Un article issu du dossier « Militer végé » paru dans la revue Alternatives végétariennes n°128 – été 2017.

Propos recueillis, traduits et adaptés par Élodie Vieille Blanchard.

 Au cours des dernières années, tu t’es engagé de plusieurs manières différentes au service de la transition vers un monde plus végane. Peux-tu retracer ici ton parcours ?

Je suis devenu végétarien au cours de mes années d’études, et j’ai consacré mon mémoire de maîtrise à la relation humain-animal. Je suis parti ensuite en stage aux États-Unis, dans des organisations de protection animale, avant de fonder EVA (Ethical Vegetarian Alternative), association que j’ai dirigée pendant quinze ans. Il y a deux ans, j’ai quitté ce poste, créé un blog (The Vegan Strategist), et commencé à donner des interventions à travers l’Europe. Puis, avec Melanie Joy, j’ai lancé le Centre pour un militantisme végane efficace (en anglais, CEVA). Nous nous adressons aux végétariens, véganes et militants animalistes pour les aider à devenir plus influents et plus efficaces. Je suis aussi le cofondateur d’une nouvelle organisation internationale pro végane qui s’appelle ProVeg.

Qu’as-tu appris au cours de ces années d’engagement ?

J’ai énormément appris, et changé d’avis sur beaucoup de choses. La chose la plus importante, je pense, est qu’il faut adopter le point de vue des gens qu’on cherche à influencer. Quand on travaille avec des entreprises, des institutions, des administrations politiques, on se rend compte à quel point leurs connaissances, leur prise de conscience et leur point de vue diffèrent des nôtres. Il faut alors s’adapter et rechercher une approche qui les touche. Ça ne semble peut-être pas idéal, mais c’est en tout cas nettement mieux que de n’être pas capable de travailler avec eux parce qu’on reste accroché à ses principes.

Dans tes écrits et tes présentations, le concept d’efficacité occupe un rôle privilégié. Peux-tu détailler cet aspect ?

Être efficace, cela veut dire être bon pour réussir ce qu’on veut réussir. Pour cela, il faut de temps en temps être capable d’oublier ses principes. Par exemple, imaginons qu’un ami a décidé de vous préparer des lasagnes véganes, qu’il a cherché une recette végane, s’est rendu dans un magasin bio… Au moment où vous commencez à manger, vous découvrez qu’il a utilisé des pâtes avec des œufs. Je crois que l’efficacité conduit à les manger tout de même. Refuser de les manger pourrait bien vous éloigner de votre but, dans la mesure où votre ami pourrait être confirmé dans son idée que le véganisme est hors de portée, ce qui pourrait le dissuader de devenir végane. Il me semble qu’en mangeant les lasagnes, je demeurerais fidèle à mes valeurs, qui impliquent une réduction de la souffrance.

Considères-tu que la lutte végétarienne et végane est par essence différente des autres luttes (pour les droits sociaux, féministe, écologiste…) ? Si oui, qu’est-ce que cela implique en termes de stratégie ?

En tant que société, nous dépendons probablement davantage de l’exploitation des animaux que certains groupes humains ont dépendu de l’exploitation des Noirs, des femmes, des enfants ou d’autres groupes opprimés. 98% des Occidentaux consomment des produits animaux matin, midi et soir. Et puis nous agissons pour les non-humains, ce qui rend le grand public difficilement sensible à notre discours.

Il n’est donc pas complètement utile de comparer notre lutte aux luttes sociales. Beaucoup de gens rejettent les campagnes en faveur de réduction de la consommation de viande, avec des commentaires comme « Suggérons aux pédophiles de n’abuser des enfants que six jours sur sept ! » Cependant, 99% de la population est contre la violence envers les enfants, qui est d’ailleurs illégale, alors que manger des produits animaux est légal et même valorisé. On ne peut donc pas s’appuyer uniquement sur des arguments moraux. Heureusement, nous avons aussi des arguments issus des registres de la santé et de l’écologie.

Comment considères-tu les actions destinées à culpabiliser le public (opérations « barquette », happenings sur le mode « Direct Action Everywhere »[1]…) ?

