Un article paru dans la revue Alternatives végétariennes n°127 – printemps 2017. Par Renan Larue, professeur de littérature française et d’études véganes à l’Université de Californie à Santa Barbara.

 

L’histoire du végétarisme et du véganisme est longue – et glorieuse. Loin d’être une préoccupation récente de bobos ou de snobs en mal de distinction, la question animale est déjà posée de manière insistante par les plus grands intellectuels de l’Antiquité. Leur prise de position en faveur des animaux (et leur refus de consommer de la viande ou de porter du cuir, par exemple) fait naître depuis des millénaires des débats passionnés.

 

Comment disait-on végétarien avant que le mot « végétarien » n’existe ? Y avait-il seulement des végétariens ? En Inde, oui, à n’en pas douter. Mais en France, et dans le reste de l’Europe ? Notre civilisation n’est-elle pas celle de Jésus et de ses pêches miraculeuses, des Juifs et des Romains et de leurs sacrifices gigantesques, de Descartes et de ses animaux machines, des chasses royales puis présidentielles ? Oui, sans doute. Le végétarisme et le véganisme sont d’ailleurs représentés souvent comme des lubies de citadins ayant définitivement perdu le contact avec la nature, avec ses beautés et sa violence ; il se manifesterait surtout, aime-t-on croire, chez les adolescentes d’aujourd’hui, trop sensibles ou trop heureuses de trouver dans le régime végétal une manière d’affirmer leur identité et d’enquiquiner leurs parents.

Les temps changent fort heureusement et nos sociétés sont en train d’admettre que l’exploitation des animaux est une question sérieuse et peut-être même cruciale. Les vidéos qui ont récemment circulé sur l’Internet et à la télévision ont montré ce qu’avait d’effroyable dans sa quotidienneté la souffrance des animaux que l’on mange et exploite. On a moins à l’esprit, en général, que le souci à leur endroit, que les réflexions sur leur statut moral et leurs droits éventuels ne remontent pas aux années Soixante et aux hippies rêveurs, mais qu’ils sont nés en Europe lorsque l’Europe elle-même naissait – il y a près de 3000 ans.

L’un des tout premiers à condamner les traitements barbares qu’on réserve aux animaux est Pythagore. Ce Grec qui a longtemps vécu dans le sud de l’Italie n’était pas seulement un mathématicien de génie ayant mis en évidence le théorème auquel il a donné son nom. Pythagore était aussi un astronome, un musicien et le premier diététicien, dit-on. C’est lui également qui forgea les mots « philosophe » et « philosophie ». Récusant le titre de sage (sophos, en grec) que ses contemporains lui attribuaient volontiers, il préférait celui de philosophos, c’est-à-dire d’ami ou amant de la sagesse. Bien davantage que Socrate, Platon ou Aristote, les penseurs de l’Antiquité s’accordaient à reconnaître Pythagore comme le plus illustre et le plus important d’entre eux.

Les écrits sur Pythagore et sur ses élèves, les pythagoriciens, sont nombreux et parfois contradictoires. Un thème toutefois se retrouve dans la quasi-totalité des témoignages laissés par les Anciens : ceux qui se réclament de Pythagore ne mangent ni viande, ni poisson, ils s’opposent aux chasseurs et aux pêcheurs et surtout ils refusent de participer aux sacrifices sanglants de type alimentaire. Ces cérémonies qui réunissent la Cité tout entière lors des grandes fêtes, ou simplement les familles lors des événements heureux ou tragiques, constituent des moments pourtant essentiels de la vie des sociétés antiques. Renoncer aux grandes fêtes carnivores célébrées en l’honneur de Zeus, d’Apollon ou d’Aphrodite implique de remettre dangereusement en cause la société et ses piliers politiques et religieux.

Le dramaturge et philosophe romain Sénèque, un lointain disciple de Pythagore, était devenu végétarien alors qu’il était encore adolescent. La police de l’empereur Tibère voyait d’un très mauvais œil ce mode de vie alors en vogue : pourquoi renoncer à des nourritures et à des cérémonies qui sont non seulement permises mais encore réclamées par les dieux ? N’y a-t-il pas quelque chose de fondamentalement antisocial, antipatriotique et même impie à ne pas vouloir manger le corps des animaux ? Au bout de quelques années, sur les conseils pressants de son père qui s’inquiétait grandement pour sa sûreté, Sénèque dut renoncer à ce qu’on nommait alors le « régime de Pythagore ».

