Par Isabelle Richaud.

Une nouvelle COP s’est clôt le 15 décembre en ignorant peu ou prou la nécessité d’inclure la transition alimentaire dans les politiques climatiques. Et ce malgré la publication concomitante de rapports scientifiques majeurs appelant à réduire la consommation de viande pour lutter contre le changement climatique.

À peu près chaque fin d’année depuis vingt-quatre ans, dans différentes villes du monde, les COP (conferences of the parties), tentent tant bien que mal de faire avancer l’action globale contre le changement climatique. Mais sur un sujet en particulier, les COP se suivent et se ressemblent : l’impact de l’élevage est soulevé, discuté et dénoncé par les associations et les scientifiques, sans pour autant que la nécessité de réduire la consommation de viande ne soit sérieusement prise en compte dans les engagements politiques des gouvernements.

Cette année, à Katowice en Pologne, la COP24 n’a pas fait exception à la règle. Les négociations se soldent par la difficile adoption d’un texte a minima qui définit des règles d’application de l’Accord de Paris sur le climat (adopté lors de la COP21 en 2015), mais sans nouveaux engagements de la part des États. Ni sans aucun mot sur la nécessité pourtant répétée par les scientifiques et les associations de changer de modèle alimentaire.

L’inconsistance s’est révélée jusque dans les menus proposés aux négociateurs présents à Katowice, où deux fois plus de plats à base de viande que de plats végétariens étaient proposés. Cette place faite à la viande a été qualifiée d’“insulte aux travaux de la conférence” par le centre pour la diversité biologique, à l’origine d’une analyse sur les émissions de gaz à effet de serre générés par les repas servis à la COP24 (voir graphique).

COP24, une nouvelle occasion manquée pour la transition alimentaire 4

Du côté des scientifiques pourtant, la fin de l’année a été marquée par de nombreuses initiatives soulignant la nécessité de revoir notre modèle alimentaire pour préserver le climat. Selon une vaste étude publiée dans le journal scientifique Nature, si l’on souhaite éviter une augmentation dangereuse de la température globale, la production animale, qui représente 72 à 78% des émissions de gaz à effet de serre liées à l’alimentation, doit drastiquement baisser. Sans quoi les impacts de notre alimentation sur le système naturel pourraient s’accentuer de 50 à 90% entre 2010 et 2050, impliquant de graves conséquences environnementales.

Plus précisément, la consommation de bœuf par personne dans le monde devrait diminuer de 75% et la consommation de porc de 90%. Dans le même temps, nous devrions manger trois fois plus de légumineuses et quatre fois plus de grains et fruits secs. Dans les pays occidentaux, nous devrions réduire notre consommation de bœuf de 90%, celle de produits laitiers de 60%, et accroître notre consommation de légumineuses par cinq.

De son côté, une organisation états-unienne, le World Resource Institute, en collaboration notamment avec la Banque mondiale et l’INRA, a publié en décembre une version résumée d’un rapport à paraître en 2019 sur les principales mesures à mettre en place pour parvenir à nourrir la population humaine tout en préservant la planète.

L’évolution vers des régimes plus végétaux est présentée comme une solution incontournable, même en tenant compte des améliorations futures de l’agriculture et de la réduction du gaspillage alimentaire. Les 2 milliards de personnes dans le monde qui consomment le plus de viande de ruminants devraient réduire leur consommation de 40% d’ici 2050 pour combler efficacement les lacunes en matière d’atténuation des émissions de gaz à effet de serre et de terres disponibles.

Enfin, l’appel conjoint de 130 académies nationales de sciences et de médecine à agir pour une transition agricole et alimentaire a lui aussi été remarqué en cette fin d’année. À la veille de la COP24, le partenariat inter-académique (IAP – InterAcademy Partnership) a publié un rapport alarmant sur les dysfonctionnements du système alimentaire actuel et les menaces que celui-ci fait peser sur l’environnement.

Selon ce réseau scientifique international, assurer une alimentation suffisante et saine à l’ensemble de la population humaine tout en préservant l’environnement demande un changement radical dans nos manières de produire et de consommer. Le rapport prône une amélioration des pratiques agricoles et une réduction de la consommation de viande dans les pays riches.

Pour Tim Benton, professeur à l’université de Leeds et membre du comité éditorial de l’étude, « cela fait trente ou quarante ans que nous investissons assez massivement dans l’efficacité énergétique du transport. Nous avons besoin de quelque chose d’aussi radical dans le secteur agricole, et notre marge de manœuvre pour améliorer les pratiques de l’élevage est beaucoup plus limitée que celle liée à un changement de régimes alimentaires ».

Les scientifiques à l’origine de l’étude publiée dans Nature appellent à la mise en place de politiques éducatives et fiscales, et à l’évolution des menus de la restauration collective pour parvenir à de telles réductions de la consommation de produits animaux. Gouvernements, n’attendez pas la COP25 pour prendre vos responsabilités ! La société civile, la communauté scientifique et les entreprises ont encouragé et initié une transition alimentaire qui doit désormais également être portée par les États, et ce avec courage et ambition.

Études :
– Center for biological diversity, 2018 : The climate cost of food at COP24.
Marco Springman et al., 2018: Options for keeping the food system within environmental limits.
– InterAcademy partnership, 2018: Opportunities for future research and innovation on food and nutrition security and agriculture : the InterAcademy Partnership’s global perspective 
– World Resources Institute, 2018: Creating a sustainable food future.

Articles de presse :
– Latribune.fr : COP24 : cinq recettes pour nourrir le monde sans détruire la planète. Giulietto Gamberini, 05/12/2018.
– Theguardian.com, 2018 : Beef-eating ‘must fall drastically’ as world population grows.
Beef eating “must  fall drastically” as world population grows. Damian Carrington, 05/12/2018.
– Franceinter.fr : Pour nourrir tout le monde sur Terre, voilà comment modifier nos régimes alimentaires. 05/12/2018.
– Theguardian.com : Global food system is broken, say world’s science academies. Damian Carrington, 28/11/2018.
– Theguardian.com : Huge reduction in meat-eating ‘essential’ to avoid climate breakdown. Damian Carrington, 10/10/2018.