Le 8 octobre dernier sur la radio RTL, le docteur Michel Cymes a émis de sérieuses mises en garde concernant les régimes végétarien et végétalien sur la santé des adolescent·es (1). Y a‑t-il vraiment lieu de s’inquiéter, plutôt que de se réjouir que les jeunes soient de plus en plus nombreux·ses à adopter un tel régime alimentaire ?

Le 21e siècle doit fait face à une épidémie mondiale d’obésité, de diabète, de maladies cardiovasculaires, de cancers (2). Le mode de consommation occidentalisé a de graves conséquences sur la santé des populations. L’épidémie de surpoids et d’obésité ne touche plus seulement les adultes, mais touche dorénavant, et de plus en plus, les enfants et adolescent·es (3). En 40 ans, les cas d’obésité chez l’enfant ont été multipliés par 10 (4), et l’on sait que les effets des alimentations et particulièrement du surpoids/obésité sur le diabète, les maladies cardiovasculaires, et les cancers, se manifestent à plus long terme, c’est-à-dire plus tard dans la vie de l’enfant et de l’adolescent·e (3). C’est bien là que sont les véritables problèmes de santé publique. Les études épidémiologiques disponibles à ce jour montrent que les alimentations végétarienne et végétalienne ne sont pas associées à une morbidité ou à une mortalité plus élevée. Il n’y a donc aucune raison de penser que le végétarisme et le végétalisme peuvent être quant à eux un problème de santé publique, comme le docteur Michel Cymes l’estime dans votre intervention. Mais encore, les études montrent qu’un régime végétarien ou végétalien bien mené pourrait avoir des atouts majeurs pour la santé humaine, et portent à penser que la généralisation de ces alimentations serait un levier majeur pour améliorer la santé publique, au moins dans les pays développés.

Les végétarien·nes et végétalien·nes peuvent tout à fait atteindre les recommandations nutritionnelles en matière de macronutriments et micronutriments, du moment que le régime alimentaire est varié et complémenté en vitamine B12. C’est ce que montre notamment la grande étude française de cohorte Nutrinet-Santé (5). On peut même remarquer que dans cette étude, le régime végétarien est celui qui obtient la meilleure adhésion nutritionnelle par rapport aux recommandations françaises (5). La position de la plus grande association de professionnel·les de la nutrition aux États-Unis (100 000 membres) (6), et celle des instances de santé officielles aux États-Unis (7) ou en Angleterre (8) (pour ne citer qu’elles), est que les alimentations végétariennes et végétaliennes bien menées sont saines et adéquates sur le plan nutritionnel, à tous les âges de la vie, y compris chez les jeunes.

De plus, les études montrent que les régimes végétarien et végétalien pourraient réduire le risque de maladies chroniques. L’ouvrage conséquent de François Mariotti, président du comité d’experts spécialisé (CES) “Nutrition humaine” de l’ANSES, fait office de référence à ce sujet (9). Ainsi, les études observationnelles et interventionnelles concordent et montrent de manière solide que les régimes végétariens, et davantage encore, végétaliens, sont associés à une diminution des facteurs de risques cardiométaboliques : diminution du surpoids/obésité (10,11,12,13), diminution de l’hypertension artérielle (11,14,15,16), diminution de l’hyperlipidémie (17,18), diminution de l’hyperglycémie et de la résistance à l’insuline (19,20,21). Or, ces quatre paramètres sont précisément les quatre principaux facteurs de risques métaboliques de maladies chroniques. Les études épidémiologiques tendent à confirmer ces résultats, et suggèrent que les alimentations végétariennes et végétaliennes pourraient notamment être associées à une diminution de la morbidité et de la mortalité due aux cardiopathies ischémiques, au diabète, et au cancer toute causes confondues, de la prostate et colorectal (22). Les causes et les mécanismes sont en partie connus, et soutiennent la force de ces associations. Par exemple, nous savons qu’une alimentation riche en aliments végétaux, de par la richesse en fibres et certains nutriments, diminue le risque cardiovasculaire ; tandis qu’à l’inverse, d’après l’ANSES, le viande rouge (comprenant également la viande de porc, d’agneau et de veau) et transformée, augmente de manière « convaincante » le risque de cancer colorectal, de manière « probable » les risques de maladies cardiovasculaires et diabète de type 2, et de manière « suggérée » les risques de cancer du sein ou de la prostate (23).

