En raclant les sédiments océaniques, le chalutage de fond détruit les fonds marins et libère le carbone stocké depuis des millénaires, provoquant autant d’émissions carbone que l’ensemble du transport aérien. Malgré cet impact catastrophique sur le climat, cette pêche est fortement soutenue par les fonds publics, car elle est très peu rentable.

Comme labourer une forêt primaire

S’il est notoire que la production de viande est très émettrice de gaz à effet de serre, le bilan carbone de la pêche, et en particulier celui de son impact sur le stockage du carbone, est bien moins connu. Dans un rapport pionnier publié en mars par 26 auteurs, la prestigieuse revue Nature vient nous éclairer sur l’impact d’une technique de pêche fort décriée par les défenseurs de la biodiversité : le chalutage de fond. Celui-ci consiste à traîner d’immenses filets lestés au fond de l’océan, ratissant poissons, mollusques et crustacés conjointement avec leur habitat. Or, dans les eaux froides et profondes, les biotopes se reconstituent très lentement. Racler le plancher océanique libère aussi le carbone qui s’y était déposé, rendant les eaux acides et nuisant à la vie marine. Selon l’auteur principal, le biologiste marin Enric Sala, “c’est comme si on labourait une forêt primaire, encore et encore, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien”.

Toute la population de ces fonds marins est ensuite acheminée jusqu’au pont des navires où les animaux agonisent pendant des minutes ou des heures, quand la différence de pression lors de la remontée des filets n’a pas fait exploser leurs organes internes. Les individus des espèces sans intérêt commercial sont alors rejetés morts à la mer, comme les requins menacés d’extinction ou les poissons dont les quotas de pêche ont été atteints.

Un puits de carbone immense, mais méconnu

Les sédiments marins sont le plus important puits de carbone organique, loin devant la végétation marine ou terrestre, stockant chaque année presque autant que l’ensemble des puits de carbone terrestres. Le carbone présent, stocké durant des millénaires, a été accumulé par les débris végétaux et les excréments d’animaux tombant sur le plancher océanique. Mais lorsque les filets de chalutage et leurs lests raclent le sol marin, le carbone se dissout dans les eaux. Saturé par ces sources situées en profondeur, l’océan se retrouve incapable d’absorber les émissions aériennes d’origine humaine. C’est ainsi que se neutralise en partie le plus grand puits de carbone de notre planète.

Les chercheurs estiment que 4,9 millions de km² (plus de sept fois la surface de la France) sont chalutés chaque année. Lors du premier passage d’un chalut sur cette superficie, 1,47 milliard de tonnes de CO₂ sont libérées dans les eaux. Cette quantité correspond sur la même période à plus de 15 % de tout le carbone atmosphérique absorbé par l’océan, à la totalité du carbone émis par les sols agricoles ou encore à une fois et demi les émissions du trafic aérien. Après neuf années de chalutage régulier, la libération de CO₂ dans les eaux se stabilise à 40 % de la valeur initiale. Mais la quantité de carbone stockée dans le premier mètre de sédiments est telle que cette pollution peut se poursuivre ainsi pendant quatre siècles.

A elle seule, la flotte de l’Union européenne libère l’équivalent de plus de 274 millions de tonnes de CO₂ chaque année. Pourtant, comme le souligne une étude de 2018, le chalutage de fond est la méthode de pêche la moins rentable et elle consomme deux litres de carburant par kilo de poisson pêché. Sans les subventions versées par les États et par l’Europe pour la construction de navires et l’achat de carburant, cette pêche disparaîtrait d’elle-même. 

Alors que la pêche et l’élevage sont les plus grands émetteurs de gaz à effet de serre du secteur agricole, il est incompréhensible que l’on perpétue ces subventions de manière démesurée par rapport aux cultures végétales bien plus durables. 

La COP 15 de la Convention sur la diversité biologique, organe des Nations unies, devrait avoir lieu en octobre et pourrait déboucher sur un accord mondial en faveur de l’environnement. Nous appelons dès lors le gouvernement français et l’Europe à protéger les océans et notre climat en cessant toute subvention au chalutage de fond et en étendant aux eaux internationales l’interdiction de chalutage en eau profonde.

L’AVF, avec le concours de Frédéric Mesguish.