Un article issu du blog The Vegan Strategist de Tobias Leenaert (26 avril 2016), traduit de l’anglais par Sarah Champagne.

Je crois que la viande de laboratoire (en anglais: labmeat – on l’appelle aussi « viande de culture » ou « viande in vitro ») fait partie des innovations technologiques actuelles les plus prometteuses pour les animaux. Cor Van Der Weele Professeure à l’université Wageningen aux Pays-Bas – un pays à l’avant-garde de ces innovations – effectue des recherches sur ce sujet depuis de longues années. Elle est diplômée de biologie et de philosophie. Nous lui avons posé quelques questions sur la viande in vitro et avons attiré son attention sur les objections probables qu’une partie de la communauté végane pourrait lui soumettre.

Vegan Strategist – On entend souvent dire qu’il y a déjà de nombreuses options végéta*iennes, qui vont du tofu aux délicieux burgers veggie ; alors pourquoi avoir recours à la viande in vitro?

Cor Van Der Weele – Malgré l’existence de toutes ces options végé/végane de qualité, la plupart des gens restent attachés à la viande. C’est avant tout à eux que la viande de culture est destinée. Pour eux qu’on a imaginé la viande de culture.

V.S.- D’accord. Mais imaginons un produit 100% végétal qui serait impossible à distinguer de la vraie viande, et qui aurait la même, voire une meilleure valeur nutritionnelle, le même prix, la même texture, etc. Pourquoi certaines personnes préféreraient-elles tout de même la viande in vitro? Et quelle est selon vous la part de marché potentielle de la viande in vitro?

C.V.D.W.- Eh bien, ce serait une expérience très intéressante à mettre en œuvre. Ce qui est passionnant dans cette possibilité de faire un choix entre diverses options de consommation, c’est que cela nous permet de clarifier les raisons pour lesquelles les gens mangent de la viande – telles que le goût, le prix, l’habitude, la santé, et toutes les raisons invoquées pour justifier le fait de manger des animaux. Peut-être la viande de culture, pour certains fervents amateurs de viande, serait-elle dès lors plus proche de la « vraie viande » que les produits végés dont vous parlez.
J’imagine que la part de marché de ce secteur varierait selon les pays. Cela dépendrait du mode de commercialisation utilisé et de l’encadrement du marché ; et cette part de marché diminuerait probablement au fil du temps.

V.S.- Faut-il nommer la viande in vitro simplement « viande » ou pas ? D’ailleurs, est-ce de la viande ? Qu’est-ce qui fait qu’une viande est véritablement de la viande pour le consommateur moyen ?

C.V.D.W.- Je ne pense pas que cela puisse être appelé simplement « viande ». La viande de culture pourrait certes être considérée comme de la viande dans la mesure où elle est fabriquée à partir de cellules animales. Mais de toute évidence cela n’a rien à voir avec de la vraie viande. Des études montrent régulièrement que beaucoup d’amateurs de viande ont un rapport ambivalent à la (vraie) viande. Une des formes de cette ambivalence est que les gens aiment manger de la viande, mais désapprouvent l’élevage industriel et/ou le fait que les animaux doivent être tués pour leur viande. Le développement de la viande de culture implique que nous acceptions que les gens aiment la viande, tout en essayant de la produire sans faire souffrir les animaux. Parce que les consommateurs trouvent les différences importantes entre la vraie viande et la viande de culture, d’un point de vue moral, ils doivent pouvoir faire la distinction entre les deux termes.
La viande de culture peut être considérée comme un pas vers la fin de la vraie viande : un pas trop petit pour certains, trop grand pour d’autres, mais dans tous les cas, cela permettrait d’avoir une vision différente de la viande classique.

V.S.- Ne croyez-vous pas que, comme le soulignent certains avis critiques, la viande in vitro nous éloignerait encore plus de la nourriture et de la nature? Si oui, en quoi est-ce inquiétant ?

C.V.D.W.- Fabriquer de la viande de culture est certes contre nature, mais alors que dire de l’élevage industriel ? Je pense que la façon dont nous nous comportons avec les animaux d’élevage industriel est elle-même contre nature. Et la viande de culture produite à partir d’un petit prélèvement de cellules effectuée sur des animaux qui vivent une vie digne de ce nom, serait un progrès. De plus, la quantité de terre nécessaire à la viande de culture est bien moindre. Par conséquent, cela crée potentiellement plus d’espace pour reconstituer la nature.

V.S.- On retrouve dans vos écrits l’idée d’« ignorance stratégique », une expression qui décrit l’attitude des personnes qui vont volontairement ne pas savoir ou être mal informées sur quelque chose parce que la vérité est trop difficile à admettre. Je pense qu’une partie de la crainte (en dehors de la confrontation à la souffrance et la tuerie) consiste à penser qu’on laisserait de côté bon nombre d’aliments délicieux si on acceptait vraiment d’ouvrir les yeux sur la souffrance animale. Pensez-vous que le développement d’autres solutions comme la viande in vitro serait un moyen de venir en partie à bout de cette « ignorance stratégique »?

C.V.D.W.- Oui, bien sûr. Ce que nous avons constaté dans des groupes de discussion, c’est que l’idée de viande de culture permet de faire parler ceux qui mangent de la viande de ce qu’ils n’aiment pas dans l’industrie de la viande. L’idée même d’une viande de culture déclenche chez eux l’impression nouvelle que des solutions moralement plus justes sont possibles.

V.S.- Un autre argument contre la viande de laboratoire consiste à dire que cela pourrait entraver le changement moral, à cause de la croyance que la technologie résoudra tous nos problèmes.

C.V.D.W.- Je comprends l’idée, et cela nous mènerait à un certain immobilisme. De plus, c’est en partie ce que beaucoup de gens font déjà : ils ont un point de vue ambivalent sur la viande, ce qui les rend peut-être, pas à pas, plus ouverts aux alternatives, mais ils ne sont pas à l’avant-garde. Je ne prétends pas comprendre parfaitement ce qu’est le changement social, mais je sais que c’est loin d’être une simple ligne droite. Par exemple, tous ces gens ambivalents dont le comportement les apparente à des amateurs de viande, mais qui malgré les apparences, n’ont pas une vision très positive de la viande ; que feront-ils lorsqu’une « autre » viande vraiment attrayante arrivera sur le marché ? Dans ce domaine complexe, la viande de culture peut être efficace en tant qu’idée et aussi comme produit en soi, mais également en tant que solution temporaire durant le passage de la vraie viande aux substituts végétaux.

V.S. Une partie de la communauté végane pourrait craindre que la viande de laboratoire ne change pas notre regard sur les animaux, que cela ne nous enseignera pas que les animaux ne sont pas des objets à notre disposition…

C.V.D.W.- Je ne suis pas d’accord : au contraire, c’est exactement ce que la viande de culture fera. Je pense que cette technique peut ébranler efficacement notre façon actuelle d’agir envers les animaux, et je suis convaincu que cela finira par changer quelque chose, qu’on le veuille ou non. Il est important de réaliser que le changement ne doit pas nécessairement commencer par les attitudes morales. Parfois, les gens adoptent des attitudes qui font écho au comportement qu’ils avaient déjà. Dans ce cas précis, on peut espérer que lorsque les gens seront habitués à manger de la viande de culture, l’élevage industriel et/ou le fait de tuer des animaux paraîtra graduellement de plus en plus étrange et de moins en moins acceptable.