Au sujet des carences que le docteur Michel Cymes évoque, elles ont été abordées dans une précédente réponse que lui a adressé le docteur Sébastien Demange, également membre de la commission nutrition-santé de l’AVF (24). Nous en reprenons ici certains points. Les études montrent qu’il n’y a pas plus de risque d’anémie ferriprives chez les personnes adultes végétariennes et végétaliennes (5,25), et même si des études manquent encore sur la population spécifiquement adolescente, il est probable qu’il en soit de même. Pour améliorer son statut en fer, il est toujours possible d’augmenter son apport (en veillant à améliorer sa biodisponibilité avec de la vitamine C), et si cela ne suffit pas, de se complémenter. Les apports peuvent être plus faibles en calcium, mais il existe également des moyens d’améliorer le statut en ce nutriment, notamment en consommant davantage de légumineuses, oléagineux, et céréales complètes. Par ailleurs, l’ANSES estime que les études ne permettent pas d’établir une relation entre la consommation de produits laitiers et le risque de fracture (23). Pour la vitamine D, d’après la HAS, 80 % de la population générale française serait carencée (26), ce problème ne concerne donc pas spécifiquement l’alimentation végétale. Concernant les omégas 3, même si les apports en dérivés à chaîne longue sont plus faibles voire nuls, aucune étude n’a pu mettre en évidence de carence en DHA entraînant des effets cliniques avérés (y compris neurologiques ou psychiatriques) au sein de la population végétarienne ou végétalienne. Par mesure de précaution (et pour optimiser peut-être les bénéfices de ces alimentations), il est possible d’augmenter ses apports en oméga 3 à chaîne courte, et/ou de se complémenter en DHA si on le souhaite. Enfin, les personnes végétariennes et végétaliennes, mais également les personnes qui souhaitent diminuer leur consommation de produits animaux, à tout âge de la vie, doivent en effet se complémenter en vitamine B12 pour éviter le risque de carence. Précisons à nouveau que la complémentation est simple et peu onéreuse, et que la carence en vitamine B12 n’est pas spécifique aux régimes végétarien et végétalien, puisque 15 à 40 % des adultes de plus de 65 ans ont une carence en ce nutriment (27).

Comme pour tout régime alimentaire, les alimentations à dominante végétale comportent des points de vigilance (5), qu’il convient de comprendre, afin d’optimiser ces dernières. C’est justement le rôle des instances officielles de santé puis des professionnel·les de santé, de fournir des recommandations et de trouver des moyens de pallier les points faibles des différents régimes alimentaires, tout en en respectant les choix alimentaires des populations. Par exemple, pour pallier un apport en iode pouvant être insuffisant dans la population générale (pourtant globalement non végétarienne), le choix a été fait de complémenter le sel en ce nutriment.

Il n’y a pas lieu de décourager les adolescent·es à suivre un régime alimentaire végétarien ou végétalien. Au contraire, il faudrait les y encourager, dans la mesure où les alimentations végétarienne et végétalienne bien menées paraissent tout à fait possibles sans que cela n’entraîne d’effet néfaste pour la santé, et dans la mesure où elles pourraient avoir des bénéfices sur la santé individuelle et publique, l’environnement, et les animaux. Face aux épidémies de maladies chroniques, à la dégradation de l’environnement, à la façon dont nous traitons les animaux, une transition nutritionnelle s’impose dans nos sociétés. Plutôt que de contester ces alimentations, une posture plus responsable serait de sensibiliser les adolescent·es végétarien·nes et végétalien·nes à l’importance de manger varié et de se complémenter en iode, en vitamine D (comme pour le reste de la population), et en vitamine B12, et ce dans le but de protéger leur santé. 

Marie Vincey,
docteure en pharmacie et membre bénévole de la commission nutrition-santé de l’Association végétarienne de France.
Conflits d’intérêts financiers de l’auteure en rapport avec le texte : néant.

 

Bibliographie

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