Monsieur le Ministre,

Par cette lettre, nous souhaitons réagir à la qualification, apparaissant sur plusieurs documents numériques relevant de votre compétence, du végétarisme et du véganisme comme relevant de troubles alimentaires.

Les régimes végétarien et végétalien sont de plus en plus plébiscités par les jeunes. Un sondage intitulé « Les jeunes, tous futurs veggie ? » réalisé en novembre 2017 sur 3 435 jeunes de 16 à 25 ans, montrait que 11 % se déclaraient pesco-végétariens, végétariens, végétaliens ou encore véganes ; et que 28 % des jeunes qui ne l’étaient pas déjà se déclaraient potentiellement prêts à devenir au moins végétariens1.

Pourtant, sur le site jeunes.gouv.fr, on peut lire que le végétarisme serait associé à un trouble alimentaire au même titre que l’anorexie ou la boulimie : « il existe différents types de troubles alimentaires : des phobies alimentaires aux régimes, en passant par le végétarisme, les uns ne doivent pas être confondus avec les autres »2 ; ou encore, sur le site Fil Santé Jeunes, que le véganisme serait associé à une pathologie appelée orthorexie (définie comme l’obsession de manger sain), et cela au même titre que le sans additif, ou le régime macrobiotique3.

Il est nécessaire de prendre en compte que les habitudes nutritionnelles des jeunes évoluent, ainsi que la recherche scientifique en matière de santé. Ces allégations visibles sur les pages jeunes.gouv.fr et Fil Santé Jeunes ne trouvent à ce jour plus de justification médicale, scientifique, ou morale ; plus encore, elles peuvent nuire à la santé de la population jeune.

Tout d’abord, ces allégations sont fallacieuses. Le choix et la pratique du végétarisme ou du végétalisme ne sont pas l’expression d’un trouble alimentaire ou de toute autre pathologie psychiatrique, comme il est prétendu. Les jeunes qui font ce choix d’alimentation ont la volonté saine et louable d’adapter leurs comportements  – et en particulier ici leur alimentation  – aux enjeux de leur époque. Les jeunes personnes choisissent ce type d’alimentation d’abord par souci éthique (ne plus participer à l’exploitation animale, tenir compte des intérêts propres des animaux) et/ou environnemental1 (atténuer les effets des changements climatiques, de la perte de biodiversité ou de la diminution des ressources en eau, etc.).

Ensuite, le végétarisme et le végétalisme, s’ils sont bien menés, ne sont pas non plus problématiques ou délétères d’un point de vue de la santé globale individuelle. Ces modes d’alimentation n’engendrent pas plus de problèmes de santé qu’une alimentation traditionnelle. Les alimentations végétariennes et végétaliennes bien menées sont saines et adéquates sur le plan nutritionnel, à tous les âges de la vie, y compris chez les jeunes. C’est notamment la position de la plus grande association de professionnel·les de la nutrition aux États-Unis (100 000 membres)4 et c’est aussi celle des instances de santé officielles aux États-Unis5 ou en Angleterre6, pour ne citer qu’elles.

D’autre part, en plus de n’être pas délétères, quand elles sont bien menées, ces alimentations ont de nombreux atouts et confèrent des avantages vis-à-vis de la santé en prévenant le risque de maladies chroniques, notamment grâce à leur richesse en macronutriments et micronutriments. La littérature scientifique est dense et solide à ce sujet. Nous pouvons par exemple citer l’ouvrage conséquent de François Mariotti, président du comité d’experts spécialisé (CES) “Nutrition humaine” de l’ANSES, qui fait office de référence dans les alimentations végétarienne et végétalienne7. Le nouveau Plan national nutrition santé (PNNS) de l’ANSES encourage d’ailleurs les Français·es à végétaliser leur alimentation8.