Les autorités religieuses et politiques ne sont pas les seules alors à s’élever contre le végétarisme et le véganisme ; plusieurs philosophes prennent la plume (ou plutôt le stylet) et s’empressent de chercher des justifications morales à leur penchant pour les saucisses ou le gigot. Comme leurs motivations principales – le goût, l’habitude – ne sont pas particulièrement glorieuses, ils prennent soin de les recouvrir sous des termes grandioses ou des raisons sublimes : la grandeur de l’Homme, l’impérieuse volonté des dieux, le dessein de la nature.

Nos Francis Wolff, nos Dominique Lestel, nos Raphaël Enthoven sont loin en effet d’être les premiers à parler d’un air pénétré de notre droit éternel à maltraiter et tuer les animaux. La plupart des sophismes carnistes (cri de la carotte, chaîne alimentaire, irrationalité des bêtes, maintien de l’équilibre des espèces, etc.) furent utilisés contre les végétariens et les véganes, au moins dès le Ve siècle avant Jésus-Christ. Les stoïciens, notamment, assuraient que la nature tout entière avait été créée par les dieux pour faire plaisir aux humains, seules créatures douées du logos.

Que disait Pythagore pour convaincre ses contemporains de ne pas commettre d’injustice envers les autres êtres sensibles ? Nous ne pourrons jamais le savoir exactement, car les écrits de Pythagore (si tant est qu’ils aient existé) sont définitivement perdus. Nous avons en revanche conservé le magnifique plaidoyer que tient précisément en son nom le poète latin Ovide  dans Les Métamorphoses. Ce texte a un peu plus de 2000 ans :

« Abstenez-vous, mortels, de souiller vos corps de mets abominables. Vous avez les céréales, vous avez les fruits, dont le poids fait courber les branches, et, sur les vignes, les raisins gonflés de jus ; vous avez des plantes savoureuses et d’autres que la flamme peut rendre douces et tendres ; ni le lait, ni le miel, qu’a parfumé la fleur du thym, ne vous sont interdits ; la terre, prodigue de ses trésors, vous fournit des aliments délicieux ; elle vous offre des mets qui ne sont pas payés par le meurtre et le sang. Ce sont les bêtes qui assouvissent leur faim avec de la chair, et encore pas toutes car les chevaux, les moutons et les bœufs se nourrissent d’herbe. Il n’y a que les animaux d’une nature cruelle et féroce, les tigres d’Arménie, les lions toujours en fureur, les loups, les ours, qui aiment une nourriture ensanglantée. Hélas ! Quel crime n’est-ce pas d’engloutir des entrailles dans ses entrailles, d’engraisser son corps avide avec un corps dont on s’est gorgé et d’entretenir en soi la vie par la mort d’un autre être vivant ! Quoi donc ? Au milieu de tant de richesses que produit la terre, la meilleure des mères, tu ne trouves de plaisir qu’à broyer d’une dent cruelle les affreux débris de tes victimes, dont tu as rempli ta bouche, à la façon des Cyclopes ? Tu ne peux, sans détruire un autre être, apaiser les appétits déréglés de ton estomac vorace ? »

La philosophie non-violente de Pythagore a inauguré une longue tradition de respect de la vie animale. Dans son sillage, nombre d’écrivains illustres, de poètes, de philosophes mais et surtout aussi d’hommes et de femmes anonymes ont choisi de prendre le parti des plus faibles, au prix généralement de l’indifférence et des railleries. Grâce à leurs efforts, il est aujourd’hui moins ridicule que jamais de réclamer justice pour les animaux. Retracer leur histoire, la connaître, est bien sûr une manière de leur marquer reconnaissance et gratitude. C’est aussi prendre conscience de l’héritage qu’ils nous ont laissé et de notre responsabilité, qui est désormais immense. Nous pouvons, nous devons faire en sorte que le carnisme soit bientôt, le plus vite possible, de l’histoire ancienne.

Renan Larue, auteur de l'essai Le Végétarisme et ses ennemis.Renan Larue est l’auteur du Végétarisme et ses ennemis. Vingt-cinq siècles de débats (PUF, 2016), pour lequel il a obtenu le prix La Bruyère (philosophie morale) de l’Académie française.

 

 

 

 

 

D’autres articles parus dans la revue Alternatives végétariennes sont à découvrir ici.