Union, diète et ruminations
Dans votre courrier, vous trouvez une petite enveloppe rouge, ornée d’une écriture délicate. Le timbre est en forme de cœur. Vous êtes invitée à un mariage !
Vos ami-e-s vous ont raconté, à propos de ce genre d’occasion, toutes sortes de souvenirs cauchemardesques : foie gras, viandes de toutes sortes, morceaux d’animaux cuisinés à toutes les sauces… Vous décidez de prendre les devants. Vous vous adressez à la mariée, votre cousine, de votre style le plus soigné : « Chère M., je te remercie beaucoup, blablabla, je viendrai, blablabla, et d’ailleurs, tu te souviens que je suis végétarienne, c’est-à -dire que je ne mange pas de viande ni de poisson, je préfère te tenir au courant pour qu’il n’y ait pas de souci, blablabla, je t’embrasse, E. ».
Vous arrivez confiante, vous êtes sûre qu’on prendra soin de vous ; tout de même, la mariée est une personne sensible ; d’ailleurs, vous vous demandez si elle n’était pas plus ou moins végétarienne dans son adolescence, par amour pour les chats, les chiens et les chevaux.
A l’apéritif, il n’y a pas grand-chose à manger pour vous mais l’ambiance est conviviale, et le pastis vous met de bonne humeur. Vous frémissez lorsque vous découvrez l’un des cadeaux faits à la mariée, qui est paysanne à mi-temps : une petite vache. C’est l’année des E, on l’appelle Epouse. Vous vous dites qu’elle ne finira sans doute pas à la casserole, tout de même, un cadeau de mariage. Oui mais, ses sœurs, et les petits veaux qu’elle aura sûrement, est-ce que ça changera quelque chose pour eux ? Vous êtes songeuse, mais il fait beau, et puis vous appréciez l’humour décalé de votre tante…
Lorsque le repas commence, vous vous installez à une table qui porte le nom d’une race de vache. En fait, toutes les tables portent le nom d’une race de vache, parce que le mariage a lieu dans le Haut Jura, et que beaucoup des invité-e-s viennent du monde paysan. Vous êtes conviée à présenter votre assiette à un buffet où on sert les entrées froides, « crudités charcuterie ». Pour vous, ce sera « crudités ». Un peu plus tard vient l’entrée chaude. De retour d’une déambulation au hasard des invités, vous découvrez à votre place une assiette de poisson. Vous vous rendez à la cuisine où vous expliquez d’un ton assuré que vous êtes végétarienne, en espérant qu’on vous proposera une alternative. Mais la dame récupère votre assiette sans sourciller. Vous retournez vous asseoir, et vous patientez sans rien manger tandis que vos voisins de table, deux couples de paysans et de producteurs de fromage, vous lorgnent avec suspicion.
Vous tuez le temps tant bien que mal en attendant le plat, une viande qui est censée être accompagnée de « ses petits gratins ». Lorsqu’il arrive, vos voisines et voisins de table reçoivent une grande assiette carrée où la viande occupe presque tout l’espace, et où deux minuscules accompagnements se disputent un coin. Dans votre assiette, il n’y a que les deux minuscules accompagnements, qui semblent complètement perdus au milieu de toute cette porcelaine. Interloquée, vous protestez : « excusez-moi, mais je ne pourrais pas avoir un peu plus à manger ? Je n’ai pas eu d’entrée, et j’ai faim, vous comprenez… ». Tandis que vous vous plaignez, vous observez les deux minuscules accompagnements de plus près, et vous vous rendez compte que le gratin dauphinois n’est d’ailleurs pas végétarien : il est recouvert d’un petit morceau de jambon. Vous ajoutez donc à votre doléance que vous aimeriez bien autre chose que ce gratin, qui contient de la viande.
Pas de problème, la dame vous propose de remplir votre assiette avec une autre sorte de gratin dauphinois qui ne contient pas de jambon, et de vous ajouter quelques petits flans aux légumes. Vous êtes encore pleine d’espoir, et vous la remerciez vivement lorsqu’elle vous apporte une assiette bien garnie. Lorsque vous portez la fourchette à votre bouche, l’amertume vous gagne : la sauce blanche du gratin, qui baigne toute l’assiette, dégage un très fort goût de viande fumée.
Affligée, vous découpez délicatement au couteau les parties des flans qui ont échappé à l’inondation de la sauce, et vous vous goinfrez de croûtes de pain en songeant que la vie est quand même bien difficile lorsqu’on choisit de ne pas cautionner des pratiques barbares mais éminemment répandues à l’encontre des animaux. C’est ce moment que choisissent vos voisins de table, qui ont l’air de vous prendre pour une intellectuelle snob et compliquée, pour se plaindre des nouvelles lois européennes : « Maintenant, si on veut tuer un veau et le dépecer pour le mettre dans not’ congélateur, on doit payer une taxe ! C’est quand même incroyable ! ». Dépitée, vous quittez la table.
Le Bon Dieu, qui ne peut être que végétarien, met sur votre chemin votre cousine A., dix-huit ans, que vous connaissiez très peu jusqu’ici, et qui partage vos convictions et votre mode d’alimentation. C’est un souffle d’air. Vous pouvez vous plaindre auprès d’une oreille compatissante, et vous avez plein de choses à vous raconter. Le seitan ; un Eternel Treblinka ; les antispécistes ; la nourriture indienne ; les distributions gratuites de nourriture végétalienne sur la place Marulaz à Besançon ; le docteur Kousmine ; l’effet de serre ; le fer ; les barbecues ; l’obésité ; les nutritionnistes ; José Bové ; le Parti de Gauche ; Europe Ecologie ; l’antilibéralisme ; la décroissance… Très fière, vous sortez de votre portefeuille un point carotte que vous aviez prévu pour les contradicteurs lourdingues, et vous l’offrez à votre cousine. Vous regagnez votre place avec optimisme, en songeant que le végétarisme est beaucoup plus qu’un simple choix alimentaire, qu’il ouvre toutes sortes de problématiques et participe toujours d’une philosophie de la vie, mais vous vous demandez pourquoi on ne vous a pas placée à proximité de convives avec lesquels vous auriez une concordance minimale…
La fin du repas vous permet de combler un peu le fond de votre estomac. Pain, fromage, salade, dessert. Heureusement que vous n’êtes pas végétalienne, vous étiez bonne pour une journée de jeûne.
Le lendemain, vous racontez vos mésaventures à votre mère, qui vous soutient. Votre frère, qui n’aime pas que vous contestiez l’ordre établi, vous reproche votre agressivité à l’encontre de la serveuse du mariage, « qui n’y était pour rien ». Vous êtes perplexe, car vous vous demandez bien ce que vous auriez dû faire. Vous griffonnez une petite BD pour vous défouler, et un peu plus tard, vous écrivez un article pour le blog de l’AVF. Au moins, vous allez faire partager un peu votre perplexité.
Elodie.