 Enfin, les allégations dont il est question ne sont pas seulement fallacieuses : elles sont également dangereuses. En premier lieu, elles entretiennent un message de confusion au sein de la population jeune, puisqu’elles sont en contradiction avec la littérature scientifique et avec les recommandations des plus grandes associations de professionnel·les de santé et instances de santé publique. Ensuite, elles peuvent entraîner chez les jeunes un sentiment d’incompréhension et un repli sur soi, ce qui est regrettable, puisque le rôle de ces espaces numériques est justement de leur fournir un soutien en répondant à leurs questions d’ordre physique, social ou moral.

En conclusion, nous arguons que dans la mesure où ces alimentations ne portent pas atteinte à la santé lorsqu’elles sont bien menées, il est de la responsabilité du gouvernement de ne pas contester, mais au contraire de respecter les choix des jeunes qui décident de les adopter ; plus encore, il est de sa responsabilité de les accompagner dans ces choix, en leur fournissant une documentation fiable ainsi qu’une écoute si nécessaire, dans le but de protéger leur santé. Nous souhaitons d’ailleurs porter à votre connaissance l’intégration de critères environnementaux dans les nouvelles recommandations nutritionnelles de plusieurs pays, tels que l’Allemagne, le Brésil ou la Suède. À l’heure de l’urgence écologique, nous considérons qu’une posture responsable de la part des autorités publiques serait d’encourager la végétalisation des alimentations, plutôt que de la décourager.

C’est dans l’intérêt de la santé de la population jeune que nous vous demandons, Monsieur le Ministre, d’enjoindre une réactualisation des informations fournies sur les sites jeunes.gouv.fr et filsantejeunes.com. Ces deux pages ont un rôle de protection et d’écoute vis-à-vis des jeunes, et c’est donc dans la continuité de ce à quoi elles sont vouées, que de les rassurer quant à l’alimentation viable et saine qu’ils ont choisi et de leur fournir une information de qualité. La commission Nutrition-Santé de l’AVF, composée de professionnel·les de santé compétent·es dans ce domaine, se tient à votre disposition si besoin est d’aider à la production de documents fiables ou d’une plateforme d’écoute autour de ces alimentations.

En espérant que notre lettre suscitera toute votre attention, nous vous prions d’agréer, Monsieur le Ministre, l’expression de nos sentiments les plus respectueux.

La Commission Nutrition-Santé de l’Association végétarienne de France

 

Bibliographie
1 Diplomeo. Sondage exclusif : “Les jeunes, tous futurs veggie ?”, 2017 [cité 24 juin 2020]. Disponible sur: https://diplomeo.com/actualite-sondage_jeunes_vegetariens
2 Jeunes.gouv.fr. Des troubles alimentaires ? [Internet]. 2015 [cité 24 juin 2020]. Disponible sur : http://www.jeunes.gouv.fr/spip.php?article3341
3 Fil Santé Jeunes. L’obsession du manger sain : l’orthorexie. [Internet]. 2018 [cité 24 juin 2020]. Disponible sur : https://www.filsantejeunes.com/lorthorexie-5658
4 Melina V, Craig W, Levin S. Position of the Academy of Nutrition and Dietetics: Vegetarian Diets. J Acad Nutr Diet. déc 2016;116(12):1970–80.
5 Department of Agriculture (USDA). Dietary Guidelines for Americans 2015–2020 [Internet]. 2015 [cité 24 juin 2020]. Disponible sur: https://health.gov/dietaryguidelines/2015/resources/2015–2020_Dietary_Guidelines.pdf
6 National Health Service (NHS). Healthy eating for vegetarians and vegans [Internet]. 2015 [cité 24 juin 2020]. Disponible sur: http://www.nhs.uk/Livewell/Vegetarianhealth/Pages/Goingvegetarian.aspx
7 François Mariotti. Vegetarian and Plant-Based Diets in Health and Disease Prevention. François Mariotti. Academic Press, p.922, 2017, 9780128039687. ⟨hal-01727593⟩
8 ANSES. Actualisation des repères du PNNS : révision des repères de consommations alimentaires : Avis de l’Anses — Rapport d’expertise collective [Internet]. 2017. 280 p. Disponible sur: https://www.anses.fr/fr/system/files/NUT2012SA0103Ra‑1.pdf