Un article issu du blog The Vegan Strategist de Tobias Leenaert (28 janvier 2016). Traduit de l’anglais par Sandrine Pantel.

La plupart d’entre nous sont attirés par le terme antispécisme, je suppose. C’est un concept qui paraît à la fois si raffiné et si puissant. Lorsqu’il est utilisé correctement et intelligemment, c’est un argument sensé et qui fait mouche, particulièrement lors de conversations avec des personnes à la mentalité progressiste. Ces dernières reconnaissent que vous n’avez pas tort, elles reconnaissent également l’analogie avec le racisme, etc.

Le spécisme, qu’est-ce c’est ? Il s’agit d’une discrimination uniquement basée sur l’espèce, tout comme le racisme est une discrimination uniquement basée sur la « race ».  Je me souviens avoir lu, dans le livre Created from Animals de James Rachels il me semble, l’illustration ou l’explication suivante du spécisme. Lorsque l’on teste des cosmétiques sur les yeux de lapins, il faut se demander : pourquoi ne le fait-on pas sur des humains ? On commencerait par répondre : on ne le fait pas sur des humains parce que ça leur ferait mal aux yeux. Question suivante : n’est-ce pas la même chose pour les lapins ? Si la réponse est non (si les lapins vivent la même expérience désagréable), alors nous sommes spécistes si l’on teste sur des lapins mais pas sur des humains. L’on se base ici uniquement sur l’espèce pour établir une différence, et ce n’est pas bien. Si, d’un autre côté, l’on pouvait répondre quelque chose comme : parce que les lapins ne ressentent pas la douleur au niveau des yeux (ce qui n’est pas vrai), nos actions ne seraient alors pas spécistes, mais inspirées par un critère moralement justifiable.

Comme je l’ai dit, je pense que c’est un bon argument. Je l’utilise ainsi dans mes discussions : « Si vous faites cela aux animaux mais pas à des humains, alors vous devez me donner une raison moralement justifiable ».

Je ne crois pas qu’il existe beaucoup de bons arguments contre l’antispécisme. Certaines personnes suggèrent que celles qui luttent contre le spécisme ont une plus grande moralité, disposent d’une âme ou que sais-je encore, mais je ne suis vraiment pas convaincu.

Mais voilà, c’est justement parce que l’antispécisme est un concept si raffiné que nous avons tendance à l’utiliser dans toutes les circonstances, et c’est là, à mon humble avis, que nous faisons peut-être erreur. Je parle ici, entre autres, des différents contextes dans lesquels nous choisissons, au sein du mouvement de défense des droits des animaux, d’utiliser l’argument du spécisme à des fins de communication.

Je l’entends des milliers des fois et, à chaque fois, je soupire intérieurement de frustration. Cet argument est toujours présenté de la même façon : on ne peut faire telle chose aux animaux, parce que ce serait immoral de faire la même chose à des humains. La chose en question dépend dans ce cas de notre manière de communiquer, de nos arguments, de la campagne menée à ce moment-là, etc. À première vue, cela semble une bonne chose, mais je vais maintenant compléter cela par quelques exemples concrets

  • Lorsque je recommande de réduire sa consommation de viande ou de ne pas en manger le lundi, on me dit parfois que c’est spéciste de ma part, parce qu’on ne tolérerait pas les lundis sans maltraitances aux enfants dans le cas des humains.
  • Lorsque je recommande d’encourager les gens qui ont entrepris une démarche de réduction de leur consommation de viande, certaines personnes considèrent que c’est spéciste, parce que nous n’irions jamais féliciter un meurtrier ou un violeur d’avoir tué ou violé moins de personnes.
  • Lorsque je prône le fait d’essayer d’être doux, sensé, patient, etc., lorsque nous parlons de la souffrance animale et du véganisme, on me répond parfois que « les personnes qui luttent contre le viol ou ont été victimes de viols devraient pouvoir sensibiliser les gens à ce problème sans être considérées comme agaçantes ».
  • Une autre citation dans la même veine : « Est-ce que quiconque militerait pour la simple réglementation de l’exploitation sexuelle des enfants ? Nous dirions tous qu’il est de notre devoir moral de militer pour l’ARRÊT absolu et sans conditions de l’exploitation sexuelle des enfants et que de simples « améliorations » seraient totalement inacceptables et spécistes. »

Je pense que vous avez saisi ce que je veux démontrer ici. À mon humble avis, l’argument spéciste, tel qu’il est utilisé dans les cas précédents, est faux. Nous ne parlons en aucun cas des mêmes choses. Nous parlons ici de pratiques sociales vues de manière entièrement et fondamentalement différentes. Rien ne vous empêche de continuer à dire qu’il s’agit de la même chose, mais cela ne sera pas convaincant.

De plus, si notre militantisme et notre communication impliquent de ne dire ou de ne conseiller que des choses concernant les animaux que nous pensons pouvoir également conseiller concernant les humains, il y aurait alors tout un tas de choses que nous ne devrions pas dire (ce qui, bien sûr, est exactement ce que croient toute une partie des militants pour les droits des animaux). Nous ne pourrions pas encourager ou féliciter les personnes n’étant pas encore véganes à 100 % ; nous ne pourrions pas suggérer aux gens d’essayer de se fixer un objectif, comme de devenir végane pendant tout un mois (vous n’allez pas suggérer aux violeurs d’arrêter de violer pendant un mois !) ; nous ne pourrions pas simplement distribuer des tracts au supermarché (nous n’irions pas distribuer des tracts à des violeurs !) ; nous ne pourrions nous réjouir d’aucune initiative du gouvernement à encourager les gens à manger moins de viande, parce qu’aucun gouvernement n’encouragerait les gens à maltraiter un peu moins leurs enfants.

Et ainsi de suite… Plus je donne d’exemples, plus cet argument devient absurde. Et le pire dans tout cela, c’est que toutes ces recommandations que certains militants aimeraient nous voir arrêter de faire sont les plus efficaces d’après toutes les études psychologiques et sociologiques : y aller progressivement, étape par étape, plutôt que de se fixer directement des objectifs trop ambitieux.

Comme je l’ai déjà dit, nous pouvons soit rester absolument fermes sur ce que nous devons dire ou ne pas dire (en ignorant toutes les études et quel que soit le nombre de fois que nous échouons), ou nous pouvons chercher ce qui est vraiment efficace, être ouvert et accepter de changer.

Utilisons le terme spécisme de façon intelligente et dans le bon contexte.

 


À lire également, d’autres articles de Tobias Leenaert, traduits de l’anglais :

Pourquoi il nous est si difficile de changer d’avis

Véganisme et colère

Véganes, vous n’y arriverez pas tout seuls

L’esprit motivé par la viande : interview du Dr Jared Piazza

Les véganes, des gens pas comme les autres

Pourquoi être végane, ce n’est pas une attitude radicale?

Et si la promotion du véganisme ne venait pas des véganes eux-mêmes ?

Deux semi-véganes valent-ils un végane?

« Qu’ils mangent donc de la viande in vitro! Interview de Cor Van Der Weele, chercheuse et professeure aux Pays-Bas »