Association Végétarienne de France

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Véganisme et colère

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publié le 10 octobre 2016

Un article de Tobias Leenaert, du blog The Vegan Strategist (30 août 2016), traduit par Sandrine Pantel.

 

Chers véganes, parlons de notre colère. 

Nous sommes très nombreux, parmi les véganes, à être en colère contre ce que subissent les animaux, et nous avons de bonnes raisons de l’être. Nous avons des raisons d’être en colère contre l’indifférence dont la plupart des gens font preuve vis-à-vis des milliards de créatures qui souffrent à cause des humains. Notre colère est justifiée en particulier parce que nous pensons que, de nos jours, la plupart des gens devraient avoir conscience qu’il est temps d’y mettre un terme.

Vous pouvez tout à fait penser que la colère est une émotion positive, constructive, amenant à se mobiliser, une émotion capable de faire descendre les gens dans la rue, de les faire manifester et contester la situation actuelle des choses et menant, par là, au changement.

Je ne suis pas sûr de savoir si la colère est une bonne ou une mauvaise chose, ou un élément essentiel de tout mouvement social, mais ma raison me laisse penser que cela est forcément néfaste pour une personne que d’être tout le temps en colère. Mais ce dont je souhaite surtout parler ici, c’est du fait d’exprimer ou de montrer sa colère. Car même si la colère peut nous aider à avancer et à nous rassembler, je pense qu’agir en montrant sa colère aux gens n’est, dans la plupart des cas, probablement pas une bonne chose.

Quand je ressens moi-même de la colère (cela m’arrive de temps en temps), j’essaie de la transformer en quelque chose de productif. Et j’essaie de dissimuler cette colère. J’essaie de ne pas être trop moralisateur, de ne pas critiquer les gens et de ne pas les faire culpabiliser à l’extrême.  J’essaie – je n’y arrive pas toujours – d’être gentil avec tout le monde même si je sais que certaines personnes font des choses ou participent à des choses, sur le fond, assez horribles. Ce qui m’aide, c’est d’être conscient que, même si je boycotte les produits animaux, je ne suis pas un saint. J’ai donc des scrupules à jeter la pierre à d’autres et à m’indigner de leur comportement.

Et pourtant je vois, autour de moi, tant de colère exprimée, que ce soit dans le véganisme ou dans d’autres mouvements de justice sociale. Il s’agit d’une colère très visible, une colère qui, d’après moi, aliène, une colère qui ferme les cœurs au lieu de les ouvrir.

Et je vois des véganes se mettre en colère non seulement contre des non-véganes, mais aussi contre d’autres véganes et défenseurs des animaux. Ces véganes se mettent peut-être en colère parce qu’ils estiment que les autres véganes ne sont, eux, pas assez en colère. Aux yeux des véganes en colère, les gentils véganes se préoccupent trop de la sensibilité de ceux qui mangent des produits animaux. Laissant parler leurs passions et leurs émotions, les véganes en colère préfèreraient servir la vérité, tout brute, aux mangeurs de viande. Et ils s’impatientent de voir que d’autres véganes n’emploient pas cette méthode et suggèrent au contraire d’avoir un peu plus de considération pour les omnivores, pas seulement par compassion, mais aussi pour des raisons d’efficacité.

Je vois aussi de nombreux véganes en colère contre d’autres véganes parce qu’ils ne tiennent pas compte de tous les problèmes qu’eux-mêmes trouvent très importants. Certains véganes en colère s’indignent sans cesse de voir que la communication d’autres défenseurs de la cause est, à leurs yeux, sexiste, raciste, basée sur les classes, discriminatoire, consumériste ou même spéciste. Les véganes en colère estiment que les autres ne saisissent pas toutes les interconnexions, qu’ils ne comprennent pas que tout est lié et qu’ils sacrifient une cause de justice sociale pour une autre. Les véganes en colère pensent peut-être que les autres véganes ne sont pas assez abolitionnistes, pas assez anti-système, ou ne se penchent pas assez sur le principe d’intersectionnalité. Et ils ont peut-être raison : la plupart d’entre nous, si ce n’est chacun d’entre nous, ont encore des œillères et ne voient pas certains problèmes importants.

Mais voilà, si nous le voulons, nous pourrons toujours trouver des raisons d’être en colère. Il est facile de tomber dans l’addiction à la colère. J’avance l’idée selon laquelle la colère de ceux qui trouvent sans cesse des raisons de s’indigner est plus tournée vers eux-mêmes qu’elle n’a à voir avec la justesse de la cause qu’ils défendent. Ce n’est probablement pas une très bonne idée de se servir du militantisme pour laisser sortir sa colère. Car le véganisme, le féminisme ou tout autre mouvement de justice sociale se résume alors à du « colérisme ».

En ce qui me concerne, je sais très bien que la colère ne me donne pas la paix intérieure. Je ne suis pas vraiment content de moi-même ou de ma journée lorsque je suis en colère. Je n’ai pas non plus l’impression d’obtenir de meilleurs résultats en me mettant en colère. Et lorsque je vois des personnes en colère je fais mon possible pour les éviter en faisant un détour pour ne pas les croiser ; lorsque j’en rencontre sur Internet, je les bloque. Je ne les trouve pas amusantes, je ne les trouve pas crédibles et je ne les écoute pas plus que les personnes réussissant à rester gentilles et calmes (et pouvant être tout autant passionnées par la cause qu’elles défendent).

En m’exprimant contre le fait de se mettre sans arrêt en colère, je ne veux surtout pas dire qu’il nous faut rester silencieux, rester assis dans notre coin en faisant attention à ne marcher sur les pieds de personne. Il nous faut être sur le terrain, agir pour les choses qui nous tiennent à cœur ainsi qu’à d’autres. Mais il nous faut le faire avec moins de colère et plus de compréhension. Nous pouvons décider de faire confiance aux gens. Avoir confiance dans le fait qu’ils réaliseront un jour, même si ce n’est pas tout de suite, qu’il leur faut suivre la voie de la compassion. Nous pouvons voir les autres comme des alliés potentiels et plus comme des opposants, voire des traitres.

Que nous le voulions ou non, nous sommes tous occupés à vendre quelque chose : notre message de compassion. Et je ne pense pas qu’un vendeur de voitures en ait déjà vendu une en se mettant en colère contre ses clients.

Viendra peut-être un jour où le fait de montrer massivement notre colère sera productif. Ce jour viendra lorsque nous serons assez nombreux pour faire une différence. Mais je pense que ce jour n’est pas encore venu. Pour le moment, il nous faut transformer notre colère en un moyen efficace d’interagir avec les autres, afin de ne plus les faire fuir et d’ouvrir leurs cœurs et leurs esprits.


À lire également, d’autres articles de Tobias Leenaert, traduits de l’anglais :

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