4 octobre 2017. Par George Monbiot, éditorialiste du journal britannique The Guardian. Traduction  Sylvie Schmiedel.

 

Souffrance animale et élevage intensif sont injustifiables. Le développement de l’industrie de la viande artificielle sonne le glas de l’élevage, qui devient indéfendable.

Je me pose souvent une question: quelles atrocités retiendra-t-on quand, d’ici quelques générations, on se retournera sur notre époque ? Là, tout de suite, ce qui nous vient à l’esprit, c’est l’esclavage, l’asservissement des femmes, les actes de torture légale, l’assassinat des hérétiques, les conquêtes impériales et les génocides, la Première Guerre mondiale et la montée du fascisme, et on se demande bien comment nos ancêtres ont pu rester aveugles devant toutes ces abominations.

Dans le même ordre d’idées on peut aussi chercher les actes de folie stupide de l’époque actuelle que nos descendants trouveront sans doute révoltants. Certes nos enfants et petits-enfants n’auront que l’embarras du choix, mais je pense quant à moi qu’ils seront notamment choqués par l’incarcération massive des animaux avec pour objectif final la consommation de leur chair, de leurs œufs ou de leur lait.

Les “amis des animaux” débordent d’attentions pour leurs amis à quatre pattes, mais cela ne les empêche pas de faire subir les traitements les plus cruels à quantité d’autres animaux qui ressentent tout autant la souffrance. Cette hypocrisie est d’une telle ignominie que les générations futures s’étonneront que nous ne nous en soyons pas rendu compte. La prise de conscience se fera lorsqu’on pourra acheter de la viande artificielle bon marché. Les avancées technologiques sont souvent vecteurs de progrès dans les idées et les valeurs, et le contrat signé récemment par la Chine pour l’achat de viande de laboratoire (pour un montant de 300 millions de dollars) marque le début de la fin pour l’élevage des bêtes à viande. Mais le vrai changement, ce n’est pas encore pour maintenant et les terribles souffrances ont encore de beaux jours devant elles.

La solution, selon les grands cuisiniers et les chroniqueurs gastronomiques, serait de ne faire de l’élevage qu’en plein air et de ne manger que du bœuf ou de l’agneau fermiers, et surtout pas de porc élevé hors sol. Mais avec cette idée on aboutit au résultat suivant, qui consiste à remplacer une catastrophe par une autre, soit la cruauté de masse par la destruction de masse. On sait que presque tous les types d’élevage contribuent à détruire l’environnement, mais le pire d’entre eux est bien l’élevage en plein air, car non seulement il est peu productif, mais en plus il génère un incroyable gaspillage. En gros, en utilisant environ deux fois plus de terres que pour les cultures, l’élevage exclusivement en plein air ne réussit à produire qu’une infime proportion des protéines que nous ingérons (1 seul gramme sur les 81 consommés par personne et par jour).

Un article publié dans la revue Science of the Total Environment explique que “l’élevage est la première cause de destruction des écosystèmes”. L’élevage au pâturage mène tout droit à la destruction de l’environnement car, une fois lâchées dans la nature, les bêtes broutent les rejetons des arbres et provoquent ainsi une simplification d’écosystèmes complexes. Par ailleurs les bergers amplifient cette destruction en décimant les populations de prédateurs.

Au Royaume-Uni par exemple, les moutons représentent environ 1% des calories ingérées, mais occupent à peu près 4 millions d’hectares de collines, soit plus ou moins la même surface que les terres cultivées, et plus de deux fois la surface occupée par les constructions (qui représentent 1,7 millions d’hectares). Le magnifique patchwork de forêts tropicales et d’écosystèmes divers autrefois présent sur notre sol a disparu, et la faune n’est plus représentée que par quelques espèces résistantes. La quantité de viande produite est bien sans commune mesure avec l’ampleur des dommages causés à l’environnement.

Les moutons fournissent environ 1% de notre alimentation en calories. Pourtant, ils occupent environ 4 millions d’hectares de hautes terres. – Photo: Murdo MacLeod pour The Guardian.

Donc, pour en revenir à nos assiettes, si on remplace la viande par du soja, cela a pour effet une incroyable réduction des surfaces nécessaires à la production de nos protéines: moins 70% par rapport au poulet, moins 89% par rapport au porc et moins 97% par rapport au bœuf. Une étude a montré que si l’on passait tous à une alimentation végétale on pourrait rendre 15 millions d’hectares de terres cultivées à la nature, ou bien faire le choix de nourrir 200 millions de personnes supplémentaires. La fin de l’élevage permettrait ainsi la préservation de la faune et de toutes les merveilles et autres splendides écosystèmes que nous offre la Terre.

Bien entendu les professionnels de l’élevage refusent d’admettre ces données en se référant à un raisonnement plutôt malin. Selon eux, l’élevage sur herbe permet d’extraire le gaz carbonique de l’atmosphère et de le stocker dans les sols, réduisant, voire inversant ainsi le réchauffement climatique.

