À l’occasion de cette “rentrée” de la chasse, (re)faisons le point avec le naturaliste Pierre Rigaux. Un article paru dans la revue Alternatives végétariennes n°134 — hiver 2018–2019

 

Ils ont beaucoup fait parler d’eux [à l’automne 2018] avec une campagne publicitaire lancée par la Fédération nationale des chasseurs qui les proclame « premiers écologistes de France ». Derrière le slogan, peut-on trouver des vertus écologiques à la chasse ?

Pour comprendre l’impact de la chasse, on peut se pencher sur les chiffres. Trente millions d’animaux sont tués chaque année par les chasseurs en France. Ce chiffre n’englobe pas le piégeage (autorisé) ni le braconnage, mais bien la chasse légale et déclarée. Selon les bilans de l’ONCFS*/FNC* (2016), 95% de ces animaux sont des oiseaux et des mammifères, petits ou moyens.

Le plus gros des effectifs est constitué par les oiseaux migrateurs (pigeons ramiers, grives, bécasses…). On ne trouvera aucun scientifique pour défendre un quelconque intérêt écologique au tir de ces espèces. La nécessité de leur « régulation » est nulle. Pire, une vingtaine d’espèces d’oiseaux « chassables » sont considérées par l’UICN* comme « menacées » ou « quasi menacées » au niveau européen : tourterelle des bois, sarcelle d’été, vanneau huppé, courlis cendré, etc.

Par ailleurs, un quart des animaux tués à la chasse provient d’élevages. Faisans, canards colverts, perdrix rouges, perdrix grises et autres lapins : selon les éleveurs de « gibier » eux-mêmes (chiffres SNPGC*), 20 millions d’animaux sont lâchés tous les ans ; les chasseurs n’ont le temps d’en tuer qu’une petite partie, car les autres meurent rapidement dans la nature, faute d’adaptation à la vie sauvage.

Quant aux mammifères carnivores, les chasseurs en abattent des centaines de milliers. Renards en tête, mais aussi martres, fouines et autres petits prédateurs indigènes dont il ne viendrait à l’idée d’aucun biologiste de prôner l’élimination, tant le rôle de ces animaux est important dans les écosystèmes et les agrosystèmes. Par exemple, les renards se nourrissent de campagnols et d’autres petits rongeurs qui peuvent causer des préjudices aux cultures en cas de forte présence.

En plus de ceux qu’on abat à la chasse, des milliers de petits carnivores indigènes, y compris des espèces en grande régression comme le putois, sont piégés en toute légalité à la demande des chasseurs qui les accusent de manger… des perdrix lâchées pour la chasse. Le moins qu’on puisse dire est que l’apport écologique d’une telle démarche ne saute pas aux yeux.

L’argument de la régulation

Le sempiternel débat sur la notion de régulation et de ses possibles vertus écologiques concerne essentiellement les ongulés (sangliers, chevreuils, cerfs, etc.). Ils ne représentent en fait que 5% du tableau de chasse national. Il faut rappeler que les prédateurs naturels de ces espèces ont été historiquement éradiqués du pays, et y sont aujourd’hui rarissimes. Peu de gens savent qu’au début du xxe siècle, les herbivores avaient eux-mêmes en grande partie disparu, à cause de la chasse et du recul de la forêt.

Cerfs, chevreuils, chamois et sangliers ont fait l’objet de réintroduction en maints endroits du territoire national à partir des années 1950, dans un objectif cynégétique1. Profitant du retour de la forêt au xxe siècle et d’une nouvelle organisation de la chasse visant à ne pas faire décliner leurs effectifs, ces herbivores ont pu se multiplier.

Actuellement, les dommages imputés très localement aux cerfs et aux chevreuils restent mineurs et concernent essentiellement certaines forêts, ou plutôt certaines plantations ; ici la frontière entre écologie et intérêt sylvicole est floue. Nullement évident, l’intérêt écologique d’une « régulation » de ces animaux par la chasse est surtout promu – en dehors des chasseurs – par des forestiers comme ceux de l’ONF* ; or, cet organisme tire une partie de ses revenus des droits de chasse en forêts domaniales.

Le cas des sangliers est encore plus complexe. Alors qu’ils représentent moins de 2% des animaux tués à la chasse, les 700 000 sangliers abattus annuellement sont utilisés comme LE symbole du rôle « régulateur » des chasseurs. Pourtant, étant donné le comportement démographique particulier des sangliers, il est difficile de préciser dans quelle mesure la chasse, telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui, limite ou non l’augmentation de leurs effectifs. Une chose est sûre : elle ne les fait pas diminuer.

