Par Fiona Harvey, The Guardian, 17 octobre 2016.
Traduction : Alain Le Roux‐Marini.

D’après l’Agence européenne des médicaments (AEM), il s’avère que des médicaments classés comme “d’importance critique en médecine humaine” sont fréquemment utilisés.

De nouvelles données indiquent que l’usage de certains des antibiotiques les plus puissants disponibles pour le traitement d’infections mortelles a atteint des niveaux record dans les fermes européennes.

Le rapport renforce les inquiétudes au sujet de l’abus d’antibiotiques dans les fermes, à la suite des révélations du Guardian sur la présence de la super‐bactérie SARM[1] dans de la viande produite au Royaume‐Uni, dans de la viande importée vendue dans des supermarchés britanniques et dans des fermes britanniques.

Selon les données de l’Agence européenne des médicaments, des médicaments classés comme “d’importance critique en médecine humaine” par l’Organisation mondiale de la santé semblent être fréquemment utilisés sur les animaux d’élevage dans les principaux pays de l’UE, y compris au Royaume‐Uni. Ceci survient en dépit de l’avis de l’OMS établissant que, du fait de leur importance, ces médicaments ne devraient être utilisés que dans les cas les plus extrêmes pour le traitement d’animaux, voire pas du tout.

Le dernier rapport de l’AEM collationne des données d’états membres sur les ventes d’antibiotiques pour l’usage vétérinaire en 2014 et montre que l’usage des antibiotiques dans les fermes a baissé globalement d’environ 2% par rapport à l’année précédente et jusqu’à 12% dans certains pays. Mais ceci dissimule l’augmentation de l’utilisation des médicaments les plus puissants, tels que la colistine, antibiotique de dernier ressort pour des maladies humaines mortelles.

Le pourcentage des ventes d’antibiotiques les plus puissants est resté stable, ou, dans certains cas, a augmenté légèrement, ce qui indique une augmentation de la quantité de l’usage des antibiotiques qualifiés d’importance critique.

Par exemple, les ventes de fluoroquinolones – dont les dernières versions sont utilisées pour traiter des maladies mortelles, comme la pneumonie ou la maladie du légionnaire – étaient de 141 tonnes dans les pays étudiés en 2013 et ont grimpé à 172 tonnes en 2014. Les ventes de macrolides, également classés comme d’importance critique pour la santé humaine, sont passées de 59 à 67 tonnes dans la même période. Ceci montre que les efforts pour prévenir l’usage, dans les fermes, des médicaments les plus critiques pour la santé humaine sont un échec.

Les experts sont de plus en plus inquiets de l’accumulation de preuves que l’abus d’antibiotiques dans les fermes – qui, dans l’UE, représentent trois fois la quantité d’antibiotiques délivrés à la population humaine – met en danger la santé humaine en favorisant le développement de bactéries résistantes, même aux médicaments les plus puissants.

Cóilín Nunan, de l’Alliance to Save Our Antibiotics (Alliance pour sauver nos antibiotiques), qui comprend plusieurs ONG impliquées dans la santé humaine et animale, a déclaré : “L’abus choquant d’antibiotiques dans les fermes montré [dans le rapport] est le résultat de l’échec permanent de nombreux pays pour bannir le traitement préventif de masse en routine dans l’élevage intensif.

L’Espagne utilise actuellement 100 fois plus d’antibiotiques par unité de bétail que la Norvège, 80 fois plus que l’Islande et 35 fois plus que la Suède. La raison principale en est que l’Espagne, comme la plupart de l’Europe, autorise le traitement de masse en routine, au contraire des pays scandinaves. L’utilisation accrue d’antibiotiques de dernier ressort et d’importance critique est particulièrement alarmante et confirme que les approches volontaires et en douceur ne fonctionnent pas.”

Le Guardian a présenté de nouvelles preuves que la super‐bactérie SARM est présente dans de la viande produite au Royaume‐Uni et en vente dans des supermarchés britanniques. Quand elle est présente dans la nourriture, la bactérie peut être tuée par la cuisson, mais une hygiène défaillante peut entrainer une infection chez l’homme. On peut la contracter à partir d’animaux d’élevage infectés, donc la découverte que des fermes du Royaume‐Uni deviennent un réservoir pour la maladie montre qu’il existe un danger d’une plus grande diffusion en Grande‐Bretagne.

La directrice générale de la santé du Royaume‐Uni, Dame Sally Davies, a déclaré que la résistance aux antibiotiques était une menace apocalyptique. Selon elle, en moins de 20 ans, des opérations considérées actuellement comme simples, telles que la prothèse de hanche, pourraient devenir dangereuses pour les patients du fait du risque de contracter des infections impossibles à traiter. L’abus d’antibiotiques a été un facteur‐clé de l’augmentation de la résistance bactérienne.

Le rapport du gouvernement sur la situation, dirigé par Lord O’Neill et publié l’an dernier, a montré que les fermes étaient une source potentielle d’augmentation de la résistance. Les germes qui acquièrent l’immunité aux antibiotiques puissants chez les animaux peuvent passer chez l’homme.

L’usage de routine d’antibiotiques chez les animaux – fréquemment pratiqué dans le monde pour faciliter leur croissance – est censé être banni dans l’UE.

Cependant, des militants ont indiqué au Guardian que les nouvelles données de l’AEM montraient que les fermiers et les vétérinaires abusaient des antibiotiques puissants. Le rapport O’Neill conseillait au Royaume‐Uni et aux autres pays de ne pas utiliser plus de 50mg d’antibiotiques par kilo de bétail, mais les données montrent que l’usage moyen dans l’UE est trois fois supérieur à 152 mg par kg, selon l’Alliance to Save Our Antibiotics.

[1] Staphylococcus aureus résistant à la méticilline.