Je ne dirais pas que les actions de DXE sont toujours destinées à culpabiliser le public, mais en tout cas, je crois que la culpabilisation crée une distance et éloigne les gens de notre cause. Peut-être que ce sentiment a pu contribuer à notre propre transition vers le véganisme, mais cela ne signifie pas qu’il aura le même effet pour d’autres gens. Je pense qu’être agréable avec notre interlocuteur et s’adresser à lui comme à un soutien potentiel peut être bien plus productif.

Dans nos pays industrialisés, la décroissance de la consommation de produits animaux et l’essor du végétarisme et du véganisme semblent des tendances solides et durables. A-t-on encore besoin d’associations végétariennes et véganes ?

Nous avons encore absolument besoin de telles associations, mais leur rôle est devenu moins crucial. Il y a quelques années, le mouvement végé et animaliste était le seul à militer pour les animaux. Puis nous avons été rejoints par les organisations consacrées à l’écologie et à la santé, qui ont fait valoir à leur tour qu’il fallait manger moins de produits animaux. Certes, elles n’agissent pas intentionnellement pour les animaux, mais le résultat est le même. Plus récemment, un acteur de poids est apparu : le monde des affaires ! Qu’on apprécie cela ou non, l’argent peut être un puissant moteur de changement. Au cours des dernières années, des startups comme Hampton Creek, Beyond Meat ou Impossible Foods ont réussi à lever environ 400 millions de dollars pour des projets innovants de substituts végétaux. Je me demande actuellement qui, du business ou du militantisme, jouera le rôle le plus important pour rapprocher notre société d’un point de bascule.

Dans tes écrits, tu mets en avant le fait qu’il faut adapter la stratégie à l’époque. Par exemple, tu penses que le moment n’est pas encore adéquat pour une stratégie visant à abolir les élevages et les abattoirs.

 Comme je l’ai écrit, nous sommes encore bien trop dépendants de notre usage des animaux pour attendre beaucoup d’une campagne d’abolition des abattoirs. Bien sûr, des idées radicales peuvent susciter des discussions. Elles peuvent aussi conduire à porter un regard plus positif sur des groupes et des tactiques moins radicales, par contraste. Mais l’idée générale est d’adapter notre stratégie aux normes morales en vigueur et au soutien public dont nous bénéficions. Plus nous avons de soutien public, plus nous pouvons adopter une tactique radicale.

Considères-tu également qu’il faille s’adapter au contexte culturel ? Comment vois-tu le contexte français, ses opportunités et ses difficultés ?

Je crois qu’il est toujours utile d’adapter la stratégie au contexte local, mais aussi à la catégorie sociale à laquelle on s’adresse. On devrait comprendre par exemple que des personnes en situation de précarité n’ont pas les mêmes priorités que celles qui viennent de milieux plutôt privilégiés, comme le sont la plupart des militants véganes.

Pour le reste, il me semble que la France est un peu à la traîne par rapport aux autres pays occidentaux, en matière d’ouverture au mode de vie végé. Bien sûr, il y a toute cette culture gastronomique. Il serait sans doute pertinent de travailler avec de grands chefs pour faire évoluer l’image de la cuisine végétale.

> Suivez Tobias Leenaert sur son blog www.veganstrategist.org. De nombreux billets sont proposés en version française.

 

How to Create a Vegan World : a Pragmatic Approach (Lantern Press, New York, June 2017)
Dans cet ouvrage en anglais, paru en juin, Tobias Leenaert développe une approche pragmatique du militantisme animaliste. Il suggère des arguments porteurs au mouvement végane et insiste sur l’importance de créer un environnement favorable au changement. Son objectif est d’apporter des outils de réflexion à toutes celles et ceux qui veulent créer un monde meilleur pour les animaux : activistes, dirigeants associatifs mais aussi entrepreneurs.

Note
[1] Direct Action Everywhere (DXE): Réseau international agissant pour les animaux par le biais d’actions directes telles que des sauvetages d’animaux ou des manifestations à visée perturbatrice (« disruptive ») dans l’espace public.

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