Lexique
ECHA : European chimicals agency
FNC : Fédération nationale des chasseurs
ONF : Office national des forêts
ONCFS : Office national de la chasse et de la faune sauvage
SNPGC : Syndicat national des producteurs de gibier cynégétique
UICN : Union internationale pour la conservation de la nature

Historiquement, les chasseurs ont tout fait pour augmenter les effectifs de sangliers : lâchers de sangliers croisés avec des cochons domestiques (aujourd’hui interdits), pratiques d’agrainage (nourrissage dans la nature, légal et illégal) et tirs sélectifs. Aujourd’hui, les dégâts sur le milieu imputables aux sangliers sont rarement d’ordre écologique, mais le plus souvent agricoles ; ils sont concentrés sur des cultures intensives (Guibert, 2008), particulièrement sur le maïs destiné à nourrir les animaux d’élevage. Finalement, l’intérêt écologique de la chasse au sanglier reste aujourd’hui une question, et non une certitude.

On peut enfin se pencher sur le cas d’espèces importées, dites envahissantes. Largement en tête des effectifs abattus dans cette catégorie, plusieurs centaines de milliers de ragondins sont tués chaque année à la chasse, en plus de ceux tués par piégeage. Mais, comme dans le cas des sangliers, on ne sait pas vraiment si ces abattages ont un rôle « régulateur » sur la démographie de l’espèce. Et l’impact jugé négatif des ragondins, constaté sur des installations humaines comme des étangs artificiels, reste une interrogation plus qu’une certitude concernant les écosystèmes locaux.

Quoi qu’il en soit, qu’il s’agisse de ragondins, de sangliers ou de toute autre espèce jugée indésirable écologiquement ou trop prolifique pour les activités humaines, une réflexion technique pourrait être menée sur les moyens de « réguler » ses effectifs sans passer par l’abattage de loisir.

Les chasseurs écolos en dehors de la chasse ?

Peinant à montrer l’intérêt écologique de la chasse elle-même, les chasseurs mettent en avant leurs activités annexes en faveur de l’écologie. Plantation de haies, gestion de zones humides et autres activités sans fusil. La Fédération nationale parle des « apports de la chasse à la nature pour les espèces non chassables ».

Ne croyons pas que ces actions s’inscriraient en dehors de tout intérêt cynégétique. Il y aurait mille exemples. Des grandes haies plantées en bordure de champ seront utiles aux passereaux non chassables ; mais les chasseurs viendront y tuer des tourterelles des bois, espèce menacée. Des étangs aménagés accueilleront quelques oiseaux protégés… et des canards qui seront massacrés par centaines, avec les méprises qu’on connaît quant à la distinction entre les espèces chassables et  non chassables.

Partout, de façon encore plus pernicieuse, les fédérations départementales et autres groupements de chasseurs s’intègrent dans les réseaux de « gestionnaires » d’espaces protégés. Ceci leur permet de défendre la chasse sur ces zones, y compris celle d’espèces menacées comme le tétras-lyre, bien souvent avec la complaisance des autres acteurs du territoire.

Un élément négligemment omis par la campagne promotionnelle des chasseurs est la pollution par le plomb : plus de 30 000 tonnes de ce métal sont répandues par la chasse en Europe (ECHA*, 20182). En France, bien que la grenaille de plomb soit désormais interdite dans les zones humides, elle reste autorisée partout ailleurs. Et les balles contenant du plomb sont autorisées partout, sans que cela émeuve les instances cynégétiques.

Récap’ en chiffres

1 200 000 chasseurs en France
30 millions d’animaux tués par an en France, hors piégeage et braconnage,
dont 5 % (seulement) d’ongulés, sous prétexte de régulation.
20 millions d’animaux sont élevés et lâchés chaque année.
250 millions de cartouches sont tirées et dispersées dans la nature chaque année.

On pourrait enfin accabler les chasseurs en rappelant que la dernière ourse autochtone des Pyrénées a été abattue par un chasseur en 2004, et que les tirs sont encore aujourd’hui une des causes principales de disparition des lynx, une espèce en danger d’extinction en France (UICN*, 2017) ; mais on dira poliment que ces chasseurs-là en sont de mauvais, agissant illégalement.

Pas de fusils dans la nature, Pierre Rigaux, préface de Nicolas Hulot, Éditions Humensciences, sortie le 18 septembre, 22€.

En conclusion, sans nier certains efforts écologiques du pouvoir cynégétique, on remarquera que ceux-ci, quand ils ne relèvent pas strictement du greenwashing, restent minimes eu égard à la puissance de ce lobby ; son impact écologique est surtout négatif.

Qu’on ne s’y trompe pas : dans toutes les instances de concertation et de décision, les représentants cynégétiques ne sont pas du côté des écologistes et des scientifiques, ils sont en opposition et défendent avant toute chose leurs intérêts particuliers : pouvoir chasser toujours plus. Qu’elles qu’en soient les conséquences.


D’autres articles parus dans la revue Virage ou Alternatives végétariennes sont à découvrir ici.
  1. Qui se rapporte à la chasse.
  2. Voir le site de l’ECHA, en anglais, http://bit.ly/ECHA-avis