée par le film Soleil Vert, qui dépeint un futur dans lequel les ressources de la planète sont épuisées et où les humains sont nour­ris avec des pastilles. Cen­sé­ment rich­es en planc­ton des océans, celles-ci sont en réal­ité fab­riquées avec la chair des êtres humains décédés. Dans la scène finale, Sol, l’un des per­son­nages prin­ci­paux, allongé dans l’espace tech­nol­o­gisé où il subit une euthanasie, con­tem­ple boulever­sé les images dif­fusées sur un écran en face de lui : un champ de fleurs, une cas­cade, une forêt ver­doy­ante… Je me revois, écla­tant en larmes tan­dis que ces images de paysages, ves­tiges d’un passé à jamais dis­paru, défi­laient, l’intensité de l’émotion qu’elles créaient ren­for­cée par la musique, la Sym­phonie pas­torale de Beethoven.

Plus tard, au début des années 2000, j’ai été sen­si­ble, ter­ri­ble­ment sen­si­ble aux alertes sur le dérè­gle­ment cli­ma­tique. Elles n’avaient pas le même écho pub­lic qu’aujourd’hui, mais elles lais­saient déjà entrevoir des per­spec­tives assez trag­iques si rien n’était fait pour chang­er dras­tique­ment notre modes de vie : dis­pari­tion mas­sive d’espèces, déser­ti­fi­ca­tion, mon­tée du niveau de la mer, épidémies… Sans pou­voir l’argumenter, il me sem­blait clair qu’il fal­lait préserv­er les espaces naturels et les espèces qui y vivaient, sans quoi notre pro­pre vie ne serait plus pos­si­ble. C’est une intu­ition qui con­tin­ue à m’animer : celle que les écosys­tèmes, dans leur com­plex­ité, « savent » plus que nous, et qu’il serait vain de vouloir les domin­er, les mod­i­fi­er, parce que cela fini­rait indé­ni­able­ment par nous retomber dessus (comme lorsqu’on crée et dif­fuse des organ­ismes géné­tique­ment mod­i­fiés, par exem­ple).

Tan­dis que l’écologisme se soucie de préserv­er des espèces, ou des écosys­tèmes, le pro­jet anti­spé­ciste[1] se focalise sur les indi­vidus, et plus pré­cisé­ment sur ceux qui sont sen­tients, c’est-à-dire qui sont capa­bles d’éprouver sub­jec­tive­ment leur vie. Une forêt est-elle sen­tiente ? L’espèce des hip­popotames est-elle sen­tiente ? La réponse est néga­tive. En con­séquence, le pro­jet de les préserv­er ne reposerait pas sur des argu­ments solides. Selon les défenseurs d’une telle vision, qui prend de l’ampleur actuelle­ment dans le paysage ani­mal­iste et végane, seuls le bon­heur et la souf­france des êtres sen­tients devrait nous préoc­cu­per, ce qui pour­rait poten­tielle­ment entr­er en con­flit avec les visions écol­o­gistes tra­di­tion­nelles.

Un exem­ple sig­ni­fi­catif : faut-il réin­tro­duire les grands pré­da­teurs dans les parcs naturels ? Oui, s’enthousiasment les écol­o­gistes, à l’instar du nat­u­ral­iste Pierre Rigaux en France, ou du vib­ri­on­nant George Mon­biot[2] out­re-Manche, qui décrivent les béné­fices mul­ti­ples, en ter­mes de richesse écosys­témique, de la réin­tro­duc­tion du loup dans le parc nation­al de Yel­low­stone, aux États-Unis. Non, affir­ment les ten­ants d’un anti­spé­cisme non écol­o­giste, comme Thomas Lep­elti­er, qui défend philosophique­ment le pro­jet d’intervenir sur la pré­da­tion, source d’une souf­france incom­men­su­rable pour les ani­maux qui sont dévorés vivants[3]. Mais cela est-il jus­ti­fié, et envis­age­able en pra­tique ? Un débat com­mence à se struc­tur­er entre, d’une part, les par­ti­sans de l’approche RWAS (en anglais, réduc­tion de la souf­france des ani­maux sauvages) et tous les autres, qui frémis­sent à l’idée que l’être humain puisse s’arroger une telle pré­ten­tion à régir le monde[4]. Der­rière ce débat, des visions diver­gentes du monde, qui sug­gèrent qu’écologisme et anti­spé­cisme ne vont pas for­cé­ment ensem­ble. L’objet du dossier pro­posé dans ce mag­a­zine est d’apporter quelques pistes con­crètes dans le sens d’une réc­on­cil­i­a­tion. Au-delà, une élab­o­ra­tion théorique de ce pro­jet de réc­on­cil­i­a­tion est éminem­ment souhaitable pour tous ceux qui souhait­ent voir advenir un monde à la fois plus durable et plus juste.

 

Élodie Vieille Blan­chard, doc­teure en sci­ences sociales, prési­dente de l’AVF


[1] Yves Bon­nardel, Thomas Lep­elti­er, Pierre Sigler, La Révo­lu­tion anti­spé­ciste, PUF (2018), ouvrage recen­sé p.38.

[2] George Mon­biot, Fer­al, Pen­guin (2013)

[3] Thomas Lep­elti­er, « Faut-il sauver la gazelle du lion ? », La Révo­lu­tion anti­spé­ciste.

[4] À paraître prochaine­ment, les numéros 41 et 42 des Cahiers Anti­spé­cistes revien­dront en pro­fondeur sur ces ques­tions.