Un article de Christophe Magdelaine paru dans la revue Alternatives végétariennes n°126.

« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». La devise de Lavoisier est particulièrement pertinente en ce qui concerne le fonctionnement des écosystèmes mais aussi les productions humaines les plus inattendues comme… l’élevage. Saviez-vous que les graisses animales, issues de la transformation des produits animaux sont utilisées pour produire des « biocarburants » ? Une réalité depuis quelques années en France.

Les « sous-produits », issus d’animaux sains dont nous consommons la chair (rognons, gras, os…) sont valorisés dans diverses filières : engrais, alimentation pour animaux et humains, médicaments, mais aussi carburant pour nos voitures.

Si nous connaissons la gélatine de porc (couennes et os de porc) notamment intégrée dans la charcuterie et la confiserie, nous étions loin d’imaginer que les plumes et le sang des animaux d’élevage servaient aussi d’engrais et que les graisses animales trouvaient maintenant un nouveau débouché : celui des carburants sous la forme d’esters méthyliques d’acides gras (EMAG).

Le principe est relativement simple, même à petite échelle : à l’aide d’une unité de transformation agricole (environ 10 000 euros pour 30 litres), il est possible, par exemple, de transformer la graisse de canards en biodiesel ! La graisse est chauffée dans un fondoir, puis mélangée avec du methoxyde de sodium, un réactif. On laisse décanter le tout, on filtre et le biodiesel est « prêt à l’emploi » ! Il peut ensuite être conservé pendant six mois et utilisé ensuite pour un usage professionnel : alimentation des tracteurs, d’une chaufferie…

Mais la graisse animale, transformée en EMHA (ester méthylique d’huiles animales) est également directement incorporée au carburant vendu à la pompe ! Aujourd’hui, les EMAG sont utilisés en mélange dans le gazole commercial de manière banalisée à hauteur maximale de 7% en volume. Le marché français des EMHA et EMHU (ester méthylique d’huiles usagées) représente selon Sofiprotéol (société de financement et de développement de l’agriculture) un taux d’incorporation de 0,35% dans le carburant pour les moteurs diesel.

Ainsi, depuis 2013, les stations-service du réseau Intermarché (deuxième de France avec plus de 1500 stations) délivrent un gazole qui contient une part de « biocarburant » issue de graisses animales. Le préfixe bio est largement employé par les professionnels du secteur pour désigner ce nouveau carburant. Cependant, il est fallacieux, car il laisse croire que son origine est toujours végétale, comme l’étaient les premiers carburants issus de la canne à sucre ou d’autres plantes, et il n’est pas issu de l’agriculture biologique.

Un site de production à grande échelle a été mis en place au Havre : il transforme ainsi les déchets animaux en « biodiesel » dit de « seconde génération ». Si vous avez un véhicule diesel particulièrement polluant [2], vous avez sans doute déjà brûlé des graisses animales dans votre moteur !

Le site de production nommé Estener est la première usine française de production de « biodiesel » issu de graisses animales impropres à l’alimentation. Il synthétise 75 000 tonnes d’Ester Méthylique d’Huile Animale par an, soit plus de 200 tonnes par jour. « Pour produire 100 tonnes d’EMHA il faut 100 tonnes de graisses et 10 tonnes de méthanol », précise le fabricant. Pour obtenir ce carburant, les graisses animales sont mélangées à du méthanol en présence d’un catalyseur. Ce procédé est proche de celui utilisé pour le biocarburant végétal, mais l’impureté de la graisse nécessite des étapes supplémentaires de purification. « On obtient alors 100 tonnes de biodiesel et 10 tonnes de glycérine valorisable en centrale thermique ou en unité de méthanisation pour produire de l’énergie, ou en usage technique non alimentaire » ajoute-t-il.

Ce nouveau « biocarburant » permettrait de réduire de 83% les émissions de gaz à effet de serre (contre 38% pour de l’ester méthylique d’huile végétale à base de colza) et de diminuer les émissions de monoxyde de carbone de 10 à 12% par rapport au gazole. Au final, l’impact carbone est divisé par deux par rapport au diesel traditionnel : un litre d’EMHA a un impact carbone de 1,2 kg contre 3,7 kg pour le gazole.

Leurs promoteurs n’hésitent pas à mettre en avant ces bénéfices écologiques, indiquant même que l’EMHA évite la déforestation liée à la culture de canne à sucre : un raccourci trompeur puisque l’élevage est le principal contributeur à la perte de forêt dans le monde.

Dans tous les cas, les industriels se frottent les mains alors que le marché des graisses animales est prospère : 800 000 tonnes circulent chaque année en Europe avec une tonne qui peut se négocier aux alentours de 500 euros, un cours comparable à celui du pétrole. Cependant le marché reste limité par la production de graisses animales et donc par la consommation de viande. Si elle a tendance à stagner ou à baisser en France, les importations ne manquent pas de combler la demande.

À priori, tout semble réussir à ce nouveau carburant à base de graisse animale : présenté comme écologique et quasi « bio », il permet de valoriser les déchets animaux, plutôt que de les voir incinérer sans autre utilité [2].

Mais bien plus que le souci d’optimisation énergétique, c’est la dimension éthique qui s’impose. Doit-on se féliciter de la mise en place d’une économie circulaire de plus dans l’industrie agro-alimentaire qui pousse finalement à rendre de plus en plus indispensable l’exploitation industrielle du vivant ?

A-t-on vraiment besoin de produire toute cette viande, alors qu’elle est officiellement cancérigène et qu’elle engendre une souffrance inacceptable ? Des questions essentielles qui interrogent notre conscience et notre respect du vivant.

Notes
1. La motorisation diesel émet des particules fines très problématiques pour la qualité de l’air en milieu urbain.
2. Pourtant, la plupart des déchets aujourd’hui incinérés le sont dans des unités de valorisation énergétique où la chaleur est récupérée, pour alimenter un réseau de chauffage urbain et/ou produire de l’électricité par exemple.

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