Dans un TED Talk visionné par 4 millions de personnes, un éleveur, Allan Savory, nous assure que son approche “holistique/globale” de l’élevage sur herbe pourrait absorber suffisamment de gaz carbonique pour ramener la planète aux niveaux de l’ère préindustrielle. À l’occasion d’une interview qu’il m’a accordée, il n’a pas été capable d’apporter de preuves à ses affirmations, mais cela n’entame en rien le succès qu’elles obtiennent auprès du grand public.

Dans le même style, à la radio britannique, Graham Harvey, le Monsieur Agriculture de la série The Archers[1], maintient que les grandes prairies américaines seraient en mesure d’absorber tout le gaz carbonique “qui s’est échappé dans l’atmosphère depuis les débuts de l’ère industrielle”; des affirmations relayées par la Campagne de Protection de l’Angleterre Rurale et qui sont désormais également reprises avec fracas par les syndicats agricoles partout dans le monde.

Un rapport publié récemment par le Food Climate Research Network et intitulé “Grazed and Confused”, que l’on pourrait traduire par “ Je broute à en perdre la tête”, a posé la question suivante : peut-on réduire les gaz à effet de serre en laissant les bêtes d’élevage en plein air ? Les auteurs de ce rapport ont enquêté pendant deux ans et citent 300 sources. La réponse est sans équivoque, c’est non.

Ils concluent que certaines formes d’élevage sur herbe sont meilleures que d’autres. Dans certains cas en effet des plantes qui poussent sur les pâturages accumulent du gaz carbonique en profondeur grâce à la croissance de leurs racines et grâce à l’humus, mais les affirmations de Messieurs Savory et Harvey et consorts sont “dangereuses et risquent d’induire en erreur”. Par ailleurs les militants de l’élevage qualifié de “holistique/global”, “renouvelable”, “collectif” ou “évolutif”, n’apportent que des preuves fragiles et contradictoires à leur thèse, ce qui laisse à penser que l’effet sur l’environnement, s’il existe, reste négligeable.

Au maximum on peut faire disparaître de 20 à 60% des gaz à effet de serre produits par le bétail de pâturage. Mais ces chiffres eux-mêmes sont peut-être trop optimistes, car selon un article publié récemment (dans le périodique Carbon Balance and Management) la quantité de méthane[2] émise par le bétail serait sous-estimée. De toute façon, l’absorption de gaz carbonique par les pâturages n’est pas en mesure de compenser l’impact que les animaux eux-mêmes ont sur le climat, sans parler de celui de la civilisation industrielle. Il me semblerait donc utile que les équipes des TED Talks ajoutent un avertissement sur la vidéo de M. Savory pour éviter la propagation de la désinformation.

Au final, alors que les derniers arguments en faveur de l’élevage disparaissent en fumée, nous voici confrontés à une réalité assez désagréable: l’élevage est tout aussi incompatible avec le développement durable de l’humanité et des autres espèces que l’étaient en leur temps les mines de charbon. Ces immenses étendues d’herbe qui produisent si peu, avec un coût environnemental si élevé, on ferait mieux de les rendre à la vie sauvage afin que la nature reprenne ses droits. Cela permettrait de combattre le déclin des écosystèmes et de la faune (dans toute sa richesse et sa diversité), un déclin catastrophique pour la planète. Par ailleurs le retour des forêts, des zones humides et des savanes serait susceptible d’absorber bien plus de gaz carbonique que l’élevage en plein air (quel que soit le degré de sophistication de celui-ci).

L’idée de la disparition de l’élevage ne sera pas simple à faire avaler à nos concitoyens. Mais notre espèce sait faire preuve de résilience et d’adaptabilité. Au cours des millénaires nous avons survécu à des changements spectaculaires tels que la sédentarisation, l’apparition de l’agriculture, de l’urbanisation, et enfin l’industrialisation. Nous sommes à l’aube d’une nouvelle révolution, une révolution presque aussi profonde que les précédentes: la révolution qui nous fera passer à une alimentation végétale. La technologie est pratiquement prête, même si cela dépend tout de même un peu de nos exigences gustatives en termes de simili-viande… (J’ai quant à moi goûté le Quorn et je trouve que cela ressemble à s’y méprendre à du poulet !)

D’ailleurs au pays du rosbif, déjà, les idées commencent à évoluer puisqu’on y compte maintenant pas moins d’un demi million de véganes. L’heure est donc venue de mettre au placard toutes ces mauvaises excuses, toute cette désinformation et tout ce petit confort illusoire. L’heure est venue de voir les choix éthiques que nous faisons aujourd’hui avec les yeux de demain, les yeux de nos enfants et petits-enfants.

Notes
[1] The Archers est une institution, c’est la plus ancienne série radiophonique du Royaume-Uni, elle se passe en milieu rural.
[2] Le méthane est un puissant gaz à effet de serre.

 

> Lire l’article original en anglais, Goodbye – and good riddance – to livestock farming.